MI PREFACE
Je ne parle point des scènes de la vie humaine dans lesquelles il aime à encadrer la peinture des lieux : Jérôme est un écrivain incomparable quand il s'agit d'analyser et de rendre par le langage ce qu'il y a de plus délicat ou déplus exalté dans les troubles de l'âme. C'est dans ses lettres mêmes qu'il faut aller chercher les ravissements de sa pieuse amie au sépulcre du Christ, à la grotte de la Nativité, aux bords du Jourdain par un lever de soleil, ou la sainte frayeur qui la saisissait à l'aspect de la mer Morte, ce tombeau des villes maudites; ou enfin son exaltation au milieu des sables torrides qui entourent la ville du Seigneur.
Les œuvres de saint Jérôme sont encore et surtout, pour l'histoire des dogmes et des faits ecclésiastiques, une source inépuisable d'informations. Sans cesser d'être un fils respectueux et dévoué de l'Église romaine, il apprécie et admire les Églises orientales, d'où la lumière chrétienne s'est levée sur le monde. Il connaît leurs traditions et remonte par elles au berceau de la foi, dans Jérusalem, dans Antioche, dans Césarée. Leurs doctrines, leurs controverses lui sont familières : il a entendu Apollinaris à Laodicée, Didyme à Alexandrie, Grégoire de Nazianze à Constantinople ; et veut faire profiter ses compatriotes occidentaux des fruits de sa précieuse moisson, en asacyant our la science l'orthodoxie de rÉglise romaine. Sa controverse avec saint Augustin au sujet de la dispute des apôtres Pierre et Paul montre à quel point l'interprétation des Écritures,
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livrée à la seule logique des idées, en dehors de la tradition des faits, peut égarer le génie lui-même. Jérôme se fit chez les siens l'initiateur de la grande exégèse biblique, telle que la pratiquaient les Orientaux.
Il eut d'ailleurs la gloire de compter parmi ses adversaires deux hérésiarques fameux : Apollinaris, son ancien maître, qu'il alla faire juger à Rome, en 382, par un concile, et le Breton Pelage, qui vint le défier à Bethléem, et n'eut pas à se louer de cette audace. Dans son ardeur pour la vérité du dogme, Jérôme ne se contenta pas de guerroyer contre les vivants, il provoqua au fond de leurs sépulcres les hérésiarques des siècles passés. Gomme le berger Jacob, sur cette même terre de Judée, avait lutté jadis contre les puissances du ciel, il prit corps à corps le grand fantôme d'Origène, instruisit son procès et le fit condamner parTÉglise.
Tel m'a paru saint Jérôme d'après le témoignage même de ses livres, et tel j'ai essayé de le rendre sous les diftërentes faces que revêt son individualité dans l'histoire. J'ai tenté de peindre sous leurs vraies couleurs l'homme du monde, l'écrivain, le savant, l'athlète infatigable de la foi catholique. Travaillant la plupart du temps sur des correspondances, j'ai pu mêler à mes récits des esquisses de la vie intime et jusqu'à ces détails familiers devant lesquels l'histoire doctrinale s'arrête, mais que recherchent avidement les lecteurs de nos jours, si curieux de Mémoires.