LIVRE II
en déduire les conséquences spiritualistes, il était arrivé de proche en proche à ce résultat : le Verhe, disait-il, consubstantiel au Père, n'a pris ni une âme ni un entendement humain dans le sein de la vierge Marie, mais seulement l'enveloppe charnelle dont il a voulu recouvrir sa divinité^; ainsi le Dieu fait homme ne s'est trouvé homme que dans les conditions de matière qui permettent à un Dieu de vivre parmi les hommes. Cette doctrine, émise d'abord timidement, niée, puis reprise par son auteur, s'était démasquée à mesure qu'elle gagnait des prosélytes par sa spiritualité même ; Apollinaris avait enfin poussé l'audace jusqu'à instituer un évêquede sa secte dans la malheureuse ville d'Antioche, ballottée ainsi entre quatre évêques en guerre les uns contre lesautres. L'hérésie d'Apollinaris, si bien accueillie par les consubstantialistes d'Orient, signalait un danger nouveau pour la foi orthodoxe dans l'exagération du principe de la consubstantialité, par opposition à l'arianisme, qui n'était que la négation de ce principe.
Si savante qu'elle parût, cette théologie n'était pourtant pas nouvelle. Au iii^ siècle déjà, l'hérésiarque Sabellius n'avait voulu voir dans la Trinité qu'une triple manière d'envisager un Dieu unique dans son action vis-à-vis de lui-même et vis-à-vis du monde, suivant qu'il est l'être en soi, ou l'être créateur par son verbe, ou l'être vivificateur et sanctificateur par son esprit. Or, dans son désir d'expliquer la parfaite égalité de substance existant sous la diversité des personnes divines, Apollinaris reproduisait presque une formule maintes fois condamnée. En haut, le sabellianisme, qui faisait
1. Greg. Nazianz., Ep. 1. — Athanas., ad Epkt. — Epiphan., Hœres., 77. — Hieron., Ep. 13, et passim. — Theodoret., v,3. — Socr.,ii, 46.
disparaître rélément religieux de la rédemption, pour aboutir à un déisme philosophique ; en bas, l'arianisme extrême, qui aboutissait à un déisme juif sous une nouvelle prophétie, tels étaient les deux périls, également redoutables, quoique inverses, qui menaçaient la théologie chrétienne, dès qu'elle s'écartait du symbole net et précis arrêté par le concile de Nicée. Pour mettre une digue aux idées sabelliennes, dangereuses surtout en Syrie à cause d'un vieux noyau de sabelliens restés dans les provinces du Tigre et de TEuphrate, Mélétius avait imaginé la doctrine des trois hypostases égales et coéternelles, composant par leur réunion la grande hypostase ou substance divine. C'était au fond la même chose qu'un Dieu en trois personnes consubstantielles; mais la formule grecque avait le tort d'employer le mot hypostase, dont la traduction latine était suhstantia, dans deux acceptions différentes* ; on reprochait d'ailleurs à ce mot lui-même d'être une nouveauté ^ Quoi qu'il en soit, Mélétius et la plupart des évêques syriens admirent dans leur confession cette variante du symbole de Nicée ; Paulin la rejeta : les évêques d'Egypte en communion avec l'Église de Rome la déclarèrent inutile et pleine de périls, et l'antagonisme des deux moitiés du monde chrétien se trouva aigri par des imputations mutuelles d'hérésie.
S'il y avait un lieu où ces débats passionnés dussent
1. Tota saecularium litterarum schola nihil aliud hypostasin, nisi usiam novit. Et quisquam, rogo, ore sacrilego, très substantias prsedicabit? Una est Dei et sola natura, quse vere est. Hieron., Ep. 14. — In tribus vocabulis, trinominem credens Deum, in Sabellii haeresim incurrit. Hieron., in Lucifer.
2. Novellum nomen, exigitur. Qui, quœso, ista Apostoli prodidere!