‹ Saint Jérôme et ses ennemisChapitre 10 sur 32 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Au printemps de l'année 382, saint Jérôme s'embarquait à Gonstantinople avec Epipiiane (1) et Paulin (2) qui se rendaient au concile de Rome. Dans toute la force de l'âge (3) et la pleine maturité de sa pensée, impatient

(1) Saint Epiphane, évêque de Constantia (Salamine), métropole de Chypre.

(2) Un des trois évêques d'Antioche. Le concile devait s'occuper du schisme d'Antioche et des Apoliinariens.

(3) Il était né vers 340. La date reste incertaine. Cf., Vallarsi, H. \ita, 1,2, (346); Stilting. Acla, 4, (331, date de Prosper) ; Griitzmacher. Hieromjmiis (340 à 351). — Il dit de son séjour à Antioche (373-374 et 379) : Jam canis spargebatur caput et magistrum potius quant discipulum decebat. — Cf., pour la vie de Jérôme jusqu'en 385, le bon ouvrage de Georg GTûizmdiCher {Hierony mus. Leipzig, 1901, l^^vol).

Brochet 1

d'étudier et d'agir^ son humeur inquiète et curieuse, son ardente imagination, la générosité de son âme exaltée par les austérités et la méditation solitaire (1), sa susceptibilité toujours en éveil et sans cesse blessée ne lui avaient encore permis de se fixer nulle part ni d'arrêter son activité à aucun objet définitif. Son long séjour en Orient (2) ne Tavait pas satisfait. Les querelles théologiques et les compétitions des partis avaient chassé du désert l'ascète enthousiaste ; Tétroitesse d'esprit des moines et leur grossièreté barbare l'avaient rejeté dans le siècle. Les livres qu'Evagre lui faisait parvenir dans sa retraite ne suffisaient pas à occuper ses loisirs. 11 avait quitté les solitudes de Syrie vers 380 pour venir travailler dans la capitale; l'exemple et les leçons de saint Grégoire de Nazianze le tournèrent désormais du côté des études scripturaires. Possédant le grec aussi bien que le latin, initié déjà à la langue hébraïque, il traduisit la Chronique d'Eusèbe, les quatorze homélies d'Origène sur Jérémie; il écrivit un essai de Commentaire sur les Séraphins; il conçut enfin le projet d'uae traduction de l'Ancien Testament; mais, après la démission et le départ de Grégoire (4), la ville n'offrit plus ni charmes à son âme ni ressources à son érudition. Ni le désert n'avait répondu à son ardeur ascétique, ni Constantinople ne pouvait désormais contenter sa curiosité savante. En même temps ce Latin d'esprit droit et de foi robuste, las des discussions subtiles et interminables des Eglises d'Orient, aspiraità vivre à l'abri de cette orthodoxie solide et sûre que l'Eglise fondée par Pierre et Paul s'était

(1) Ep. 22, 7.

(3) De Viris, H7, {prœceptor meus); C. Jov., I, 13 (id.) ; Ep. 52, 8 (id.) ; Ep. 50, i ; Ap. I, 3 ; in Eph. 5, 32.

(4) Juin 381.

donné la tâche de conserver intacte (1). 11 sentait plus que personne la nécessité d'une autorité gardienne de la foi traditionnelle et de la parole divine : dans la confusion du schisme d'Antioche et la difficulté de faire choix entre les trois évoques en présence, il s'était adressé (2) au pape Damase qui concevait alors une si haute idée de l'unité de l'Eglise et de la primauté romaine (3). Enfin, la ville où il avait passé sa jeunesse studieuse entre les splendeurs des monuments antiques et les catacombes des martyrs (4) restaurées par le même iDamase l'attirait de nouveau. Aussi, soit que le pontife l'eût invité au concile en raison de sa connaissance des affaires d'Antioche (5), soit plutôt qu'il accompagnât simplement ses amis, Jérôme partit avec joie pour Rome comme s'il eût pressenti qu'il allait y trouver les raisons de vivre qu'il avait en vain cherchées de Trêves à Aquilée et de Ghalcis à Gonstantinople.

S'il se contente d'un modeste logis (6) alors que les deux évoques sont reçus dans les plus grandes familles, dès son arrivée il a ses entrées à leur suite dans le monde chrétien (7). Aussi bien, il n'est pas un inconnu. Il a fait ses études avec le sénateur Pammaque ; on sait qu'il a correspondu avec le pontife, on connaît sa retraite au désert, ses travaux ; il a traduit la Chronique pour les Latins et il n'a pas manqué d'annoncer à cette occasion qu'il étudie TEcriture dans les textes originaux ; on a lu sa vie de l'ermite

(1) Ep. 15, 2.

(2) Ep. ioet 16.

(3) Dam. Garm., XXXVII : Una Pétri sedeSy unum verumque lavacrum.

(4) In Ez., 12, 40.

(5) Ep. 127, 7, Cum et me Romam cum sanctis pontificibus Paulino et Epiphanio ecclesiastica traxisset nécessitas.

(6) Ep. 42, 3, hospitiolum.

(7) Cf. Ep. 108 et 127.

(8) Ep. 14.

Paul et l'attaque si vive contre le monde qui la termine ; on a appris par cœur l'éloge enflammé de la vie monastique qu'il a adressé de la Syrie à son ami Héliodore : Fabiola le lui récitera plus tard à Bethléem (1); enfin, il semble bien que cette exhortation au mépris du monde qu'il envoie au prêtre romain Praesidius (2) ait été écrite en 378 et destinée à la lecture publique. Non seulement cet homme qui s'en est allé expier si longtemps ses innocents forfaits dans les retraites fabuleuses de l'Orient (3) excite la même respectueuse curiosité que les moines qui accompagnaient jadis Athanase, mais ce n'est pas un reclus farouche comme cet Ammon qui ne voulut visiter à Rome que la basilique des Apôtres; c'est un érudit, un lettré et presque un romain ; c'est un homme qui a vécu dans le monde et qui y tient sa place aussi bien qu'au désert ; c'est un moine cultivé qui sait son latin et qui sait vivre. Si, les premiers jours, il ose à peine lever les yeux devant les nobles et saintes femmes chez qui il fréquente, elles sauront bientôt le mettre à l'aise et vaincre sa réserve discrète et pudique (4).

On a tracé (5) la peinture de cette idée chrétienne qui, dans la ruine politique et la corruption générale s'enthousiasmait alors pour la vie ascétique. Le christianisme

(1) Ep. 77, 9.

(2) P. L. Eier., Op. supposititia. Ep. \S. De cereo paschali, restituée par D. Morin à saint Jérôme {Revue Bénédict., VIII, 1891).

(3) Ep. 15, 2, pro facinoribus mais. (374-379.)

(4) Ep. 127, 7, Cum verecunde nobilium feminarum oculos declinarem, itaegit{Marcella) secundum Apostolum, importune, opportune , ut pudorem meum sua super ar et industria.

(5) Villemain. Tableau de la litt. chr. au ive siècle, p. 19, sq. ; Duruy. H. Rom., t. VII ; Boissier. Fin du Pag. ; Thierry. Saint Jérôme ; Mgr Lagrange. Saint Jérôme et les dames romaines au iv* siècle. Vie de saints Paule. Puech. Prudence ; Thamin. Saint Ambroise et la morale chrétienne au iv« siècle. — Am. Marcell., 14, 6 ; 38, 1, 4.

payait son triomphe d'un affaiblissement de sa pureté et de sa sévérité originelles. Après trois siècles de luttes contre l'immoralité païenne, il se laissait gagner à son tour par les vices du paganisme et le siècle de Constantin risquait de devenir une époque critique pour l'Eglise (1). Les païens étaient encore de beaucoup les plus nombreux à Rome (2) ; avec les Prétextât, les Flavien, les Symmaque à leur tête, ils se groupaient autour du Sénat ; dans telle famille on pouvait voir une fillette consacrée au Christ chanter l'Alleluia sur les genoux d'un grand-père prêtre païen (3). A élargir la société chrétienne^ on en avait rendu les liens plus lâches. Jérôme a songé lui-même à écrire l'histoire de cette décadence des vertus chrétiennes (( du jour où l'Eglise eut conquis avec les princes le pouvoir et la richesse (4) ». Ce mélange perpétuel des éléments païens et chrétiens dans la vie quotidienne et jusque dans la famille s'opérait au détriment de la morale évangélique. Les pires ennemis du christianisme n'étaient plus au dehors sur les gradins du cirque, ni même sur les bancs de la Curie, mais au pied des autels du Crucifié et dans les maisons pieuses. L'édit de 391 (5) commence la déroute de l'ancienne religion ; comme le montre M. Boissier (6), c'était le monde avec ses affections

(1) Ebert. Hist. de la litt. du Moyen-âge en Occident, I ; Montalembert. H. des Moines d'Occident. Introd. et I.

(2) Boissier, op. cit., VI, 1. 2. C'est en 383 que Symmaque lit sa Relatio sur l'affaire de la victoire dans le consistoire de Valentinien, II. Les trois chefs du parti païen occupent les plus hautes situations à Rome : Prétextât est consul désigné, Flavien préfet du prétoire, Symmaque préfet de la ville. On ne comptait guère que 30 à 40.000 chrétiens à la fin du ni^ siècle sur 1.500.000 habitants.

(3) Ep. 107, 1.

(4) Malc. Vita, début.

(5) Cod. ïheod., XVI, 10, 11, 12.

(6) Op. cit., IV, 2.

illégitimes et ses plaisirs coupables qu'il s'agissait de vaincre dès lors : aux martyrs succédaient les ascètes. Cependant l'amour du bien-être, la passion du luxe et des plaisirs, la cupidité avaient infecté l'Eglise et le clergé lui-même (1). Au temps même de l'austère Damase, le préfet de Rome enviait le train du pontife chrétien (2). Les clercs galants et les dévotes coquettes se multipliaient sous le couvert de la religion. D'autre part, tous les degrés de la hiérarchie qui s'organise excitent l'ambition et l'intrigue qui ne trouvent plus à s'exercer ailleurs. Deux factions en sont venues au mains à l'élection de Damase et le sang a coulé à flots sur le pavé de la basilique sicinienne (3). Aussi toutes les âmes qui ont échappé à la corruption de ce monde étrangement mêlé se réfugient de dégoût dans cette vie monastique que saint Athanase a révélée à l'Occident en 341. Ce n'est ni désespoir, ni lâcheté ; ce ne sont pas les désabusés, ce sont au contraire les âmes énergiques qui renoncent au siècle, quoique elles-mêmes issues du monde et du plus grand. Les plus illustres personnages relèvent la devise de Tertullien : « Nos sumus silvicolœ et exsuies vitœ » (4). Les palais se transforment en couvents : on y vit suivant ses préférences en solitaire

(1) Cf., en particulier. Ep. 50; 52; .147; etc. ; Paulin. Ep. 22 ; Ambroise. Ep. 18 ; S. Sev. Dial, II, 1 , sq. L'édit de Valens adressé à Damase en 370 {Cod. T/iéod., XVI, 2) défend aux clercs et continents d'accepter aucune donation de la part d'une veuve, cf. Duruy, ch. cvii (la constitution des trois Empereurs : Jovinien, Valentinien I, Valens).

(2) Prétextât. Cf. Am. Marcell., 27, 3; Saint Jérôme raconte qu'il répondit à Damase qui voulait le convertir : « Faites-moi évêque de Rome et je me fais chrétien. Facile me Romanœ Urbis episcopum et ero protinus christianus » . G. Joan., 8.

(3) Am. Marcell, 37, 3.

(4} Apol., 42.

LE SEJOUR DE SAINT JEROME A ROME i

OU en cénobite (1). A. Thierry et Mgr Lagrange nous ont dépeint d'après saint Jérôme lui-même la vie religieuse de ces descendants des patriciens antiques. C'est, après Mélanie partie à Jérusalem depuis 372, Marcelle et sa communauté de TAventin; c'est Albine, sa mère, qui reçut Athanase, Sophronie, Félicité, Marcelline(2), sœur de saint Arabroise, Asella, Lea, Fabiola, petite-fille des Fabius; c'est l'héritière des Scipions, Paule, chez qui loge Paulin (3); ses trois filles, Eustochie, Blésille et Pauline; c'est Irène, sœur de Damase, morte à vingt ans et sa mère morte à soixante (4) : les Macrina et les Nonna (5) ont leurs^émules au cœur même de Rome. C'est, avec Damase^ « le docteur vierge de l'Eglise vierge (6) », les Domnion, les Océan, les Pammaque « le plus noble des chrétiens et le plus chrétien des nobles de Rome (7)», qui siège au Sénat sous sa robe de moine. Retirés de la vie politique et sociale (8) qu'ils regardent comme à jamais avilie, ils s'adonnent aux œuvres de charité^ à la pratique des vertus évangéliques et à l'étude des Livres Saints. C'est un monde étroit, mais toujours prêt à s'ouvrir à la vertu sévère, surtout si le charme de l'esprit, de la culture et de

(1) Mélanie la jeune suivant l'exemple des Hermès sous Trajan, des Chromace sous Dioclétien, aurait, d'accord avec son mari, affranchi ses 8.000 esclaves d'un seul coup. Pall. H. Laus, il9.

(2) Saint Ambroise nous a conservé le discours du pape Libère à la prise de voile de sa sœur en 452.

(3) Ep. 108, 6.

(4) Cf. Petit Temps, 23 mars 1903.

(5) Sœur de sainte Basile ; mère de saint Grégoire de Naz. (Duruy, t. VII, 351).

(6) Ep. 22, 48.

(7) Ep. 54. L'Eglise des saints Jean et Paul, martyrs sous Julien, a été édifiée par lui sur leur demeure même au Gélius. Les Pères Passionnistes en ont dégagé récemment les substructions antiques. Ep.,48, 1, condiscipuhiSf sodalis, amicus ; Ep. 66, 4, 'ap^^taxpaxrjYOj; monachorum,

(8) Ep. 39, 5, contempto mundo monasterium coyitare.

la science l'accompagne, car ces saints sont restés de grands seigneurs.

A la suite de Paulin et d'Epiphane, Jérôme entra de plain-pied dans ce « sénat chrétien m (1) et, qu'il le voulût ou non, c'est à lui qu'en revint bientôt la direction spirituelle. Son expérience de la vie monastique, ses voyages, son séjour en Orient, sa science des langues originales de l'Ecriture, son intelligence des textes sacrés, enfin et surtout ses dons naturels, la franchise de son caractère, la vivacité et l'éclat de son imagination, la richesse de sa mémoire, la finesse, le tour ironique à la fois et passionné de son esprit, sa langue nourrie aux sources les plus pures de la latinité et ornée des perles de la poésie biblique, aussi bien que son éducation brillante, son éloquence, et, par dessus tout, l'enthousiasme communicatif de cette nature généreuse éprise de savoir, d'affection et d'austère vertu assurèrent bientôt son autorité sur ces âmes ardentes, délicates et pieuses. Après le concile, Epiphane et Paulin reprennent seuls la route de l'Orient (2) : Jérôme ne songe pas à les accompagner. Il semble que sa destinée soit désormais fixée dans « TEglise domestique (3) » de sainte Paule et le commerce de ces disciples distingués qui ne peuvent plus se passer de lui.

Qui pourrait le remplacer dans cette Rome où le grec est oublié, l'hébreu ignoré ? Du jour oii il consent sur les instances de Marcelle et de Damase lui-même, protecteur de ces saintes compagnies, à lire et à expliquer l'Ecriture dans le palais monacal de l'Aventin, son succès est complet et il ne s'appartient plus. Tour à tour ou à la fois, il

(1) Ep. 97, 3, etc. ; in Eph., 2, etc.

(2) Ep. 108, 6. Hieme exacta, aperto mari.

(3) Ep. 30, 14.

se doit à tous et ses journées se partagent entre les conférences et les, lettres d'exégèse ou d'édification. C'est à peine s'il suffit aux exigences de l'infatigable (1) Marcelle, d'un esprit si sérieux, si juste, si curieux, qui se fait son « excitatrice (2) » ; Paule s'initie à la « langue barbare » (3) de l'Ancien Testament : jeunes recrues {tiruncidde), ses filles Blésille et Eustochie ne lui laissent pas de répit. Sans cesse on lui pose de nouvelles questions; sans cesse il entreprend de nouvelles études. Est-il retenu d'un côté? c'est de l'autre un va et vient de courriers (4); c'est une émulation de pieuse et érudite curiosité entre tout ce petit monde dont il est Tâme. 11 excelle à mesurer à chacun sa tâche, à diriger les intelligences autant que les cœurs ; il refuse à Marcelle tels livres qu'il a prêtés à d'autres parce que la même nourriture ne convient pas à tous et que, si les Corinthiens trop faibles encore pour supporter les fortes paroles de l'Evangile devaient se contenter de lait, elle a besoin d'aliments plus solides (5). L'explication qu'il développe, la lettre qu'il écrit deviennent des Commentaires (6). Paule s'entend à provoquer cette transformation (7). Le De Vins nous apprend qu'il avait publié un livre de lettres à Marcelle; il nous en reste seize (8) de son séjour à Rome qui presque toutes, comme maintes autres adressées à Paule (9), traitent d'exégèse et de philologie

(i) Ep. 30, J4, cptXoTrovoxàxYj. De même, in Am., 3. — Cf., 127, 7.

(2) Ep. 28, 1, spYoSioùxxriç.

(3) Ep. 30, 2.

(4) Ep. 32, 1;35, 1.

(5) Ep. 37, 4.

(6) Ep. 42, 3.

(7) Ep. 30 (Gommentariolus).

(8) Ep. 25, de Z nominihm Dei ; 26, De quibusdam hebraeis nominibus ; 28, de voce diapsalma ; 29, de Ephod et Theraphim ; 34, de aliquot locis psalmi, GXXVI.

(9) Ep. 30, de alphabetico hebraico psalmi GXVIIL

sacrée. Il les initie à Tadmiration et aux travaux d*Origène, le Maître de l'érudition biblique, le Yarron chrétien (1). Son ambition n'est-elle pas de devenir l'Origène latin de ces disciples qui ont compris avec lui que « l'Eglise de Rome dort le sommeil d'Epiménide w et qui ont décidé de « consacrer à l'étude de l'Ecriture toute l'activité qu'on y emploie alors à s'enrichir (2)» .

Homme de goût autant que d'autorité, poète et ascète, le pontife mettait aussi largement à contribution « l'ardente activité de son génie (3) ». Des deux questions pour lesquelles le synode avait été réuni, le schisme d'Antioche et la doctrine d'Apollinaire, la première avait été tranchée par la reconnaissance de Paulin comme évêque orthodoxe, la seconde par la condamnation d'Apollinaire (4). Jérôme avait pris part à ces délibérations, àtitre, semble-t-il, de secrétaire de Damase (5), et sa tâche n'avait pas été sans difficultés (6). Il est vraisemblable qu'il conserva une situation quasi officielle auprès du pontife qui appréciait en lui le défenseur résolu de l'orthodoxie et de l'autorité romaine. Déjà quand les moines de Ghalcis l'avaient pressé de se déclarer sur les hypostases, il s'était réclamé de son titre de romain (7) ; il avait opposé l'Occident, pays de la vérité, à l'Orient, pays de Lucifer; il déclarait que, hors l'Eglise fondée sur la pierre mystique, il n'y a pas

(1) Ep. 33 (cité Ruf. Iiiv., II, 20).

(2) Id.

(3) Ep. 19, Damasi ad Hier.

(4) Cf. Hefele. H. des conciles, trad. Delarc, 1. V, § 89. Nous n'avons pas les actes de ce concile.

(5) Ep. 123, 10. Cum in chartis ecclesiasticis juvarem Damasum... ; Rufin. De adulter. Orig. : Editionem ecclesiasticœ fidei comcribendam mandavit {Damasus) amico suo qui hoc illi ex more negotium procurahat,

(6) Pour l'affaire de YRomo Dominicus, cf. ci-dessous, ch. iv, et Acta, 5.

(7) Ep. 15, 3. a ?7îe homine romano exigitur.

de salut (1). « Qui adhère à la chaire de Saint-Pierre, s'écriait-il, est mon homme (2). » Une fois à Rome, il combattit avec le même zèle les Montanistes et les partisans de Novatius au nom du Siège Apostolique, dépositaire de la tradition (3). Au reste, des goûts communs attachaient étroitement l'un à l'autre le prêtre et le vieil évêque. Damase le sollicitait aussi sans cesse ; il se plaignait de sa lenteur à répondre (4); Jérôme lui faisait connaître Lactance, lui dédiait le Traité des Séraphins rapporté de Gonstantinople (5), répondait à ses questions sur l'Ancien Testament (6), traduisait pour lui les deux homélies d'Origène sur le Cantique des Cantiques (7), lui promettait la traduction de XEsprit-Saint de Didyme(8), et lui adressait tout un Commentaire (9) sur la parabole de l'Enfant prodigue. L'étendue de son érudition et la sûreté de sa foi faisaient de lui le bras droit autant que l'ami du pontife. Peu à peu dans cette activité infatigable à répondre aux mille questions qu'on lui posait à propos des Livres Saints, dans cette communauté d'études quotidiennes du texte biblique se développe dans l'esprit de Jérôme le dessein de donner à ses frères de langue, comme il aime à les appeler, une traduction et un commentaire latin de l'Ecriture. Il fut, on l'a dit (10), l'instrument providentiel

(1) Ep. 15, 2.

(2) Ep. 16, 2.

(3) Ep. 41 et 42.

(4) Ep. 35. Damasi ad Hier.

(5)Ep. 18.

(6) Ep. 36.

(7) Ep. 84.

(8) Did. de Sp. S. prœf. ad Paulinum.

(9) Ep. 21, In modum Commentarii.

(10) Vigoureux. Manuel Biblique, Paris, 1882 ; Dictionnaire de la Bible* préf. Cf. Les articles du P. Méchineau dans les Etudes Religieuses (1891- 1895), en particulier IN^'s du 15 déc. 1894 {Les versions latines ^antérieures

de cette traduction : seul capable d'une si vaste entre prise par sa science linguistique et philologique, par sî connaissance de l'Orient, par son génie d'orateur, de poète et d'érudit, il se trouva l'exécuter au moment où l'Occident allait rompre à jamais avec l'Orient et ignorer pendant de longs siècles les langues originales des Livres sacrés. Il a vu aussi d'assez près les disputes des Eglises orientales (1), il connaît assez l'histoire de l'Arianisme, des conciles de Nicée et de Rimini pour savoir que les hérésies procèdent souvent d'un texte mal traduit ou maj interprété. Or, si les Grecs possèdent dans leur langue le texte original du Nouveau Testament et la version alexandrine de l'Ancien, réputée presque à l'égal du texte hébraïque, les Latins n'ont pas une version ni de l'un ni de l'autre à laquelle ils puissent en toute confiance se rapporter. Les chrétiens de Rome ont oublié le grec et ils n'ont entre les mains que des textes anonymes qui dérivent des versions faites en Afrique au second siècle et qui vont en s'altérant chaque jour davantage : sous le nom d'Itala ou de Vulgate, ils n'ont pas deux exemplaires qui s'accordent. La nécessité d'une correction de ces versions s'impose sans cesse à l'esprit de Jérôme aussi bien qu'à ses auditeurs dans ces expositions où il met à la base du commentaire l'explication littérale et philologique. Il se plaint à tout instant de ses textes défectueux (2) ; il critique vivement ses prédécesseurs, les Hilaire et les Rhéticius, qui se sont mêlés de commenter l'Ecriture sans connaître le grec ni l'hébreu (3) ; il pousse Marcelle

à saint Jérôme) ; \ 5 oct. 1895 {La récension du texte latin de saint Jérôme) ; 15 nov. 1895 {La traduction nouvelle de saint Jérôme).

(1) Dial. c. Luciferianos.

(2) Ep. 28 et 29.

(3) Ep. 34 et 37.

et Paule à l'étude de ces deux langues; il fait chanter les Psaumes dans le texte hébraïque sur l'Aventin ; il fait même entrevoir à Damase, troublé parles divergences des Grecs et des Latins, la nécessité de remonter pour l'Ancien Testament à la langue originale (1) par delà les Septante ! Toutefois, le projet d'une traduction directe de toute la Bible n'occupe pas encore son esprit ; mais toutes ces pensées s'agitent déjà, mûrissent peu à peu dans sa tête, et quand le pontife, soucieux de fixer les textes sacrés, le charge de la revision du Nouveau Testament, il se met à l'œuvre de tout cœur et publie bientôt les Evangiles. Nous savons par son propre témoignage qu'il revisa le Nouveau Testament tout entier (2). Il prépare cependant la revision de l'Ancien (3) par la recherche du texte des LXX, la collation des versions grecques et même de l'original, par des emprunts de manuscrits aux savants juifs et aux synagogues (4). Enfin, les Commentaires qui s'ébauchent dans ses causeries et ses lettres vont bientôt accompagner cette recension et son grand œuvre scripturaire se dessine et prend déjà forme.

Il poursuit en même temps une œuvre parallèle. Plus encore que le Maître de la science sacrée, ses disciples aimaient en lui le Maître de la morale chrétienne. Sous son impulsion, sous sa direction, le mouvement provoqué par Athanase prenait un nouvel essor. Dans le péril que courent les mœurs, Jérôme ne voit qu'un moyen de salut: revenir résolument à la vérité évangélique. 11 sait que le christianisme consiste autant dans la morale que dans le dogme, que tous deux sont étroitement liés et que l'idéal

(i) Ep. 20, 2, ad ipsum fontem.

(2) De Vins, 135; Ep. 71, 5.

(3)Ep. 71, 5 ; Ap., II, 24, 30.

(4) Ep. 36, 1, 12; 32; 34; 37.

chrétien se réalise dans la sainteté. La charité qui a fondé les Eglises, qui a suffi jusqu'ici à l'élan des cœurs et que Ghrysostome préfère encore aux abstinences etauxmortifications ( 1 ), est impuissante à arrêter la ruine des mœurs . Ce n'est pas, comme il semblerait (2) à voir la nouvelle direction que prend alors la vie chrétienne, que la morale chrétienne change elle-même tout à coup de principe : non, la charité et le renoncement sont les deux faces de la même vertu : l'une envisage les devoirs du côté du dehors et du prochain, l'autre vers le dedans et vis-à-vis notre propre conscience : pour être charitable envers les autres, il faut avoir appris d'abord à se détacher de soimême et la doctrine de saint Paul d'où procède alors toute la règle ascétique n'est que le développement intime de la prédication évangélique. Le salut est dans la réforme de l'individu ((Ji£xavo(a) ; Tascétisme vient compléter la charité, la loi de pénitence achève le précepte d'amour. La règle ne saurait être trop sévère; il y a désormais assez d'âmes capables de supporter toute l'austérité de la morale chrétienne. Une élite de saints doit sauver le monde. Si les écrits des Basile et des Grégoire de Nysse n'ont pas pénétré dans TOccident, la voix de Tertullien a porté dans tout le monde latin. Ambroise prêche à cette heure la virginité, Damase la chante et ces deux puissants évêques favorisent de toute leur autorité la réforme morale autour d'eux (3). Jérôme est encore ici Thomme du moment : il comprend et fait comprendre la nécessité, dans l'intérêt de la foi même, de reprendre la voie étroite du renoncement. Le monde chrétien est malade : il se fait le chi-

(1) Ghrys. Homil. in Matth., 7.

(2) Thamin, Saint Ambroise et la morale chrétienne au iv® siècle.

(3) Cf. ci-dessous Gh. ii et Ep. 22, 22 où Jérôme cite ses prédécesseurs et ses collaborateurs.

rurgien des âmes ; sa médecine morale, il la puise à la source vive de la parole de Dieu et des vertus monastiques (1).

La conception de la vie spirituelle qu'il avait rapportée de ses voyages et de ses méditations répondait admirablement à l'idéal des Damase et des Pammaque, des Paule et des Marcelle. Fuir le monde, s*arracheràses misérables vanités et à ses plaisirs éphémères, pour vivre dans l'intelligence du Verbe divin chaque jour pénétré plus avant par l'effort de la pensée et Télan du cœur, quelle plus belle, quelle plus sainte occupation pour ces chrétiens de bonne volonté à cette époque désolante I Science et austère vertu se mêleront dans l'œuvre du salut. Chacune aura son heure. La prière et la mortification suivront, accompagneront l'étude, se confondront avec elle (2). Apprendre l'hébreu avait été pour Jérôme une rude pénitence. Etudier l'Ecriture, c'est encore converser avec Dieu, c'est écouter sa voix; le commentaire est une autre forme de la prière. La connaissance de l'Écriture est le grand objet de la vie sainte et la source de tout bien : « Qui nescit ScripturamnescitDei virtutem ejusque sapientiam; ignoratio Scripturarum ignoratio Christi est i>(3). Gomment cet ascétisme supérieur qui s'épanouissait dans l'étude sacrée n'aurait-il pas ravi tant de nobles âmes? Le cœur et l'esprit y trouvaient du même coup une égale satisfaction; cette sérénité que la sagesse antique avait en vain cherchée dans la philosophie, les chrétiens la possédaient dans le commerce infini de l'Ecriture (4) : elle était la

(1) Ep. 40, 1, chirurgiens spiritalis; Ep. 52, IS, animarum medicina,

(2) Cf. Ep. 107 et 128 : l'éducation chrétienne.

(3) In Is. L

(4) In Is. JO. Stoici in plerisque nostro dogmati concordant.

meilleure sauvegarde contre le mal (1) et Tâme y puisait cette plénitude de vérité (2) que les lettres antiques (3) étaient désormais incapables de lui procurer.

L'autorité morale de Jérôme était d'autant plus grande que dans sa fameuse lettre à Héliodore (4), il avait luimême confessé les déchirements de son cœur le jour où il avait rompu avec le monde. Son exemple était la plus persuasive des leçons. De nouveau, avec moins de rhétorique junévile, mais avec le même accent personnel, la même passion, à la lumière de ses propres souvenirs, il allait prendre en main la direc-tion particulière d'une des jeunes vierges qui l'écoutaient, la fille de Paule et sa rivale dans cette émulation de savoir et de vertu, Eustochie. Son prosélytisme ascétique s'exerçait d'ailleurs à toute occasion, avait toutes les ressources, toutes les séductions. Il profitait de la mort de Lea pour exhorter les riches patriciennes à choisir définitivement entre le monde et Dieu (5) ; il enseignait les devoirs des veuves qui ne font pas toilette et ne se plâtrent pas le visage (6); à l'insu d'Aselle, il adressait son éloge à Marcelle pour qu'il servît à l'édification des vierges romaines et leur fit c< trouver à Rome même le chemin du désert (7) ». Enfin il développe pour Eustochie toute la doctrine, toute la méthode et toute la poésie de l'ascétisme dans sa célèbre lettre-traité de la Virginité (8), à l'exemple de la lettre allégorique

(1) Ep. 125, il, ama Scientiam Scriplurœ et carnis vitia non amabis.

(2) Ep. 21, 13, ad Damas. Saturitas veritatis.

(3) Ep. 10, 3, erudita vanitas.

(4) Ep, 14, 10, 11.

(3) Ep. 23, 4, ad Marcellam. Quapropter moneo et contesior lit... non pariter et Chrhtum velimus habere et sœculum. (6j Ep. 38, 3, faciès gypseœ.

(7) Ep. 24, 4, ut in Urbe turbida inveniret eremum monachorum.

(8) Ep. 22, ad Eust.

envoyée par Hilaire à sa fille Abra (1) et du livre adressé récemment (2) par Ambroise à Marcelline.

C'est dans cette œuvre que se trouvent les deux récits à jamais fameux de ses tentations au désert et du songe où il entendit le juge céleste lui reprocher d'oublier le Christ pour Cicéron. On devine quel fut le succès de ces éloquentes confidences et quelle prise elles eurent sur des âmes si bien préparées. Ce n'est pas le lieu d'insister sur cette œuvre remarquable. Sans mépriser le mariage, l'auteur montre combien l'état de virginité lui est supérieur : l'un représente la condition de l'ancienne Loi, l'autre est

I la règle idéale de la nouvelle (3). Nous retrouverons toutes ces idées à propos de Jovinien (4). La doctrine ascétique s'est peu à peu condensée en deux lois principales : la prééminence de la vie intime et si possible, solitaire, sur la

j vie du monde et la prééminence de la continence sur le mariage. Retraite et virginité étaient les deux conditions de la vie sainte et, dans le désordre des mœurs, la virginité

* brillait comme la plus rare et la plus haute des vertus chrétiennes. Il en fait un éloge enthousiaste, tout parfumé de la poésie du Cantique des Cantiques (5). Mais il entend écrire surtout un manuel pratique d'ascétisme : conduite à tenir dans les relations sociales, pauvreté évangélique, charité, prière, lecture sacrée, jeûne, nourriture, costume, attitude et maintien, toutes les démarches de la vie religieuse y sont minutieusement tracées, avec le charme

I continu du style, de l'esprit, des réminiscences bibliques

(1) Hil. Ep. ad Abram filiam. PL. X.

(2) Ep. 22, 22 (nuper). En 377, nondiim triennalis sacerdos. De Virg., II, 6, 39;.

(3) Ep. 22, 19-21.

(4) Cf. Ch. II.

(5) Ep. 22, 25.

Brochet 2

et des souvenirs personnels (1), Il l'illustre même d'un tableau en raccourci des pratiques de ces moines orientaux dont on est si curieux en Occident (2). Enfin, ce petit livre (3) se termine par une peinture éloquente de cet amour divin qui sait enlever le ciel d'assaut et de l'accueil triomphal que l'Époux réserve à la vierge persévérante (4). Sans doute, Jérôme se défend de toute rhétorique (5), mais il faut à son style toute la chaleur persuasive de sa conviction et toutes les caresses de la poésie biblique pour rendre aimable l'implacable sévérité de la leçon. Rien de plus étonnant que l'autorité avec laquelle il parle à cette patricienne et à ses nobles amies. S'agit-il de donner un conseil ? Le ton se fait impératif. Ce sévère médecin des âmes ordonne sans réplique et n'admet pas de transaction avec le mal. « Vivez à votre gré, s'écrie-til, si vous ne pouvez pas vivre au gré de Dieu (6)». Il prescrit jusqu'aux personnes qu'Eustochie peut voir ou doit éviter. Dans le Maître qui enseigne et qui charme (7), il y a le Maître qui régit et qui commande : « Nolo habeas consortia matronarum, nolo ad nobilium domos accédas; nolo te fréquenter videre quod contemnens virgo esse voluisti.... (8) »

Telle était l'influence que Jérôme exerçait au lendemain de son arrivée à Rome sur l'élite de la société chrétienne.

(1) Cf. Ep. 22, 7, cf. le célèbre passage sur les tentations qui assaillirent Jérôme au désert {cum propter cœlorum régna me castrassem, 30).

(2) Cf. S. Sévère. Dialog.

(3) Ep. 22, 22. Libellus, C'est le terme habituel par lequel Jérôme désigne ses œuvres ascétiques, polémiques.

(4)Ep. 22, 41.

(5) Ep. 22, 2. NuUa erit pompa rhetorici sermonis.

(6) Ep. 22, 11.

(7) Ep. 22, 8. Esto cicada noctium... Vigila et sis sicut passer in solitudine.

(8) Ep. 22, 46.

Il dirigeait^ il vivifiait les esprits et les cœurs. De jour en jour, sa conception si élevée de la vie morale prenait forme à ses yeux et se réalisait à sa parole dans les studieuses retraites de ces palais immenses : la sagesse an- Ltique y revivait, dépassée. Direction des âmes, science scripturaire, œuvre double à mener de front, il avait enfin rencontré une tâche h la mesure de son génie et de sa vaillance. On comprend, si Ton ajoute le crédit personnel dont il Jouissait auprès de Damase, quelle situation émiinente le moine dalmate se trouva bientôt occuper dans l'Église et la ville. Les jours du Pontife étaient comptés : [toute la ville voyait en lui son successeur désigné (1). Hélas! cette fortune si haute et si prompte fut aussi le principe de toutes ses misères.

Son succès excitait plus d'une jalousie dans ce monde égoïste et frivole de clercs et de laïques. Ses préférences avaient dû même aviver certaines rivalités parmi ces petits cercles pieux. H semble que plus tard nous en retrouvions l'écho dans l'attitude de Mélanie et de Rufin vis-à-vis de leurs voisins de Bethléem. De ces ambitions, de ces orgueils, de ces intérêts froissés se forma dès les premiers jours un levain d'inimitié. On ne pardonnait pas à cet homme la supériorité de son génie : il ne cessera plus de souligner la sottise mesquine de ses adversaires. D'autre part en dépit du long pontificat de Damase (2), le schisme était toujours latent à Home et le mot d'Ammien Marcellin s'applique précisément aux querelles du temps : « Nullas infestas hominibus bestias ut sibi ferales plerique Christianorum f3). La préface du Libelius Precum (4) prouve que le

(1) Ep. 45, 3, totiiis in me Urbis studia consonabant; omnium penejudicio dignus summo sacerdotio decernebar.

(2) 366-384. Mgr Duchesiie. Liber poiitificali.s.

(3) Am. Marcell., 22, 5 ; cf., 14, 15, 16, 27, 37, 38.

parti d'Ursicinus n'avait pas désarmé ; l'auteur faisait retomber sur Damase la responsabilité des conflits à main armée qui avaient ensanglanté la basilique libérienne et celle de sainte Agnès : à cette époque même, on osait porter contre le vieillard une accusation d'adultère ! Son ami, son conseiller, son successeur prochain pouvait-il échapper aux coups du parti contraire? En dehors des maisons amies où il fréquentait, c'était au moins vis-à-vis de lui de la froideur, de la prévention, une vague, mais profonde antipathie, et jamais de l'indifférence. Son action publique et son attitude personnelle allaient changer cette méfiance en haine, ces critiques en calomnies, ce mauvais vouloir en manœuvres sourdes et en attaques ouvertes.

On tit mauvais accueil à sa revision du Nouveau Testament. Il Tavait prévu. Si dans la préface des Evangiles qui servit peut-être d'introduction à l'œuvre entière, il déclare qu'il travaille par ordre de Damase (1), s'il insiste sur cet ordre si conforme à ses désirs et qui a fait de lui « l'arbitre des versions qui courent le monde », c'est pour se m(3ttre en garde contre la critique, car il sait d'avance combien il est téméraire de s'en prendre à un texte consacré par l'usage (2). Il cherche en vain à justifier son entreprise par la nécessité de corriger des textes si corrompus qu'ils varient d'un manuscrit à Tautr^e (3) et par la facilité relative de cette revision du Nouveau Testament sur l'original grec, alors que les Latins n'ontl'Ancien que de troisième main (4). On se refuse à l'entendre. La masse des fidèleo, esclaves de leurs vieilles habitudes et qui ne voient pas plus

(1) Praef. in IV Evangelia ad Damas., novum opus facere me cogis.., tu jubés...

(2) Id., periculosa prsesumptio.

(3) Id., tôt exemplaria quoi codices.

(4) Id., tertio gradu... ad grdecam originem r ever tentes... \ quod grxcum esse non dubium est... une de fonte quderendum est.

loin que leurs textes latins chaque jour corrompus davantage, s'indignent qu'un audacieux ose porter la main sur les Livres Saints et altérer en fait les versions traditionnelles au sort desquelles ils lient le sort de la parole divine ellemême. Quelques habiles, quelques-uns de ces savants qui ne savent rien, sauf exploiter la crédulité publique (1), mènent la cabale contre lui et donnent forme à ces répugnances instinctives. Il se refuse d'abord à croire à cette méconnaissance de ses intentions. D'un geste, il voudrait imposer silence aux meneurs : Quos ego I s'écrie-t-il (2) avec toute l'indignation du Neptune virgilien, mais il sent déjà la puissance de ces a petits hommes de rien » qui poussent le troupeau des « ânes à deux pattes » (3) ; il s'aperçoit bientôt qu'ils ne visent qu'à le provoquer, que son travail n'est pour eux qu'un prétexte à mauvaise querelle. Ses amis le retiennent ; Marcelle a le front soucieux, elle craint que le franc-parler de son ami n'excite encore les disputeurs (4). Mais ses études ne sont plus enfermées dans le cercle de ses auditeurs familiers ; voilà son œuvre publique et sa pensée désormais soumise à la critique et à la calomnie : c'est une proie que ses adversaires ne lâcheront plus. Contre elle, ils invoquent l'autorité de la tradition mal interprétée et l'opinion publique ignorante et abusée (5). Il a beau déclarer qu'il ne cherche que la vérité (6) ; la malveillance et la routine sont déjà d'accord pour le traiter de faussaire et de sacrilège.

(1) Ep. 28, 7, scientia nescientium.

(2)Ep. 27, 1.

(3) Ep. 27, 1, homunculi; 3, bipèdes aseîli.

(4) Ep. 27, 2. Scio te, cum ista legeris, rugare frontem et libertatem meam rursum seminarium timere rixarum.

(5) Ep. 27, 1 , mihi detrahere cur adversum auctoritatem veterum et totius mundi opinionem aliqua in Evangeliis detrahere tentaverim.

(6) Ep. 20, 9, ob veritatem laborare.

2'2 SAINT JÉKOME ET SES ENNEMIS j

D'autre part, sa propagande ascétique qui, si limitée qu'elle fût, prenait le caractère d'une censure de tout ce qui restait en dehors d'elle, soulevait bien d'autres colères. Elle l'avait amené à s'attaquer publiquement aux vices qui menaçaient de corrompre l'Eglise et aux doctrines spécieuses dont on cherchait à les autoriser. Le livre d'Helvide ouvrit les hostilités. Ce disciple d'Auxence (1), l'évêque Arien de Milan, que Jérôme ne connaissait même pas, mais qui habitait Rome (2), publia du vivant de Damase (3) un ouvrage contre « la perpétuelle virginité » de Marie (4). C'était un coup droit à la réforme morale qui lui était si chère, car ce dogme s'était singulièrement développé sous l'influence des idées ascétiques et cet idéal de la perfection virginale était devenu peu à peu comme la clef de voûte de la doctrine (5). Pour renverser ce puissant appui que l'ascétisme empruntait à l'Ecriture, Helvide en appelait à cette même Ecriture et à quatre passages des Evangiles cités bien souvent depuis, en particulier sur le mot de premier-né appliquée Jésus (6) et sur la mention des frères du Seigneur (7). Nous ne savons rien de plus sur l'auteur et son œuvre, sinon qu'il se réclamait aussi de Tertullien. C'était pour Jérôme l'occasion d'une belle leçon d'exégèse.

(1) Gennade. De Script. EcclL, 32.

(2) Adv. Helv., 16.

(3)Ep., 48, 18.

(4) C'est le titre du livre de Jérôme contre Helvide : De perpétua virginitate Maride adversus Helv. liber. La maternité divine était niée par les Nestoriens; la virginité perpétuelle de Marie par les Antidicomaridnistes qui voyaient dans les « frères de Jésus » des enfants puînés de Marie. — Cf., von Lehner. Le culte de Marie dans les premiers siècles^ Stuttgart, 1886,

(5) Suivant le parallèle mystique établi par saint Paul entre Jésus et Adam, on avait fait de Marie l'Eve nouvelle concevant dans la pureté et la joie.

(6) Saint Luc, 2, 4.

(7) Saint Luc, 8, 20; saint Jean, 2, 12; 7, 3, 4.

Dans son Contra Helvidium, il réfute point par point les arguments philosophiques et historiques du hardi commen-»tateur ; il écarte Tertullien qui est hors l'Eglise (1), et, poussant son adversaire au-delà de ses retranchements, il s'appuie à son tour sur les textes sacrés pour ériger un article de foi à côté de la virginité de Marie, celle de Joseph (2). Si serrée que soit la réplique, le dogme de la virginité de Marie paraît déjà si solidement établi qu'il ne s'arrête pas longuement à lé démontrer. Helvide n'est pour lui qu'un sot, un demi-savant, un Erostrate (3) incapable de comprendre les Livres Saints et qui ne cherche qu'à faire scandale. Ce qui l'inquiète surtout, c'est le danger de cette attaque de flanc pour la doctrine ascétique et, sur les ruines de thèse d'Helvide, il tient à résumer en quelques pages les principes que saint Paul a posés dans ses Epîtres (4). Puis, il se laisse emporter à la critique du monde chrétien qui vit et pèche sous ses yeux. Il prouve qu'il connaît aussi bien qu'Helvide les débordements qui se dissimulent sous le couvert du célibat religieux et de de la sainteté ; il pourrait, comme lui, à grand renfort de rhétorique, déclamer sur les clercs de cabaret, les vierges adultères et les moines impudiques qui mènent joyeuse vie à Rome (5); mais il proteste aussi que cette hypocrisie de virginité (6) est le plus éloquent hommage à la vertu. Ce n'est pas tant la virginité de Marie que son œuvre même et déjà sa personne qu'il défend dans cet

(1) Adv. Helv., 17, nihil amplius dico quam Ecdesiœ hominem non

fuisse.

^ (2) Id.. 19.

■; (3) Id., 16, et passim, sciolus, rusticanuSj vix primis imbutus litteris;

tamelum videmus saltitantem, etc.

(4) Id., 19, 20. Nous y reviendrons à propos de Jovinien.

(5) Id., Et. tabernarias virgines, etc.

(6) Id., simulatores virginitatis.

opuscule si intéressant pour l'iiistoire du dogme. 11 a si bien fait sienne la cause de la réforme des mœurs qu'il soupçonne Helvide de n'être que le porte-parole d'ennemis qui se dissimulent et qui en ont surtout à lui (1). Sa réplique s'achève en une apologie personnelle (2). Aussi bien ces sourdes menées contre le moine et le directeur des plus nobles consciences de Rome vont se poursuivre, se multiplier, se produire même au grand jour. Averti, il prend les devants ; la patience n'est pas son fait ; attaqué, il attaque à son tour. Du premier coup, il voit où frapper, et, délibérément, violemment, il fonce tout droit sur les faux dévots, les clercs et les chrétiens selon le siècle. 11 s'arme sans pitié comme sans pruderie du fouet de Juvénal et la satire chez lui s'exaspère du dédain et de la révolte d'une âme haute et sincère que la calomnie a blessée.

La lettre à Eustochie est en fait postérieure au Contre Helvide (3). Elle est probablement de 384 (4). Tout en y développant, comme nous l'avons vu, la doctrine de la virginité résumée dans l'ouvrage précédent, Jérôme y donne libre cours à sa verve satirique et dit à chacun son fait avec une franchise que je ne sais quel ressentiment secret rend encore plus caustique. Sans s'attarder à flétrir la vieille cupidité romaine qui reste souveraine dans les palais princiers des chrétiens du jour et qui n'étale une maigre charité que pour acheter une réputation de piété et de vertu (5), il va tout droit au vice capital, principe de

(1) Id,, 22, ad deiractionem vitœ meœ.

(2) Id., 20-22.

(3) Le Contre Helvide a paru du vivant de Damase, Ep. 48, 18. Il est cité dans l'Ep. 22, 22 et placé dans le De Viris (135) avant elle.

(4) Elle est antérieure de dix ans à l'Ep. 52. Cf., 52, 17.

(5) Cf., Ep., 22, 32, l'histoire plaisante de cette grande dame qui fait montre de sa charité à la basilique de Saint-Pierre (quo religlosior putaretur).

tous les autres, à la luxure. Le plaisir et le plaisir le plus grossier, telle est Tunique pensée de cette société qui n'a de chrétien que le nom. Le luxe n'est que le décor de la débauche. Les femmes cherchent la liberté des sens dans la stérilité, le veuvage et le célibat. 11 faut bien dire la vérité, si honteuse qu'elle soit : chaque jour l'Eglise voit succomber ses vierges (1). « Combien s'en vont la tête haute et d'un pas léger, qui sont arrêtées un beau jour par la grossesse et le vagissement d'un enfant. 11 en est qui font mieux ; elles préviennent la maternité par des drogues savantes et tuent avant de mettre au monde. Une telle se sent enceinte? La voilà en quête d'un traitement abortif. Hélas ! combien de malheureuses meurent ainsi dans l'enfantement, trois fois coupables^ de suicide, d'adultère envers Dieu et d'infanticide I ... Cependant ces mêmes femmes se montrent en public, attirent l'attention, font de l'œil aux jeunes gens, en traînent des troupeaux après elles. On ne tolère qu'une mince et discrète bande de pourpre à sa tunique, on porte des bottines à bon marché, des manches collantes et trop courtes, on a soin de se coiffer juste assez pour que les cheveux ne se défassent pas, on laisse flotter sur ses épaules une grossière capeline violette, on marche négligemment comme si les jambes allaient vous manquer, on met enfin toute sa virginité sur soi : on calcule que sous ce nom de vierge l'âme gagne plus à se perdre. (2) » Les vierges pudiques ellesmêmes se font une gloire de mépriser la gloriole du monde. On les voit « refuser un tabouret pour s'asseoir par terre, prendre une voix mourante comme si l'abus du jeûne les faisait défaillir et, tombant de faiblesse, s'appuyer

(1) Id., 13, i4. Pudet dicere quoi quotidie virgines ruant... Piidetdiceref proh nef as : triste, sed verum est.

(2) Id., 13. Ut sub virginali nomine lucrosius pereant.

sur une épaule amie. On sait étirer son visage pour montrer que Ton fait abstinence et, du plus loin qu'on aperçoit quelqu'un, baisser les paupières, se voiler, et ne laisser qu'un œil libre pour voir devant soi... On s'habille malproprement, on a les mains, les pieds sales : il est vrai que le ventre qui ne se voit pas, est bien garni... (1) Quant aux veuves, celles mêmes qui le sont par nécessité, non du fait de leur volonté (2), si elles n'ont pas désiré la mort de leurs maris, n'en apprécient pas moins les avantages de leur liberté et la préfèrent au joug conjugal dont elles ont fait l'expérience : on les dit chastes, on les appelle nonnes ; et, après des soupers oii elles n'ont que l'embarras du choix, elles s'endorment en rêvant aux Apôtres (3). Elles vont en litière avec une escorte d'eunuques (4), du rouge sur les lèvres et du blanc sur la peau. Vous croyez qu'elles cherchent des maris? Non, elles viennent de perdre les leurs (5). » Enfin, pour compléter la galerie féminine, le rude censeur stigmatise ces sœurs agapètes (6), qui se sont glissées comme une peste dans l'Eglise et qui cohabitent avec les clercs : « C'est la promiscuité des sexes, une nouvelle mode de concubinat, l'union chaste couvrant la prostitution. On partage la même maison, la même chambre, le même lit, et, si vous vous permettez un mot, on vous prie de vous mêler de ce qui vous regarde. » Fausses vierges, fausses veuves, fausses nonnes, la religion n'est plus qu'un voile à l'abri duquel on assouvit les passions

(1) Id., 27, Cf., également, Ep., 38, 4.

(2) Id., 16, quas viduas nécessitas facit, non voluntas.

(3) Id., iG^post cœnam dubiam, apostolos sommant.

(4) Semiviri.

(5) Id., 16.

(6) Id., 14. Les agapètes ou sœurs sous-introduites étaient des religieuses vivant sous la conduite et dans la maison des clercs. On faisait remonter leur institution aux Apôtres (Muratori. Anecdota. Dissert, ad Montfaucon ; et Renan. Saint Paul, X.

les plus basses : Nulla illis nisi venir is cura et quœ sunt ventri proxima...; vùiosœ atque lascivœ (1). » De vierge véritable, il n'y en a pas eu avant Eustochie : elle est ce que les autres feignent d'être (2).

Les hommes ont la part qui leur revient dans cette infâme comédie du monde. Les femmes ne sont pas les plus coupables (3). Des clercs les couvrent de fleurs, se font leurs protecteurs. Leurs flatteries et leurs caresses intéressées les captent et les poussent à l'abîme (4). « Voilà, s'écrient-ils, une servante du Christ! C'est la simplicité en personne (5). » Des âmes candides se laissent prendre aux paroles mielleuses de ces êtres vicieux (6). Ces hommes qui portent bracelets, ces clercs coiffés comme des femmes, avec leur barbe de bouc, leur manteau noir, leurs pieds nus, sont les artisans de la corruption générale. « Une fois installés dans les maisons nobles avec les belles pécheresses à leur discrétion, ces maîtres de science qui n'arrivent jamais à rien savoir prennent une mine de carême et se font passer pour des ascètes ; mais, s'ils prolongent leurs jeûnes, c'est grâce aux soupers dont ils se régalent toute la nuit. Combien ne désirent le diaconat et la prêtrise que pour voir plus librement les femmes ! Tout leur souci est de bien s'habiller, de sentir bon et de ne pas loger leurs pieds dans des bottines trop larges. Les cheveux frisés, des brillants aux doigts, ils marchent sur la pointe des pieds pour ne pas se crotter dans les rues. On les prend

(2)Id., 15. 38.

(3) Id., 28. Sed ne tantum videar disputare de feminis. Il faut lire ces satires dignes de Juvénal, mais que la traduction française ne souffrirait pas.

(4) Id.. 16.

(5) Id., 24. Ecce vera ancilla Christi, dicentes; ecce tota simplicitas.

(6) Id., 24, 28. Verba malitise.

pour des amoureux : ce sont des clercs. La grande affaire pour eux, c'est de connaître les noms, les demeures, les habitudes des dames. Faut-il en dessiner un en deux traits de crayon ? C'est un maître en la matière; à ses faits et gestes, on reconnaîtra ses disciples. Debout avec le soleil, il règle Tordre de ses visites; une fois dans la rue, il demande les raccourcis et voilà ce vieillard sans façon qui pénètre jusque dans les chambres à coucher à une heure 011 personne n'est encore levé. Voit-il un joli coussin, un dessus de meuble de prix? Il en fait compliment, s'extasie, le prend sur lui pour mieux l'examiner, se plaint de n'en pas avoir et fait tant qu'il l'extorque {extorquet) sans l'avoir demandé : en tête à tête, on craint trop d'indisposer l'espion en titre de la ville. Lui , il n'est point partisan de la chasteté du jeûne; au contraire, ce qu'il lui faut, c'est une bonne odeur de cuisine, un bon gibier bien gras. Entend-il le moindre bruit de voix à droite à gauche ? Notre homme est aussitôt prêt à entrer en ligne avec la même désinvolture. Où que vous vous tourniez, il vous fait toujours face. Tous les bruits du jour partent de lui ou passent d'abord et s'exagèrent par sa bouche. » Jérôme se défend d'ailleurs de ne rien inventer : il parle le plus souvent de ses confrères dans le sacerdoce (1).

On conçoit aisément les colères que devaient susciter ces magistrales et virulentes peintures auxquelles il ne manquait que dès nomsbien connus (2). Al'occasion même, il prenait à partie un de ces grotesques ou de ces pervers et le raillait sans pitié, sans égard pour sa richesse ou son

(1) Id. 28. De met ordinis hominibus loquor.

(2) Sur le tapage soulevé par le Contre Helvide et la lettre à Eustochie, cf. Ep. 52, 17, de 394 {lapidato jam virginitatis libello) ; Ep. 130, 19, de 414; cf. aussi Rufin, Inv.^ II, 5. Jérôme cherche en 392 à faire croire que PEp. 22 fut bien accueilli, mais il a des raisons particulières de le faire alors (cf. Ch. ii).

LE SÉJOUR DE SAIiNT JEROME A ROME 29

influence. C'était un jeu pour lui de fustiger ces monstres (1). Le nombre de ses ennemis ne fit que grossir de jour en jour. La haine de celui qu'on appelait désormais le Satirique (2) unit contre lui les hommes et les partis les plus divers. Ce sont tout d'abord et à côté des jaloux et des envieux du premier jour, les ennemis irréconciliables et les plus acharnés parce qu'ils ont été touchés à la partie la plus sensible et parce que leur adversaire ne s'abaissera jamais à transiger avec eux : les hypocrites qu'il a démasqués dans le monde et dans le clergé lui-même. Ni les moins nombreux, ni les moins puissants, ils ne désaruieront jamais et mèneront jusqu'au bout la lutte contre le moine qui s'est permis de troubler leurs calculs ou leurs plaisirs. Ils intéressent sans peine à leur mauvaise cause les païens encore si nombreux dans la société romaine. On sait par saint Ambroise quel scandale souleva quelques années plus tard dans cette aristocratie la conversion de Paulin et de Thérasie. « Que vont dire les patriciens de ce mépris d'une si haute origine, d'une si brillante éducation, d'un si grand talent, d'une si belle situation au Sénat, de cette désertion des devoirs de famille et de cette interruption volontaire d'une si noble maison (3)? » On sait par Paulin lui-même l'horreur de cette société raffinée pour ces moines que Rutilius Namatianus appelle alors « les ennemis de la lumière (4) ». Des païens, les uns plus fidèles que jamais aux vieilles tradi-

(1) Ep. 40, 2. Placet mihi de larvis^ de noctua, de biibone, de Niliacis ridere portentis. Cf. dans cette Ep. le portrait d'Onase.

(2) Id. Satiricus scriptor.

(3) Ambr. Ep. 58, 3, ad Sabinum; cf. également Augustin, Ep. 26. 5.

(4) Rut. Nam. De Reditu, 1. 450 : Lucifugi viri. Paulin. Ep. 22. Hujus modi hominum et vultus et habitus et odor nauseam illis facit. Cf. Dom Besse. Revue Bénéd., juill. 1901 ; cf. Jér. Oper suppos., Ep. adPrœsid, ; 3, Les tribulations du moine dans la société romaine.

tions romaines et aux lois sévères sur le mariage et le célibat à cette heure où l'Etat manque de citoyens actifd et de soldats; les autres, mondains insouciants et amis du plaisir, voient avec une égale colère la contagion monastique envahir les plus antiques familles, les jeunes veuves refuser de se remarier, les jeunes filles se vouer à la virginité, les plus nobles d'entre eux revêtir la robe de bure, la tristesse enfin de l'ascétisme désoler et paralyser les dernières énergies, assombrir les dernières fêtes de cette société mourante (1). La foule païenne suit ses maîtres et toute une légende se forme sur le nom du moine étranger. D'un autre côté^ à ces bataillons sacrés se rallient ceux qu'on pourrait appeler les vieux chrétiens, vieux romains aussi qui, par attachement irréfléchi aux traditions de leur Eglise et par répugnance atavique contre l'hellénisme, sont hostiles de parti pris à l'érudit nourri de science orientale, au disciple de cet Origène que l'on hait d'instinct sans le connaître d'ailleurs (2), au novateur suspect déjà d'hérésie qui n'hésite pasàbouleverser les Livres Saints. Tous ces partis, tous ces mondes se trouvent bientôt coalisés contre lui. Un mauvais sort le poursuit. Aprèssps difficultés avec ses parents (3), avec les vierges d'^Emona, après les orages qui l'ont chassé d'Aquilée, après les querelles qui lui ont fait quitter le désert et Antioche, voici qu'en deux ans il est devenu l'homme le plus détesté de Rome par les uns et les autres, païens et chrétiens, gens du monde et gens d'Eglise. C'est qu'il a commis un crime impardonnable : en démasquant les vices, il a découvert

(1) Jérôme osait comparer la mort d'une de ces saintes à celle d'un consul survenue au même moment; Ep. 23.

(3) Ep. 6. Sa tante Castorine. Jérôme n'a jamais parlé ni de son père ni de sa mère.

et blessé tant de personnes (1) ! La vérité coûte à dire et il s'applique avec raison le mot de l'Apôtre aux Galates : Inimicus vobis factus sum verum dicens. L'éclat de son génie et l'activité de ses vertus lui valent autant d'ennemis que ses succès et ses satires.

11 n'est pas douteux que l'accord se fit tacitement contre lui entre tous ces groupes hostiles. Les cercles féminins (2) s'employèrent entre les quenouilles et les fuseaux à cimenter cette alliance et à la rendre effective. On songea à se débarrasser de lui. On spécula sur la susceptibilité de son caractère pour le contraindre à quitter Rome. En même temps que des adversaires anonymes multipliaient les pièges sous ses pas, le harcelaient de critiques et de calomnies, on le savait las de cette mise en garde sans répit. Il écrivait à Marcelle (3) pour l'inviter à fuir la ville, ses vaines distractions et ses ennuis, à se retirer à la campagne où la vie peut se dépenser tout entière à l'édification spirituelle dans la paix de la nature et à travers le charme des saisons (4). Des cris de douleur et d'impatience (5) lui échappaient. Le moyen de pousser cette lassitude jusqu'au dégoût, à la révolte et de précipiter son départ? On crut l'avoir trouvé lors des funérailles de Blésille.

La fille de Paule avait réalisé le double idéal de Jérôme (6). Elle lui était d'autant plus chère qu'il l'avait reconquise tout entière à la foi. Elle était son œuvre. Veuve aussitôt après son mariage, il l'avait arrachée à sa nouvelle famille I pour la ramener aux pieds du Christ en compagnie de sa

(1) Ep. 40, 2. Vitiis detrahentes offendimus plurimos.

(2) Ep. 43, 3, matronarum senatus; cf. Ep. 50, 5 et 57, 13 (inter miiliercularum radios et textrina dilanior).

(3) Ep. 43.

(4) Ep. 43, 3. Cette note est rare chez saint Jérôme.

(5) Ep. 30, 14. Christus conterai Satanam sub pedibus nostris velociterl

(6) Ep. 38 et 39.

mère et de sa sœur. Une fièvre de trente jours avait révélé à la jeune femme la vanité du monde; elle avait répondu à l'appel du Maître (1) divin, elle avait rejeté le fardeau de chair et son âme libre avait du premier coup dépassé ses émules dans la poursuite humble et studieuse de la vertu. A vingt ans elle semblait toucher à la perfection quand elle mourut subitement. Déjà la colère populaire avait grondé contre Jérôme pendant sa maladie; des bas-fonds de Rome on menaçait l'Imposteur, le Grec (2). La mort de Blésille fit éclater l'orage : « Tandis qu'au milieu du service funèbre, on ramenait chez elle Paule défaillante, on entendait s'élever les murmures de la foule : Combien de fois ne l'avions-nous pas dit ? Elle pleure sa fille quand c'est le jeûne qui Ta tuée, quand elle n'a pas voulu qu'elle se remariât pour lui donner des enfants. Est-ce qu'on ne va pas bientôt chasser de Rome cette engeance de moines odieux? Il faut les lapider, les jeter à feau. Cette pauvre dame, comme ils l'ont séduite! Ils l'ont faite moinesse malgré elle ; jamais on n'a vu une mère pleurer ainsi ses enfants ! » (3) Le coup était habile, il porta. On revint à la charge avec une nouvelle arme empoisonnée.

Jérôme s'était roidi d'abord contre l'assaut de ses ennemis. Quoiqu'il ne garde plus d'illusions, on sent à travers la lettre qu'il adresse à Paule au lendemain (4) de cette catastrophe et la contrainte qu'il impose à sa juste douleur, qu'il ne veut pas avoir l'air de faiblir. Délibérément, il se fait plus dur qu'il n'est. Cette lettre est courte, austère, stoïque plus que chrétienne. Il a séché ses larmes avant de l'écrire. Il blâme l'excès des regrets les plus légitimes,

(1) Ep. 38, 2 et 4; 39, 1.

(2) Ep. 38. 5. Statim; illud e trivio; impostor et Grœcus est.

(4) Id. 4, recens vulnus est. Ep. 77, 1 ; recenti adhiic vubiere.

il emprunte la bouche même de la morte pour commander une résignation silencieuse à la mère affligée : « En tant que religieuse, lui dit-il, vous n'êtes plus mère; trop de piété envers les siens n'est qu'impiété envers Dieu (1)». Pleurer Blésille est sacrilège. 11 lui rappelle l'exemple de Mélanie impassible devant le corps de son mari et de ses enfants, remerciant Dieu qui Ta délivrée du fardeau des misères terrestres et lui a permis d'être désormais toute à lui. Mais s'il affecte cette rigueur indomptable, l'hostilité déclarée qui le vise directement l'exaspère au fond, le désole, le décourage. Ses ennemis ont calculé juste. Pour triompher de lui, on lance les pires calomnies sur sa vie privée, on le livre en pâture à la foule ignorante et méchante. Les « grenouilles bavardes (2) » s'y emploient. On le charge de forfaits (3) ; on le traite d'impudique, d'intrigant, de coureur; on l'accuse de vivre de mensonges et de sor- I tilèges sataniques (4). Il rappellera dix ans après « cette ^ tourbe patricienne qui tonnait contre le mage, le séduc- I teur, et voulait le déporter au bout du monde (5) ». Lui fait on bonne figure? c'est pour mieux le mordre par derrièi'e(6). On le montre au doigt (7), on critique sa démarche, son sourire, son extérieur; on suspecte sa simplicité; on incrimine ses relations avec les saintes femmes : c'est par là que la calomnie rencontre le plus de prise sur la sottise publique et sur l'âme de Jérôme. Le temps avait rendu ces relations plus intimes; les conférences, les entretiens

(1) Ep. 39, 4 et 5.

(2) Ep, 38, 5.

(3) Ep. 45, 1, sceleratum et omnibus flagitiis obrutum. {k)ld. 2. Ego probrosus, versipelliSf lubricus; ego mendax et Satanœ

arte decipiens.

(5) Ep. 54, 2.

(6) Ep. 45, 2. Osculabantur mihi manus quidam et ore vipereo detrahebant.

(7) Ep. 37, 2.

Brochet 3

familiers avaient remplacé les lettres (1). On chuchote que le Maître y trouve son compte; on en voit la preuve dans les cadeaux (2) de Marcelle, d'Eustochie, humbles et touchantes attentions dont l'affection faisait tout le prix (3) ! On se refuse à croire qu'au milieu de toutes ces femmes, de toutes ces jeunes filles, sa parole ne se laisse jamais égarer, que ses yeux ne brillent jamais d'un éclat suspect (4). 11 ne s'y trompe pas, il démasque la calomnie honteuse d^elle-même : c'est son sexe qu'on lui reproche : Nihil aliud mihi objicitiir nisi sexus meus (5)! A son arrivée, il avait été accueilli par un concert d'éloges de la ville entière : on vantait sa sainteté, son humilité, sonl éloquence. Du jour où il a franchi le seuil de Paule, sa perte a été décidée (6). Des chrétiens (7) se font l'écho des pires infamies quand ils ne les lancent pas eux-mêmes. Surprend-il ses calomniateurs en flagrant délit de mensonge et les force-t-il à se rétracter? On ne les croit plus quand ils nient et la calomnie reste acquise (8).

Cette fois, Jérôme était atteint en plein cœur, dans l'affection profonde et délicate qui le liait à ses plus nobles disciples. Son vieil ami, son protecteur intelligent et fidèle, Damase, vintà lui manquer le 11 Décembre 384(9). La suite laisse croire que le nouveau pontife n'avait pas de sympathie pour lui non plus que pour la société de

(1) Ep. 45, 2. Lectio assiduitatem, assiduitas familiaritatem, familiaritas fiduciam fecerat.

(2) Ep. 31, 1, 3; 43.

(3) Ep. 45, 2.

(4) Id. Multa me virginum crebro turba circumdedit.,. Obliquus sermOf oculus petulans fuit ?

(5) Id.

(6) Ep. 45, 3. Antequam domum sanctœ Paulœ nossem, totius in me Urbis studia consonabant... Di^ebar sanctus, dicebar humilis et disertus.

(7) Id. proh nef as, christiani homines.

(8) Id. 2. '

(9) Duchesne. Lib. Pont,

TAventin (1). Il n'en témoignera pas davantage pour Paulin de Noie (2). Il y eut tout au moins de sa part froideur et indiiïérence. C'était assez pour tout permettre aux ennemis de Jérôme impatients de représailles. Il ne pouvait plus dire comme jadis à Antioche : Je ne crains pas les jugements des hommes quand j'ai Dieu pour juge (3). Il fallait lutter ou céder : c< L'armée de la sottise était conjurée contre lui (4) ». 11 n'avait plus où s'appuyer. Aussi se rési-

' gna-t-il à quitter Rome, à fuir aussi loin que possible la ville où il ne pouvait plus vivre. L'Orient, la solitude l'attiraient

' de nouveau; les souvenirs de sa jeunesse enthousiaste ramenaient sa pensée vers ces Lieux Saints où se diri-

• geaient alors tant de pèlerins du monde entier (5). Antioche et le désert l'avaient arrêté autrefois sur la route

i de Jérusalem (6); la fièvre l'avait empêché d'y rejoindre

« Florent et Rufin qui venaient d'y arriver (7) ; une fois guéri, il sacrifia à ses résolutions monastiques le désir de revoir ses amis. Mais voici que les orages de la vie le rejetaient vers cette terre où il avait rêvé jadis de combattre le bon

i combat du Christ (8). Où pouvait-il plus sûrement pour-

(1) Pour la question des rapports de saint Jérôme avec saint Sirice, cf. en particulier : Baronius, Ann. Eccl. 398; Till, M. Eccl. X et XII* Stilting Acta, cii. 47, etc.; Martyrologium romaniim 1749; Litterœ apostoUcse. Nous y reviendrons ch. v.

(2) Paul. Nol., Ep. 5, 14. Urbici papœ superba discretio,

(3) Ep. I, ad Innoc.

(4) Didyni. de Spir. Sancto, prœf.

{^) Revue Arch.j NouveWe série, VII, Paris, 1864; cf. Vltinéraire de f Bordeaux à Jérusalem (333) et le Pèlerinage de sainte Sylvie (383).

(6) Baronius suivi eu particulier par Thierry a cru, d'après Ep. 22,

!-30 {cum Hierosolymam militalurus pergerem), que Jérôme était déjà allé à Jérusalem. Ce passage signifie seulement qu^il était en route pour Jérusalem. C'est bien avec sainte Paule que Jérôme y fait son premier voyage (Ap. III, 22, vidi multo miraculo qux prius fama...) ; cf Ep. 45, 6 j -«t Didym. de Sp. S. ; cf. pour cette question, Stilt. Acta. 19. ' (7j Ep. 4, l, ad Flor. Catena langoris inneclor; Ep. 5, 1, ad Flor. (8) Ep. 22, 30, ci-dessus : militaturus.

suivre cette œuvre à laquelle il semble bien qu'il avait dès lors décidé de se consacrer tout entier, qu'aux Lieux mêmes où s'est accomplie l'ancienne Loi, où a été révélée la nouvelle? Paule était prête à l'accompagner (1) : ne trouveraient-ils-pas l'un et l'autre des amis dans les deux saints qui les avaient précédés et dont le départ était devenu légendaire à Rome, Rufin et Mélanie?

Jérôme s'embarqua en août 385 avec son frère Paulinien, le prêtre Vincent, et quelques amis (2). A.u moment même de quitter la terre italienne, il adresse à Aselle une protestation indignée contre les calomnies des saints selon les femmes « qui savent rester belles sous le sac et la cendre (3) ». Il souffre, les larmes coulent de ses yeux; mais comment ne serait-il pas fier d'avoir mérité la haine du monde (4). 11 lui faut abandonner cette Rome qui ne Tr pas compris. II a eu la sottise de vouloir chanter le Cantique du Seigneur sur un sol étranger et il ne s'est pas rappelé le Samaritain de l'Écriture qui sort de Jérusalem et tombe sur les voleurs de grand chemin qui le dépouillent et le tuent (5). Il protestera plus tard (6) qu'il est parti sans peur et sans reproche, comme si Rufin avait insinué qu'un avis ou une mesure officielle l'eût forcé à s'éloigner. C'est pour la dernière fois qu'il salue ses amis et, «que le monde le veuille ou non ))(7), sesamies.II compte

(1) Il lui avait proposé l'exemple de Mélanie (Ep. 39, 4). Elle avait déjà songé à partir avec Epiphane et Paulin (Ep. 108, 6).

(2) Ap. III. 22. cf. ép;aiement : Ep. 45; Ep. 108; Didym. de Sp. Sancto prœf. Pour le sens qu'il donne plus tard (Ap. III, 22) à ce départ, <:f. ch. VI et vu.

(3) Ep. 45, 4.

(4) Id. 6. Hœc, mi domina Asella, cum jamnavem conscenderem, raptim flens dolensque conscripsi et grattas ago Deo meo quod dignus sim quem mundus oderit.

(5) Id.

(6) Ap. m, 22.

(7) Ep. 45. 7.

sur leur souvenir; sa lettre douloureuse et résignée est un adieu sans retour à Babylone (1).

Paule partit avec Eustochie presque aussitôt après. Ses amis, ses parents, ses enfants (2) la suivirent jusqu'au port, espérant jusqu'au dernier moment que la tendresse maternelle triompherait de sa résolution. Vain espoir I « Du rivage son petit Toxoce lui tendait les bras; sa jeune Ruffine, tout en larmes, la suppliait des yeux d'attendre son mariage : les regards au ciel, malgré les tortures de sa chair, Paule se rappelait qu'avant d'être mère, elle était servante du Christ. Sa foi l'emporta sur les droits de la nature (3). » Les voyageuses prirent la même route que Jérôme, sa-.uèrent Epiphane à Chypre et rejoignirent probablement leur ami à Antioche chez Paulin : elles y étaient au milieu de l'hiver (4). Après avoir visité ensemble la Palestine et l'Egypte, ils revinrent s'installer à Bethléem dans le cours de l'année 386 (5). C'était la joie recouvrée et une longue perspective de bonheur. Les oiselets craintifs ont échappé aux serres des vautours de Rome (6), s'écrient Paule et Eustochie dans la lettre qu'elles adressent à Marcelle; elles l'invitent à les rejoindre (7) et lui tracent une peinture enthousiaste de Jérusalem et des Lieux Saints. On se procura d'abord une modeste habitation (8). Paule s'occupa de la construction des monas-

(1) Ep. 45, 6.

(2) Outre Blésille, Eustochie, Pauline mariée à Pammaque, Ruffine et Toxoce (Ep. 108, 4).

(3) Ep. 108, 6. Nesciebat se matrem ut Christi probaret ancillam... Hoc contra jura naturae plena fides patiebatur.

(4) Ep. 108, 7.

(5) Bethléem était à seize étapes d'Alexandrie (Sulp. Sev. DiaL, 1,7).

(6) Ep. 46, 1.

(7) Id. 12. Oquando..,

(8) Ep. i08, 14, angusto per triennium mansit hospUiolo.

tères. Jérôme prit place dans sa cellule (1) auprès de la grotte de la Nativité, entouré de la bibliothèque qu'il ne cessait d'enrichir. Repris un instant par le monde, il croit lui avoir enfin de nouveau et pour toujours échappé. Sa prison solitaire aura pour lui jusqu'au dernier jour le charme d'un petit paradis (2). Au milieu des souvenirs vivants de l'Ecriture, Bethléem lui offre, avec le repos que la lassitude et l'âge réclament déjà, la tranquillité d'âme qu'il avait en vain cherchée jadis au désert et voici que le Gicéronien et le chrétien semblent se réconcilier en lui pour de longues années de travail et de bonheur.

Cette illusion berça les premiers temps de sa retraite. Mais pouvait-il oublier Rome et Rome pouvait-elle l'oublier? Ceux qui avaient vécu si longtemps de sa parole la réclamaient plus vivement encore depuis son départ. Il n'était pas donné à tout le monde de venir vivre à Bethléem ! Marcelle préféra rester à Rome où l'exemple des saints était d'ailleurs si utile. Il est à remarquer aussi que, partis pour Jérusalem, Jérôme et Paule se fixent dès leur arrivée à Bethléem sans même y être assurés d'un logis convenable, comme s'ils n'avaient pas trouvé l'accueil affectueux qu'ils attendaient sans doute de Rufin et de Mélanie, comme s'ils n'avaient quitté la Babylone d'Occident que pour camper à la porte de la ville sainte qui fut aussi la ville des pharisiens. Aussi bien l'esprit et le cœur de Jérôme ne pouvaient pas s'enfermer dans le bourg de la Nativité. Il était destiné à rester, comme son Maître, un sujet de dispute entre les hommes. Ses travaux sont destinés au monde latin ; ses lettres et ses ouvrages

(1) Ep. 105, 3, senem latitantem in cellula. C. Joan, 42, qui extra ceWw-j las nostras locum Ecclesix non hahemus.

(2) Ep. 125, 8. Milii oppidum carcer et solitudo paradisus est.

pourraient être datés de Rome. Copiés, publiés aussitôt, ses écrits entretiendront toujours vive la haine de ses ennemis coalisés contre sa pensée toujours active et puissante. Ses travaux scripturaires se heurteront aux mêmes résistances tenaces; ses amis l'appelleront au secours de la morale menacée : le moraliste et Térudit se doubleront sans cesse du polémiste. Cet homme au cœur tendre, né pour l'étude et l'amour, ne déposera plus les armes pendant les trente-cinq années qu'il va vivre loin du monde : toujours sur la brèche, l'épée nue, face à la sottise, à l'ignorance, au vice et à l'envie, il montera la garde jusqu'au dernier jour autour de Tœuvre qu'il édifie (1).

(l) C'est une singulière entreprise que d'écrire une biographie de saint Jérôme sous ce titre : Les voyages de saint Jérôme (Bernard, thèse 1864), quand la partie la plus active et la plus intéressante de sa vie date du jour où il se fixe à Bethléem (386-419).

Page 1