CHAPITRE II
Jérôme n'a pas eu une doctrine, au sens où on le dît de son contemporain saint Augustin , de saint Anselme, de saint Thomas. L'évêque d'Hippone a abordé, pour les exposer etpour les défendre, presque tous les points de la doctrine révélée ; il en a présenté plusieurs d'une manière synthétique ; il a essayé des explications, ouvert des aperçus de toute sorte, qui sont entrés dans le patrimoine de ses successeurs; il a justifié ainsi la remarque d'un ingénieux historien : « On ne saurait imaginer, » a écrit Charles de Rémusat, « à quel point ce grand esprit, si orné, si cultivé, a défrayé d'idées et d'études les docteurs du temps qui nous occupe » (le onzième et le douzième siècles). « Avant d'attribuer à l'un d'eux l'invention d'un système ou la connaissance d'une pensée antique, il faudrait s'assurer d'abord que saint Augustin n'en avait rien dit. » [Saint Anselme^ p. 476.)
Tous ces maîtres, saint Bonaventure, saînt Thomas, saint Anselme, et avant eux, saint Augustin, ont été les puissants ouvriers de ce développement doctrinal, de ce progrès dogmatique dont j'ai dit autrefois, — l'on me permettra de me citer : — « Non seulement la langue théologique se précise et acquiert une finesse, une fermeté et une vigueur qui répondent aux plus délicats besoins de l'âme chrétienne, qui déconcertent et repoussent toutes les audaces de l'hérésie ; non seulement les données de la Révélation sont successivement mises en lumière, grâpe surtout à l'autorité infaillible qui, j'emploie le langage de saint Vincent de Lérins, travaille les points inachevés, consolide et confirme ce qui est exprimé déjà, garde avec amour ce qui est déjà défini et confirmé; mais encore l'intelligence catholique pénètre plus avant dans l'essence du dogme révélé, en comprend mieux les beautés, en saisit mieux les harmonieuses proportions et les rapports avec tout l'ensemble de la doctrine comme avec les aspirations de la nature humaine; enfin, à la suite de docteurs trop grands pour être qualifiés de téméraires, s'efforce d'en découvrir, s'il se peut, et d'en exposer les raisons intimes. C'est la foi cherchant l'intelligence, comme dit saint Anselme, et la rencontrant souvent. » [Discours prononcé à V ouverture du cours d'histoire ecclésiastique a VEcole libre des hautes études le
i4 novembre 1873. Dans les Conférences sur la foi^ pages 3 16, 317.) Certes, il ne faut demander a Jérôme ni une exposition synthétique de la doctrine, ni ces vues qui plongent dans les profondeurs du dogme. Il serait moins facile de composer une théologie de saint Jérôme, qu'une théologie de saint Augustin, de saint Anselme, de saint Thomas, de saint Bonaventure.
On peut cependant recueillir et résumer la doctrine éparse dans les œuvres du grand solitaire, et Dom Remy Ceillier Ta fait. L'auteur de V Histoire générale des écrivains sacrés et ecclésiastiques y qui suit pas à pas Jérôme sur tous les points de l'enseignement catholique, expose d'abord ses sentiments sur l'inspiration et sur le canon des Écritures. Il confesse que le docte exégète ne regardait pas comme inspirés les livres de l'Ancien Testament qui ne figurent point dans le canon hébraïque. L'Église, nous l'avons dit, a prononcé dans un sens contraire ; et le décret de Trente, — pour ne rappeler pas les décrets des conciles d'Hippone et de Carthage , et la lettre du pape saint Innocent I à saint Exupère de Toulouse, — a fixé dans son catalogue la place des livres dont Jérôme avait douté. Les hésitations, les négations même d'un docteur, et d'un docteur des plus illustres, n'ébranleront jamais la foi du catholique. Sans doute, s'il veut se rendre compte à lui-même de la vérité
de nos croyances, et surtout s'il veut la défendre, le fidèle scrutera les monuments du passé, et, dans les œuvres des Pères, même les plus anciens, il découvrira, outre le dogme d'une Église infaillible, lequel implique tous les autres, Téclatante manifestation d'un grand nombre d'autres dogmes, par exemple, du dogme de l'Eucharistie. Il se convaincra aussi que, quelles qu'aient pu être, sur certaines questions, les divergences de certaines Églises, jamais l'universalité morale n'a été le caractère des sentiments opposés à ceux qui devaient être définis plus tard. Mais comme la règle de sa croyance est l'autorité d'une Église toujours vivante, il ne s'étonnera point, il se scandalisera moins encore des divergences que l'étude lui aura découvertes ; il croira à la validité du baptême conféré par les hérétiques, malgré les négations de saint Cyprîen, et, malgré les doutes de saint Jérôme, à l'inspiration des livres deutéro-canoniques de l'Ancien Testament. Remarquons-le d'ailleurs, le sens traditionnel, le sens catholique, l'a maintes fois emporté dans l'esprit et dans le langage de saint Jérôme sur les répugnances du critique, a II emploie fort souvent les deutéro-canoniques, » a écrit l'abbé Trochon. « Il appelle l'Ecclésiastique une Écriture dmne,.. Il cite le livre de la Sagesse comme Écriture; il l'emploie avec d'autres textes des livres proto-canoniques comme ayant une autorité égale. Dans ses
commentaires sur TÉpître aux Galates, il allègue successivement un verset du livre de la Sagesse, un verset de TEpître aux Romains, un verset de la première Épitre aux Corinthiens, et un verset deutéro-canonique de Daniel... Il réfute Thérésie pélagienne par le témoignage des parties deutérocanoniques de Daniel, qu'il cite comme appartenant au livre de ce prophète ; il explique le sens de ces passages que les Pélagiens s'efforçaient d'obscurcir. Dans son commentaire sur le prophète Nahum, il prouve par un autre verset deutéro-canonique de Daniel et par l'autorité d'Ézéchiel, qu'Israël a été appelé race de Chanaan à cause de ses crimes. » {La Sainte Bible, Introduction générale. Troisième partie, p. 149.)
Si nous passons aux livres du Nouveau Testament, disons que Jérôme tient pour inspirés tous ceux que la tradition, malgré des doutes partiels et temporaires, a déclarés tels, et que l'Église a inscrits dans son canon. Curieux de toutes les œuvres qu'enfanta, en dehors du courant traditionnel, la mémoire et l'imagination populaires si aisément abusées, il avait donné une traduction, aujourd'hui perdue, de l'Évangile araméen selon les Hébreux, dans lequel Remy Ceillier a cru voir une altération du premier Évangile, mais dont l'auteur, d'après M. Harnack, ignorait saint Mathieu et saint Luc. Jérôme se gardait bien d'égaler à nos Évangiles ca-
noniques cet Évangile dont ses écrits nous ont gardé quelques extraits. Favorable à TÉpître qui porte le nom de saint Barnabe, et au Pasteur d'Hermas, il poursuit de sa juste sévérité des apocryphes tels que les Actes, l'Évangile et l'Apocalypse de saint Pierre, un livre de la Prédication, un autre du Jugement, et aussi les voyages de saint Paul et de sainte Thècle. Et quant à la véracité des livres saints, — véracité dont la négation ruinerait en même temps le dogme de l'inspiration scripturaire, — sans nous engager dans une délicate question d'herméneutique, nous rapporterons une opinion que Jérôme a exprimée plusieurs fois. A propos d'un texte de Jérémie (XXVIII, I o), il reproche aux Septante de n'avoir pas donné, comme fait l'original, le nom de prophète à Hananie qui n'était pas prophète, « comme si, » poursuit Jérôme, « il n'y avait pas dans les Écritures bien des choses qui sont rapportées d'après l'opinion du temps, et non conformément à la vérité des choses [quasi non multa in Scripturis sanctis dicantur juxta opinionem illius temporis quo gesta referuntur et non juxta quod rei veritas continebat) ». Sur le verset i5, Jérôme répète la même interprétation. Le texte sacré porte : « Le prophète Jérémie dit au prophète Hananie : Écoute, Hananie : Le Seigneur ne t'a pas envoyé. Et le prophète mourut. (Et dixit Jeremias ad Hananiam prophetam : Audiy Hanania : Non misit te Dominus,., Etmortuus est propheta) ».
Jérôme remarque queToriginal hébreu continue d'ap pelerHananîe prophète. Il demande comment Técrivaîn sacré pouvait nommer prophète un homme qu'il niait avoir été envoyé par le Seigneur (« Quomodo enim prophetam poterat appellare quem missum a Domino denegabat? ») et il répond : « On garde ici, comme nous l'avons dit, la vérité et Tordre de l'histoire, en reproduisant non la réalité des choses, mais l'opinion courante de ce temps-là (. . . Historiœ méritas et arda sen^atur, sicut praediximus^ non juxta id quod eratj sed juxta quod illo tempore putabatur , ») Ailleurs, sur le texte de saint Mathieu : « Le roi fut attristé par cette demande » (la demande de la fille d'Hérodiade qui réclamait la tête de Jean- Baptiste), Jérôme qui ne croit pas que la douleur d'Hérode fût sincère, fait cette remarque « C'est là l'usage des Écritures : l'historien rapporte le sentiment du grand nombre, tel qu'il était alors admis par tous [Consuetudinis Scripturarum est opinionem multorum sic narret historiens^ quomodo eo tempore ab omnibus credebatur. ») Dans cette opinion d'un Père que l'Encyclique Providentissimus Deus place, comme interprète de la Bible, à un rang presque sans égal (Hieronymus, . . asingulari Bibliorumscientia magnisque ad eorum usum laboribus nomine Docto^ ris maximi praeconio Ecclesiœ est honestatus^ ») des cxégètes et des apologistes contemporains ont cru trouver un principe de solution pour les difficultés
qu'au nom de l'histoire on élève contre la vérité de certains faits bibliques. Dans l'énoncé des faits d'ordre physique, l'écrivain sacré accommode souvent son langage aux apparences sensibles : c'est ce qu'enseignent saint Augustin et saint Thomas, et, avec une autorité souveraine, le pape Léon XIII; est-il interdit de penser que, dans l'énoncé de faits se rapportant à l'histoire, l'écrivain sacré parle de temps en temps d'après certaines apparences, équivalentes à des apparences sensibles? Les faits de l'histoire, transmis quelquefois par une tradition erronée qui se fondait sur des apparences fautives, revêtent alors une apparence qui ne répond pas a la réalité ; mais le peuple qui n'a ni le loisir ni la force d'esprit nécessaires pour aller au fond des choses, s'en tient à ce qui le frappe, prend les faits et les choses par le dehors, et forme sur ces dehors, sur ces apparences des faits et des choses, son opinion et son langage. Or, rapporter l'histoire à la manière de la foule, dans un ouvrage destiné non à l'instruction historique du peuple, mais à son instruction religieuse et morale ; la rapporter, soit en indiquant la référence de l'Ecriture àl'opinion populaire, comme dans le texte de Jérémie cité plus haut [Et dixit Jeremias adliananiam ; . . . Non misit te Dominus) soitmême sans l'indiquer, du moins d'une manière explicite, comme dans le textede saintMathieu, c'est, disent des apologistes et des exégètes qui se
réclament de saint Jérôme, n'encourir aucun reproche d'erreur. Gardons-nous cependant d'érîger cette remarque en un système général d'interprétation. Us ne pourraient se réclamer de saint Jérôme, sans le vouloir ils procéderaient de l'école rationaliste de Semler et d'Eichorn, les exégètes qui prétendraient interpréter d'après le principe de l'opinion courant© tous les passages de TEcriture qui les embarrassent. . Les opinions scripturaires de saint Jérôme nous ont retenu bien longtemps ; il faut passer à l'examen des autres doctrines affirmées par l'illustre solitaire. Est-il besoin d'établir que sur tous les dogmes dont l'Église conserve l'inaliénable héritage, — dogmes de Tordre naturel qu'elle a restaurés, dogmes de l'ordre surnaturel que ses apôtres ont révélés au monde, — Jérôme professe une doctrine irrépréhensible? Il croit à la Providence, et l'apparente confusion des choses humaines laisse intacte dans son âme la foi en une paternité souverainement sage et souverainement aimante. « Est-ce qu'un flot de questions anxieuses ne bouillonne pas dans mon âme? » s'écrîait-il devant la tombe où Blésilla venait de descendre. « Je me demande pourquoi des vieillards impies jouissent des biens du siècle ; pourquoi la jeunesse innocente, pourquoi l'enfance sans péché sont moissonnées dans leur fleur k peine éclose ; pourquoi des enfants de deux ou trois ans, des nouveau-nés à la mamelle, sont frappés par le démon,
alleînls de lèpre, ou d'épilepsîe, tandis que des impies, des adultères, des homicides, des sacrilèges, brillants de santé, blasphèment contre Dieu? Et cependant, riniquité du père ne retombe pas sur le fils ; seul, celui-là qui a péché mourra. Ou même, si l'antique arrêt subsiste encore, si le fils doit expier les péchés du père [Exod.^ XXXIV), ne semble-t-il pas injuste que les dettes accumulées durant une longue vie par un père coupable, soient payées pai un enfant sans tache? Et j'ai dit: « C'est donc en vain que j'ai tenu mon cœur pur, et que j'ai lavé mes mains au milieu des innocents, que j'ai été tourmenté tout le jour, et que l'épreuve m'afjQigeail chaque matin. » Mais Jérôme ne s'arrête pas à ces pourquoi douloureux, auxquels trop d'âmes faibles et troublées n'ont répondu que par la révolte ; il se hâte d'ajouter : « Pendant que je roulais ces pensées dans mon esprit, j'ai reçu du Prophète cette leçon : «J'avais entrepris de pénétrer ce secret, et je souffrais d'un tel travail, jusqu'à ce que j'entrasse dans le sanctuaire de Dieu, et que je visse ce que sera la fin des méchants. Les jugements divins sont un abîme. O trésor insondable de la sagesse et de la science de Dieu! Inscru tables sont les arrêts du Seigneur ; impénétrables sont ses voies. Dieu est bon, et tout ce que fait un Dieu bon doit être bon aussi. Je perds un époux et je pleure; mais puisque Dieu l'a ainsi voulu, je souffre d'un cœur résigné. Un fils unique
m'est ravi : c'est un rude coup; je le supporterai cependant, car Celui qui m'a enlevé mon fils est le même qui me l'avait donné. Devîens-je aveugle ? la lecture faite par un ami me consolera. Mes oreilles, frappées de surdité, refusent-elles d'entendre? Je m'abstiendrai plus aisément du péché, et je ne penserai plus qu'à Dieu Qu'en outre, la dure pauvreté, le froid, la maladie, la nudité me menacent : j'attendrai la mort comme le terme suprême, et je ne croirai pas longues des souffrances que la béatitude finale doit remplacer. Rappelonsnous la leçon que nous donne le psaume qui dit a Dieu: « Vous êtes juste. Seigneur, et vos jugements sont équitables ! » Celui-là seul peut tenir un tel langage, qui, parmi toutes les souffrances, glorifie le Seigneur ; et qui, n'imputant qu'à lui-même ses adversités, y trouve matière àlouer la clémence divine. . . Je me porte bien, et j'en rends grâces au Seigneur. Malade, je bénis la volonté divine qui m'éprouve... Je suis fort quand je suis faible, disait l'apôtre : la vigueur de l'âme s'affermit dans les détresses de la chair. Paul souffre, il demande à Dieu de le guérir ; Dieu répond : Ma grâce te suffit, car la force éclate davantage dans la faiblesse . Pour réprimer la tentation d'orgueil qui eût pu naitre de ses révélations mêmes, un moniteur est donné à Paul, quilui rappelle l'humaine faiblesse : tel, placé derrière le général victorieux sur son char de triomphe, l'esclave lui redisait, au
milieu des acclamations populaires : souviens-toi que tu es homme. » [Epist. XXXIX, Ad Paularriy 2.) Jérôme n'atteste pas seulement ces vérités et ces mystères de la théodicée purement rationnelle , sur lesquels la doctrine révélée répand plus de lumière que d'ombre , il est un sûr témoin des dogmes de Tordre surnaturel. Sans doute, sur le plus auguste des mystères chrétiens, sur la Trinité, nous n'attendrons pas de Jérôme un traité pareil à l'œuvre magistrale où Augustin, parvenu à la plénitude de l'âge et du génie, joint à une exposition doctrinale que les travaux ultérieurs de la scolastique préciseront encore , d'ingénieux essais d'expli* cation empruntés à l'observation psychologique. Mais pour affirmer le dogme trinitaire, fallait-it donc être un métaphysicien ou un psychologue? « Qui donc, d'une bouche sacrilège, » demandait Jérôme, « soutiendra qu'il y a en Dieu trois substances? Il y a en Dieu une seule et unique nature , qui est véritablement. Car ce qui subsiste véritablement, ne tire pas d'ailleurs son être, il le possède en propre. Tout ce qui a été créé paraît être, mais n'est pas (au sens plénier du mot) ; un temps fut où la créature n'était pas, et ce qui a commencé peut aussi cesser d'être. A Dieu seul qui est éternel, c'està-dire qui n'a point commencé, appartient en propre le nom d'essence... Disons qu'il y a en Dieu une substance unique, et trois personnes subsistantes^
parfaite^, égales, coétern elles... » [Epist. XV, Aà Damasum Papaniy 4-) Toutes choses sont communes au Père et au Fils. Disciple de Grégoire de Nazianze, Jérôme professe sur la troisième personne de la Trinité les mêmes doctrines que son maître. « Tout ce qui appartient au Père et au Fils appartient aussi au Saint-Esprit. Lorsque TEsprit-Saint est envoyé, il Fest par le Père et par le Fils. Il est nommé en divers endroits de l'Écriture l'Esprit de Dieu le Père, et l'Esprit de Jésus-Christ. C'est pourquoi il est dit dans les Actes des Apôtres que ceux qui n'avaient reçu que le baptême de Jean, qui croyaient en Dieu le Père et en Jésus-Christ, mais qui ne savaient pas même qu'il y eût un Saint-Esprit, furent baptisés une seconde fois ; et ce second baptême fut le véritable, car sans le Saint-Esprit il n'y a point de Trinité. » [Epist. CXX. Ad Hedibiam, cap. ix.)
Les textes où Jérôme affirme l'Incarnation du Verbe, où il combat les erreurs qui s'efforçaient de scinder l'unique et divine personne de Jésus-Christ, sont surabondants et décisifs. « Jésus-Christ est crucifié comme homme, il est glorifié comme Dieu... Nous ne parlons pas de la sorte, dans la persuasion qu'en Jésus-Christ autre serait le Dieu , autre serait l'homme ; nous n'introduisons pas deux personnes dans l'unique Fils de Dieu, comme on nous en accuse. Dans ce que nous dit le Sauveur, il est
LA VIE DE SAINT JÉRÔME. il
182 LA VIE DE SAINf JÉHOME.
des choses qui se rapportent à la gloire de sa divinité, il en est d'autres qui regardent notre salut. C'est pour nous qu'il s'est anéanti en prenant la forme et la nature de l'esclave, et en se rendant obéissant jusqu'à la mort, et jusqu'à la mort de la croix. Et le Verbe s'est fait chair, et il a habité parmi nous. » [Epùt. CXX, Ad Hedibiam, cap. ix.) Nul n'a affirmé plus vigoureusement que Jérôme les dogmes de la maternité divine et de la perpétuelle virginité de Marie; ses luttes contre Helvidius et contre Jovinien nous sont connues. Défenseur du libre arbitre, du péché originel, de la grâce divine, Jérôme a combattu tous ceux qui en contestaient la vérité; c'est aux pélagiens qu'il a livré ses dernières batailles. Pas plus d'ailleurs que son ami saint Augustin, il n'eût permis à Baïus et à Jansénius de le réclamer comme un ancêtre. « Dieu, )> disait-il, « nous a commandé des choses possibles, mais ce ne sont pas les hommes qui les rendent possibles : aussi, tous sont dans la dépendance de Dieu, et ont besoin de sa miséricorde. » [Dialog. ndi^ersus PelagianoSy lib. III, 3.)
Le dogme farouche d'une réprobation antérieure à la prévision des fautes, lui est odieux. « Est-ce que je veux la mort du pécheur? dit le Seigneur. Ne veux-je pas plutôt que le pécheur se convertisse et qu'il vive? Telle est la volonté de Dieu, que tous soient sauvés, et qu'ils viennent à la connaissance
de la vérité. » [Commentar, in Ezechielem lib. VI, cap. XVIII, V. 23.) II en est, et en trop grand nombre, qui périssent : « c'est qu'ils ont refusé de croire, et qu'ils ont offensé l'Esprit-Saint... Dieu a voulu sauver tous ceux qui le voulaient eux-mêmes ; il les a appelés au salut afin qu'ils pussent, par leur volonté, mériter la récompense... Ce n'est point sa faute si plusieurs n'ont pas voulu croire : en venant dans ce monde, sa volonté était que tous crussent et se sauvassent » [Commentar, in Isaiam
lib. XVII, cap. Lxiii, v. 8-10.)
Sur les sacrements qui transmettent la grâce, la doctrine de Jérôme est celle que l'Église enseigne. Nous ne répéterons pas tous les témoignages qu'il a rendus à l'institution divine du baptême. Et que de témoignages, dans ses commentaires et dans ses lettres, il a rendus au dogme de la présence réelle ! « Vous demandez, » écrivait-il à cette Hédibia qui, des extrémités de la Gaule, avait recouru à ses lumières, « comment on doit entendre ces paroles du Sauveur : Je ne boirai plus de ce jus de la çigne, jusque au jour oîi je le boirai de nouifeau avec vous dans le royaume de mon Père, Quelques-uns ont bâti sur ce passage la fable de mille années, durant lesquelles ils prétendent que Jésus-Christ régnera corporellement sur la terre, et qu'il boira du vin dont il n'avait pas bu jusqu'à cette époque... Mais pour nous, comprenons que le pain que le Seigneur
rompit et qu'il donna à ses disciples, est le corps de notre Seigneur et de notre Sauveur; lui-même les en assure quand il leur dit : Prenez, mangez, ceci est mon corps ; comprenons que le calice est cehiî dont il leur dit encore : Buvez^en tous^ ceci est mon sang de la nouifelle alliance qui sera répandu pour plusieurs,, r Si donc le pain qui est descendu du ciel, est le corps du Seigneur ; et si le vin qu'il donna à ses disciples, est ce sang de la nouvelle alliance qui a été répandu pour plusieurs, afin de remettre leurs péchés, rejetons les fables judaïques, et montons avec le Seigneur dans le cénacle; recevons-y de ses mains le calice du Nouveau Testament, célébrons la Pâques, et puisons dans ce divin breuvage une sobre ivreSse... Ce n'est pas Moïse qui nous a donné le pain véritable, c'est le Seigneur Jésus qui est tout ensemble le convive et le festin, qui mange et qui est mangé. C'est lui dont nous buvons le sang... » [Epist, CXX. Ad Hedibiam^ c?iç, II.) Ecoutons encore Jérôme attestant, dans un commentaire sur saint Paul, l'incompréhensible et bienfaisant mystère qui entretient sans cesse au sein de l'Église la vie et la fécondité. « Entre les pains de proposition » (de l'ancienne loi) « et le corps du Christ, la distance est aussi grande qu'entre l'ombre et le corps, entre l'image et la réalité, entre les types des choses futures et les choses mêmes qui étaient préfigurées par ces types. Aussi, de même
que la douceur, la tempérance, le désintéressement, doivent être des vertus éminentes chez Tévêque, et relever au-dessus de tous les laïques, ainsi doit ', l'être la chasteté et pour ainsi dire la pudeur sacerdotale : de telle sorte que Tâme qui produit le corps du Christ non seulement s'abstienne de tout acte impur, mais encore se préserve de tout égarement de la pensée et du regard. » {Commentar. in Ep,» ad Titum lib. cap. I, v. 8, 9.)
Jérôme croit au sacrifice comme au sacrement eucharistique. « C'est le fruit de la véritable vigne que nous foulons tous les jours dans nos sacrifices », écrivait-il a Hédibia. « Notre mystère », dit-il encore, « est figuré dans ces paroles (Tu es prêtre à jamais selon V ordre de Melchisédech) ; on n'immole plus des victimes privées de raison, comme faisait Aaron ; mais on offre le pain et le vin, c'est-k-dire le corps et le sang du Christ. » [Lib. hebraïcarum quœstionum in Genesim, cap. XIV, v. 18.) C'est sous l'inspiration de Jérôme que, de Bethléem, Paula et Eustochium écrivaient à Marcella : « Remontez jusqu'à la Genèse, et vous y verrez que
Melchisédech, le roi de Salem en figure du
Christ, offrit le pain et le vin, et inaugura le mystère chrétien du corps et du sang du Sauveur. » [Epist. XLFI Paulœ et Eus tochii ad Marcel lam, 2.)
Jérôme affirme aussi l'existence d'un rite sacramentel qui remet les fautes commises après le bap-
lême ; il voit dans les évêques et dans les prêtres les ministres de la réconciliation : « A Dieu ne plaise », écrivait-il à Héliodore, « que je parie mal des (prêtres)... Ils ont les clefs du royavime des cieux ; ils jugent en quelque sorte avant le jour du jugement... » {Epist. XIF> Ad Heliodorum, 8); il reconnaît ailleurs encore ce pouvoir conféré par la clémence divine aux évêques et aux prêtres, tout en les prémunissant, de ce ton sévère dont il est coutumier, contre l'orgueil et l'arbitraire. [Commentar, in Matth. lib. III, cap. xvi, v. 19.)
Mais Jérôme, témoin constant des prérogatives du sacerdoce, a-t-il consenti à voir entre le prêtre et Tévêque cette différence profonde que l'enseignement catholique proclame? Au lieu de regarder l'épiscopat comme une institution divine, ne l'a-t-il pas regardé comme une institution purement ecclésiastique ; ne semble-t-îl pas ouvrir ainsi la voie aux protestants et aux rationalistes qui reculent au commencement du second siècle l'établissement, dans certaines Églises que d'autres suivirent, de l'épiscopat monarchique ou uninominal comme on dit? En effet, dans le commentaire de l'Épître à Tite, Jérôme dit que primitivement les Églises avaient a leur tête un collège de prêtres qui les gouvernaient en commun, et que, pour remédier à des rivalités et prévenir des schismes, on décréta que la suprématie sur tous les autres serait confiée à un seul.
[Commentar, in Ep. ad Titum lib. cap. I, v. 5.) Il exprime les mêmes idées dans sa lettre à Évangélus. [Epist. CXLVl, Ad Evangeluniy i .) Qu'on veuille bien le remarquer, dans cette lettre, Jérôme s'en prenait à l'orgueil des diacres romains qui, fiers des richesses de l'Église souveraine dont ils étaient les dispensateurs, se préféraient aux prêtres; pour mieux réprimer cet orgueil, Jérôme, usant d'un procédé de polémique trop en usage, et allant à l'extrémité opposée, égale presque les simples prêtres aux évêques. J'ai dit : presque y car dans cette même lettre, je trouve un aveu décisif : « Si l'on excepte l'ordination, l'évêque fait-il donc quelque chose que le prêtre ne fasse aussi? » (Ib.) Or, c'est le droit d*ordonnery de transmettre à d'autres les pouvoirs divins du sacerdoce et de l'épîscopat lui-même , qui constitue la dignité sans égale de l'évêque. De qui donc un tel droit peut-il émaner directement, sinon de Celui qui a institué les sacrements et leur a communiqué une énergie sanctificatrice?
Remarquons-le, avec le R. P. De Smedt, « dans le Dialogus contra Luciferianos^ c. 9, saint Jérôme semble rapporter la prééminence de l'évêque sur les simples prêtres à l'institution divine ou du moins apostolique... Présenter... les prérogatives de la dignité épiscopale comme un principe essentiel du bon ordre et de l'unité dans l'Église, et rattacher l'une d'elles (le pouvoir de confirmer) au
fait de la descente du Saint-Esprit sur les apôtres , au jour de la Pentecôte, n'est-ce pas donner à entendre qu'elles ont dû être reconnues dès l'origine ? On peut conclure tout au moins de la, nous semblet-il, que les idées de saint Jérôme n'étaient pas bien arrêtées à ce sujet. » (Reçue des questions histori-' ques, I*' octobre 1888. L'organisation des Eglises chrétiennes jusqu'au milieu du IIP siècle^ I.)
Cette conclusion, formulée par un maitre, nous suffit : confessons que sur le point qui nous occupe, Jérôme a hésité ; c'est à l'Église seule qu'il appartient de dirimer toutes les controverses. Si nous voulions éclaircir les difficultés soulevées par saint Jérôme sur les origines de l'épiscopat, nous dirions, avec l'éminent BoUandiste : « les théologiens catholiques, tout en soutenant, ainsi qu'ils le font généralement , que l'institution de l'épiscopat , comme ordre distinct de celui des simples prêtres, est de droit divin, peuvent néanmoins admettre, sans inconvénient aucun, que cette institution ne prit son complet développement et sa forme définitive qu'après le temps des apôtres. Tant que ceux-ci vécurent, l'Église possédait en eux l'autorité visible et vivante... Rien n'empêche... de regarder comme possible que les apôtres aient toujours gardé entre leurs mains le gouvernement des églises, en s'y faisant suppléer, pour les exercices ordinaires et certaines fonctions particulières de l'administration,
par ceux que nous appelons de simples prêtres... » En fait, cependant, les plus anciennes Églises, du temps même des apôtres, ont été régies par Tépiscopal, et par ce qu'on a nommé Tépiscopat unitaire. Jacques était évêque de Jérusalem ; Timolhée et Tite nous apparaissent dans les Épitres pastorales, comme chargés, à titre épiscopal, de gouverner des Églises ; et enfin, comme le remarque le R. P. De Smedt, « les avis qui sont donnés successivement » dans l'Apocalypse « à Vange de chacune » des sept Églises a se rapportent évidemment à un personnage individuel et unique, portant le poids et la responsabilité de l'administration suprême. » {Ib.)
Pour Jérôme comme poumons tous, savoir quelle est l'Église fondée par Jésus-Christ, savoir quels caractères la distinguent et aideront à la reconnaître, c'est une question capitale. La véritable Église est une, et elle a été fondée sur Pierre. Nous avons déjà recueilli le témoignage que, dans une lettre à Damase, Jérôme rend à la primauté romaine. Enregistrons-en un autre. Sans doute, les paroles que nous allons rapporter, Jérôme les place dans la bouche de Jovinien qui prétendait rabaisser la virginité, en rappelant que la primauté avait été conférée à un homme marié, et non à Jean, l'apôtre vierge ; mais Jérôme n'en conteste pas la vérité ; il l'admet puisqu'il explique par la maturité de Pierre la faveur insigne que la jeunesse de Jean était moins
apte à recevoir. C'est donc Jérôme qui nous dît : « L'Église est fondée sur Pierre ; quoiqu'il soit dit ailleurs qu'elle est fondée aussi sur les apôtres, que tous ont reçu les clefs du royaume des cieux, et que la solidité de l'Église soit établie également sur eux tous, un seul néanmoins est choisi entre tous, afin que l'unité d'un chef ôtât l'occasion de schisme. » [Ad{>ersus Jovinianum, lib. I, 26.) Cette Église qui est une, est apostolique : « Je dirai ouvertement ma pensée : il faut demeurer dans cette Église qui, ayant été fondée sur les apôtres, subsiste jusqu'à présent. » [Dialog, ads>ersus Luciferia^ nos, 28.) Cette Église est catholique, car elle comprend ou elle appelle tous les peuples dans sa puissante unité ; il ne faut pas, comme Lucifer de Cagliari, l'enfermer dans la Sardaigne. Elle est sainte, mais sa sainteté n'exclut pas le pécheur ; tout baptisé qui n'est pas sorti de l'Église par l'hérésie ou qui n'en a pas été retranché par l'anathème, lui appartient. « L'arche de Noé a été la figure de l'Église, c'est saint Pierre qui le dit... Comme il y avait dans cette arche toute sorte d'animaux, il y a dans l'Église des hommes de toutes les nations et de toute sorte de mœurs. Comme il y avait dans l'arche des léopards, des boucs, des loups et des agneaux, il y a dans l'Église des justes et des pécheurs, c'est-a-dire des vases d'or et d'argent, avec des vases de bois et de terre. » (Dialog, ads>ersus
Luciferîanos, 22.) Miséricordieuse doctrine, que rÉglise a constamment défendue contre un phari- ' saïsme superbe, et qui ravissait le P. Lacordaire ! « Que j'ai toujours aimé », dit l'éloquent dominicain dans sa Troisième lettre sur la i^ie chrétienne, « cette admirable économie qui a fait si haute et si large la porte par laquelle on entre dans la cité de Dieu, et qui en a fait si basse et si étroite la porte par où l'on en sort ! Plus d'une fois, de tristes sectaires ont tenté de maudire les pécheurs et de les écarter du sein de l'Église ; mais l'Église, fidèle aux exemples et à la doctrine de son maître, les a retenus toujours au plus profond de ses entrailles... » Poursuivrons-nous notre enquête sur tout le reste de la doctrine de saint Jérôme? Ses lettres, ses traités de controverse ont justifié et préconisé l'invocation des saints, le culte de la croix et des reliques. « Un jour », écrivait-il à Héliodore dans un transport de saint enthousiasme, « un jour viendra où, vainqueur, tu rentreras dans la patrie, où, triomphateur couronné, tu entreras dans la Jérusalem céleste. Tu y partageras avec Paul le droit de cité ; alors aussi, tu demanderas ce droit pour tes proches. Alors tu prieras pour moi, qui t'ai poussé à vaincre. » [Epist. XIV, Ad Heliodorum, monachum, 3.) « Si les apôtres et les martyrs encore vivant de la vie du corps, et préoccupés de leur propre salut », disait Jérôme à Vigilantius,
« peuvent cependant prier pour autrui, combien plus le peuvent-ils après les couronnes conquises, après les victoires et les triomphes! » (Lib. contra FigilantiurHy 6.)
L'homme s'attache naturellement à tous les objets qui lui rappellent des êtres chers et disparus; toutes les traces de leur passage terrestre, et surtout leurs écrits, quand ils en ont laissé, prolongent ici-bas, avec leur présence, jusqu'aux dernières vibrations de leur voix. Le respect et l'admiration produisent parfois les mêmes effets que la tendresse. « J'ai trouvé », écrivait Jérôme, « les vingt-cinq commentaires d'Origène sur les douze (petits) prophètes, transcrits par la main du martyr Pamphile ; à ma joie de les posséder, au soin avec lequel je les conserve , il me semblait que j'étais e maître des richesses de Crésus. S'il y a tant de bonheur à posséder une seule lettre d'un martyr, qu'il y en a plus encore dans la possession de pages sans nombre où l'on croit apercevoir les traces de son sang ! » [De çiris illustribus, LXXV.) De secrets instincts inclinaient donc Jérôme à accepter sans répugnance ce culte des reliques, auquel s'applique particulièrement le mot de J. de Maistre : « Il n'y a pas de dogme dans l'Église catholique, il n'y a pas même d'usage général appartenant à la haute discipline , qui n'ait ses racines dans les dernières profondeurs de la nature
humaine. » [Du Pape, livre troisième, chapitre ui.) Éclairé par -renseignement catholique, Jérôme pouvait afErmer et expliquer son adhésion au culte des reliques, dans une lettre au prêtre espagnol Riparius, adversaire de Vigilantius. « Nous n'adorons pas les reliques des martyrs ; nous n'adorons pas non plus le soleil , la lune, les archanges, les chérubins, les séraphins.... de peur de rendre le culte souverain a la créature, plutôt qu'au Créateur, qui est béni dans tous les siècles. Nous honorons les reliques des martyrs, pour adorer Celui auquel ils ont rendu le témoignage du sang. Nous honorons les serviteurs, pour que l'honneur qui leui est rendu remonte jusqu'au Seigneur qui a dit : Celui qui ^ous reçoit me reçoit, . . Toutes les fois que nous entrons dans les basiliques des apôtres, des prophètes, des martyrs, est-ce donc à des temples d'idoles que nous portons nos hommages? Les cierges que nous allumons devant les tombeaux des saints, sont-ils donc des signes d'idolâtrie? » [Epist, CIX, Ad Riparium, i .)
Jérôme n'est pas moins explicite sur le culte de la croix. C'est lui-même qui nous apprend avec quelle ferveur Paula vénérait l'instrument du salut ; mourante, elle en formait encore sur ses lèvres le signe sauveur. C'est Jérôme qui recommandait à Eustochium et à Démétriade de s'armer du signe de la croix, et qui nous a raconté quelles victoires le
solitaire Hilarion, à l'aide de ce signe, remportait sur le démon.
La question des fins dernières ly eschatologie) se dressait devant Jérôme, comme elle s'était dressée devant Origène, comme elle se dresse devant toute âme qui a compris la redoutable grandeur de la destinée humaine. On sait quelle réponse la foi catholique donne à cette question. Jérôme a-t-il eu sur ce point une doctrine constamment irréprochable? Il avait vécu dans un long commerce avec les œuvres d'Origène ; même lorsqu'il eut secoué avec éclat l'autorité doctrinale de l'illustre Alexandrin, des traces d'orîgénisme subsistèrent peut-être encore dans son esprit. Est-ce que, parmi nos contemporains, plus d'un n'a pas gardé l'empreiiite d'idées réprouvées qu'il désavouait de la meilleure foi du monde, et n'a point quelquefois renouvelé dans son langage le traditionalisme de Lamennais ou le fidéisme de l'abbé Bautain? Certains passages de Jérôme ont fait supposer qu'il doutait, sinon que les peines de la vie future soient éternelles , du moins qu'elles doivent l'être pour les pécheurs baptisés qui n'auront pas été saisis par la mort dans l'incrédulité, l'apostasie ou le blasphème. C'est du moins le sens que paraissent exprimer quelques endroits du commentaire sur le chapitre soixante-sixième d'Isaïe, et du livre premier du Dialogue contre les pélagiens.
L'éditeur italien des œuvres de saint Jérôme, Vallarsi, a voulu donner à ces passages une interprétation orthodoxe ; Ceillier, Tévêque d'Avranches, Daniel Huet, Petau, se refusent à cette exégèse bénigne. Qu'il nous suffise de remarquer que si, en certains endroits, Jérôme subit Tinfluence d'Origène, nous en rencontrons d'autres où il affirme, dans son inflexible sévérité, la doctrine catholique. Commentant le verset 3 du onzième chapitre de TEcclésiaste : « Que l'arbre tombe au midi ou au septentrion, en quelque lieu qu'il sera tombé, il y demeurera {Si ceciderit lignum ad austrum avt ad aquilonerriy in quocumque loco ceciderit ^ ibi erit) », Jérôme écrit : « Vous êtes pareil à un arbre; quelque longue que soit votre vie, vous ne subsisterez pas toujours. La mort, comme un vent violent, vous renversera; et de quelque côté que vous tombiez, vous demeurerez là où votre dernier joui vous aura laissé, soit qu'il vous ait trouvé dur et impitoyable , soit qu'il vous ait trouvé riche en miséricorde. » Dans son commentaire sur TÉpître aux Galates, Jérôme énumère les diverses fautes qui, d'après saint Paul, excluent du royaume de Dieu; le commentaire sur la prophétie de Jonas contient aussi des témoignages de la foi de Texégète à l'irrévocabilité de la sanction d'outre-tombe. Jérôme le savait, c'est une pitié cruelle que celle qui voudrait assurer un pardon sans condition à
toutes les fautes autres que Tinfidélité formelle. L'indulgence intéressée du monde innocente aisément ce qu'il nomme, ce que nous nommerons aussi, si Ton veut, des fautes de faiblesse : s'ensuitil cependant que ces fautes soient si légères, et appellent, pour ainsi dire, un immanquable pardon? Qui dira les blessures qu'elles font à l'âme et aux âmes; qui dénombrera les ruines qu'elles amoncellent? Faut-il rappeler les pages hardies et chastes de la Connaissance de Va me, où le P. Gratry décrit les ravages causés par Y abus du feu? Ou bien, fautil rappeler d'autres pages, où le disciple du P. Gratry, Charles Perraud, signale et flétrit tous ces désordres qui ont si souvent transformé la çallée de larmes en un lac de boue et de sang? Certes, les fautes de faiblesse^ Dieu les pardonne, il pardonne aussi ces fautes plus graves encore, qui naissent de l'orgueil en révolte ou d'une malice consciente; mais il ne les pardonne qu'à ceux qui les pleurent. Ce pardon que les héritiers d'Origène promettent aux âmes qui ont persévéré dans le péché jusqu'à la fin , il est offert par la clémence divine tant que dure l'épreuve terrestre, il l'est à la dernière heure encore, et, nous l'espérons, il est souvent accepté. Si différent du P. de Ravîgnan par tant d'endroits, Jérôme n'eût pourtant pas désavoué la consolante pensée du saint religieux : « Dans l'âme, au dernier instant du voyage, sur le seuil de l'éternité, il se
passe des mystères de justice sans doute, mais pardessus tout de miséricorde et d'amour. SuperexaU tat misericordia judicium, » (36® Conférence de No^ tre-Dame, t. II, p. oai.)
Comme il est un témoin du dogme , le solitaire de Bethléem est aussi un témoin de la discipline catholique. Cette discipline a varié, et il le fallait bien : instituée pour des hommes de races et d'époques diverses, elle a dû s'accommoder aux besoins mobiles des peuples et des âges. « Tu me demandes, » écrivait Jérôme à l'espagnol Lucinius, « s'il faut jeûner le samedi et recevoir tous les jours l'Eucharistie, comme on le fait à Rome et en Espagne... Je te répondrai en peu de mots : quand les traditions ecclésiastiques ne donnent aucune atteinte aux règles de la foi, nous devons les observer en la même manière que nous les avons reçues de nos prédécesseurs, les pratiques d'une Église particulière ne préjudiciant pas à celles qui s'observent dans une autre... Que chaque province abonde dans son sens, et qu'elle regarde les préceptes de ses devanciers comme des lois venant des apôtres. » (Epist. LXXI. Ad Luciniuniy 7.)
Cependant cette discipline qui s'est pliée, depuis dix-huit siècles, à tant d'exigences diverses, qui, sous Innocent III n'était plus tout à fait ce qu'elle avait été sous saint Grégoire le Grand, et qui de nos jours encore se transforme sur plus d'un point;
cette discipline subsiste intacte dans ses grandes lignes et dans son inspiration primitive. Par des institutions stables, elle a maintenu dans ce monde la notion et l'estime de Tidéal chrétien, elle en a facilité la poursuite, elle a opposé des digues au flot des convoitises humaines. La discipline a établi la grande loi de la prière publique, et Jérôme nous apprend comment de son temps cette loi était observée. Il nomme les heures vouées à la prière liturgique; ce sont celles que, sous les noms de tierce, de sexte, de none, nous consacrons à ce grand devoir. « Il y a, » écrivait le saint, « trois moments de la journée où Ton doit fléchir les genoux devant Dieu : la troisième, la sixième et la neuvième heure, conformément à la tradition de rÉglise. A la troisième heure, l'Esprît-Sainl est descendu sur les apôtres ; à la sixième heure, Pierre, voulant manger, monta pour y prier dans la chambre haute de la maison. Pierre et Jean, à la neuvième heure, allèrent au Temple. » [Comment, in Daniel.^ lib. cap. VI, V. 10.) Au temps même où Jérôme traçait ces lignes, l'office de Prime s'établissait en Palestine. (M. l'abbé Battifol, Histoire du bréçiaire romain. Ch. I. La Genèse des heures.) Nous apprenons aussi du saint que les dernières heures du jour étaient sanctifiées par le chant des psaumes ; à la lueur des lampes, on offrait à Dieu ce que le solitaire nomme le sacrifice du soir. [Ep. CVII. Ad Lœtam^ 9.]
D'autres renseignements nous sont encore fournis par Jérôme, par exemple, sur les origines probables de la vigile de Pâques. Quoique le Sauveur n'eût voulu indiquer ni l'heure, ni le jour, ni la saison, ni même l'époque de son retour {Priez pour que cotre fuite rC arrive pas pendant Chii^er ni au Jour du sabbat y Matth., XXIV, 20) ; quoique les apôtres non plus n'eussent rien précisé là-dessus, et que saint Pierre, dans sa seconde Épître, avertisse les chrétiens de ne pas mesurer le jour du Seigneur à la courte durée des leurs, les fidèles de la première génération attendaient un prochain avènement de Jésus-Christ; ils l'attendaient, disait-on, dans la nuit qui précède Pâques, a C'est la tradition des Juifs, » écrit saint Jérôme, « que le Christ viendra au milieu de la nuit; il en sera comme en Egypte, lorsque fut célébrée la première Pâque, que l'ange exterminateur parut, que le Seigneur passa sur les demeures d'Israël, et que les portes en furent consacrées par le sang de l'agneau. » Jérôme, s'inspirant sans doute de Lactance, ajoute : « De là est venue, je crois, une tradition apostolique qui défend de congédier le peuple avant minuit, la veille de Pâques, parce qu'on attend le Christ jusqu'à cette heure » [Commentar, in Matth. lib. IV, cap.