XXV
Jérôme nous apprend aussi que dans les Eglises d'Orient, lorsqu'on allait lire l'Évangile, on al-
lumaît les lampes même en plein jour {jam sole rutilante) en signe de joie. {Contra Vigilantiuniy lib. jr.) Le saint a décrit, en plus d'un endroit, la pompe modeste des funérailles chrétiennes.
Ce n'est pas seulement la prière, c'est aussi la pénitence dont la discipline ecclésiastique maintient l'idée et impose la pratique à certains jours et sous certaines formes. Affirmant l'usage traditionnel de l'Église, et en même temps repoussant les renchérissements du rigorisme montaniste, Jérôme écrivait : « Nous ne faisons qu'un seul carême, selon la tradition des apôtres, carême qui est observé par le monde entier ; mais eux (les montanistes) en font trois chaque année, comme si trois sauveurs avaient souffert pour nous. Non pointqu'ilne soit permis de jeûner pendant toute l'année, excepté les cinquante jours après Pâques; mais autre chose est d'offrir son présent en vertu d'une loi qui oblige, autre chose de l'offrir par le mouvement d'une dévotion volontaire. » (£/7. XLI, Ad Marcellaniy 3.) Tout en recommandant le jeûne, tout en le pratiquant avec une sévérité qui nous semblerait extrême, Jérôme en écarte, si je l'ose dire, tous les raffinements et toutes les singularités. {Epist. LIL Ad Nepotianum^ presbyterum^ 12.) Il rappelle que les jeûnes, les prières, les œuvres en un mot les plus saintes, ne sont fructueuses que si elles accompagnent ou du moins si elles préparent la conversion ; c'est s'a-
veugler que de prétendre fléchir le Seigneur par des vœux et par des sacrifices, tant que l'on persévère dans le crime. {Commentar. in Jeremiairiy prophetaniy lib. III, cap. xiv, ii, i3.)
Nul n'a mis plus haut que Jérôme la pratique des conseils évangéliques ; nul n'a plus fortement rappelé à ceux qui s'y sont librement astreints le devoir d'une inviolable fidélité. 11 atteste cette grande. loi de la continence cléricale, imposée de si bonne heure par l'Église à ses ministres, et que l'invincible constance des papes, pour la plus grande gloire de Dieu et pour le plus grand bien des âmes, a fait prévaloir. « Que feront donc désormais les Églises d'Orient? » demandait Jérôme à Vigilantius, qui poursuivait la ruine de cette loi sainte. « Que feront les Églises d'Egypte et du Siège apostolique, lesquelles n'élèvent à la cléricature que des vierges ou des continents, ou des époux qui consentent à ne plus l'être? » [Contra Figilantiuniy lib. 2.)
La pratique des conseils évangéliques a pris corps, pour ainsi dire, dans l'institution monastique, elle y a trouvé un organisme solide et durable. Nous le savons déjà, l'historien de l'ermite saint Paul, de saint Malchus, de saint Hilarion, a retracé les origines de cette vie en Orient; en Occident, à Rome, il a été le guide d'âmes généreuses qui aspiraient au désert y et qui, même au sein du monde, savaient se faire une solitude. Nous connaissons par Jérôme
tous les détails de ces existences sévères où le sacrifice régnait sans partage et sans trêve. La continence, la pauvreté, l'obéissance, ont rencontré dans Jérôme le plus sincère et le plus éloquent des panégyristes. Mais il n'a jamais pensé que ces vertus éminentes tinssent lieu de toutes les autres, ou plutôt, il a cru et enseigné qu'elles doivent être vivifiées par une vertu plus excellente encore à laquelle elles se terminent : la charité.
Le solitaire dont les lèvres ont laissé tomber tant de rudes paroles, s'attendrit pour glorifier la vertu souveraine qui cherche et aime Dieu d'abord, et qui en Dieu aime et cherche ce prochain créé et racheté par l'éternel Amour. Pour gagner les âmes à la pratique de la charité, il en célèbre, je dirai presque qu'il en exagère la facilité. « Le jeûne fatigue le corps », dit-il; a les veilles mortifient la chair; les aumônes coûtent. . . Si ardente que soit la foi, le sang ne se verse pas dans le martyre sans douleur et sans frisson. Il en est pourtant qui font ces choses; seule, la charité est aisée à pratiquer... La possession de cette vertu est cependant chose rare. Qui donc, à l'exemple de Paul, veut être anathème pour ses frères? Qui donc pleure avec ceux qui pleurent, se réjouît avec ceux qui sont dans l'allégresse, souffre de la blessure faite à autrui? » [Commentar, in Epist, ad Gnlatas lib. III, cap. v, i4.)
Et encore : « Donner sa vie pour ses frères, et
combattre Tiniquité jusqu'à reffusion du sang, c'est marcher dans la charité, c'est Imiter Jésus-Christ qui nous a aimés au point de souffrir le supplice de la croix pour le salut de tous. » [Commentar, inEpist. ad Ephesios lib. III, cap. v, 2.)
Jérôme parlait de la sorte à propos d'œuvres que Dieu ordonne ou que l'Église impose, mais qui tiennent de la charité seule le trait suprême qui les achève. S'étonnera-t-on qu'il ait parlé aussi de même à Toccasion d'œuvres que l'Église approuve sans doute, mais qu'elle n'a jamais prescrites d'une manière générale? Jérôme était né voyageur, et tout, dirai-je, la nature et la grâce^ le prédisposait à ces pèlerinages dpnt il a ouvert la voie à plus d'un , et dont il a laissé l'inoubliable exemple. C'était le temps où une piété désireuse de retrouver l'empreinte des pas du Sauveur, entraînait en Palestine de nombreux pèlerins, — où l'Aquitaine Silvie faisait un voyage aux lieux saints, et nous laissait dans sa Peregrinatio un programme de fêtes liturgiques que M. l'abbé Duchesne a spirituellemyent nommé (Bulletin critiqucy I*' juillet 1887) « la Semaine religieuse de Jérusalem au quatrième siècle ». Jérôme cependant n'attribuait pas à ces courses saintes une valeur prépondérante et en quelque sorte exclusive; il détournait même son ami Paulin du pèlerinage de Palestine. « Ce n'est pas d'avoir vu Jérusalem, » lui écrivait-il, <c c'est d'y avoir bien vécu, qui est chose
louable. La ville digne de nos désirs et de nos éloges, ce n'est point celle qui a tué les prophètes et versé le sang du Christ, c'est la ville qu'arrose le cours d'un fleuve ; qui, assise sur une montagne, est exposée à tous les regards ; que l'apôtre déclare la mère des saints, et dans laquelle il se réjouit d'avoir droit de cité en compagnie des justes.
« En parlant ainsi, je ne me convaincs pas moimême d'inconstance, je ne condamne pas ma conduite. J'ai abandonné, à l'exemple d'Al>raham, ma patrie et mes proches, je ne prétends pas avoir fait un acte vain; mais je n'ose enfermer la toute-puislance de Dieu dans d'étroites limites, je n'ose emprisonner dans un coin de cette terré Celui que le ciel ne peut contenir. Les croyants sont jugés non d'après les divers lieux qu'ils habitent, mais d'après le mérite de leur foi. Les vrais adorateurs n'adorent le Père ni à Jérusalem, ni sur le mont Garizim : car Dieu est esprit, et c'est en esprit et en vérité qu'il fautl'adorer... Les lieux où s'est dressée la Croix, où le Sauveur est ressuscité, sont utiles à ceux-là seulement qui portent leur croix, qui ressuscitent chaque jour avec Jésus-Christ, qui se montrent dignes d'habiter ces lieux consacrés... A ceux qui viennent de Jérusalem et à ceux qui viennent de Bretagne, le ciel est également ouvert : en effet le royaume de Dieu est au dedans de cous, Antoine, et tous ces essaims de solitaires d'Egypte, de Mésopotamie,
de Pont, de Cappadoce, d'Arménie, n'ont pas vu Jérusalem; et cependant, quoiqu'ils n'eussent pas vu la ville sainte, la porte du paradis s'est ouverte devant eux. Le bienheureux Hilarion, qui était né et qui avait vécu en Palestine, n'alla qu'une fois à Jérusalem et n'y demeura qu'un jour, montrant ainsi qu'il ne méprisait pas les saints lieux dont il était si proche, et en même temps, craignant de paraître enfermer le Seigneur en un seul lieu. » [Epist. LFIIL Ad Paulinumy 2, 3.)
Sept siècles plus tard, le promoteur ardent de la seconde croisade, l'homme qui, si j'ose dire, dépeuplera presque l'Europe, pour précipiter sur l'Asie, à la conquête du saint Tombeau, des pèlerins sans nombre, Bernard ne tiendra point un autre langage que Jérôme. « Ce n'est pas à la Jérusalem terrestre, c'est à la Jérusalem céleste, qu'un moine doit tendre, » écrîra-t-il à Lelbert, abbé de Saint-Michel-en- Thiérache; « on s'achemine vers cette cité sainte non par la fatigue de la marche, mais par l'élan du cœur. » Et dans une lettre charmante à l'évêque de Lincoln, Bernard nous montre un pèlerin anglais qui, parti pour la terre sainte, s'était arrêté à Clairvaux et avait trouvé dans la ç^allée cT absinthe la paix et la joie qu'il n'espérait goûter qu'à Jérusalem. Toute la tradition catholique rend le même son; elle glorifie les œuvres accomplies pour Dieu et avec l'aide de Dieu, mais elle maintient entre ces œuvres
une hiérarchie, et elle les subordonne toutes h l.i charité qui les vivifie et qui les domine.
Telle est là doctrine qui ressort de l'œuvre entière de Jérôme. Nous y retrouvons les dogmes qu'une tradition dix-neuf fois séculaire nous a appris à vénérer et à professer. Sur plusieurs points, conformément à cette loi du progrès que Petau pressentait au dix-septième siècle, et que, de nos jours, Newman a mise en une si éclatante lumière, l'enseignement catholique s'est précisé ; il s'est développé à la façon du germe qui devient un arbre, mais cet enseignement a ignoré, il ignorera jusqu'à la fin les variations qui altèrent et dénaturent une doctrine. L'Église a reconnu en Jérôme un des plus sûrs et des plus fermes témoins de la vérité ; et elle lui a rendu une glorieuse justice en parant son front de l'auréole des Docteurs.