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veuve qui doit compter avec la fortune et la beauté qui lui restent et à qui il recommande son livre contre Jovi- ! nien. Au jeune Rufin, qui entre à peine dans la voie de la \ perfection, il dénonce les faux moines et les fausses nonnes qui ne s'affranchissent des obligations sociales que pour mieux assurer leurs relations suspectes (1) ; il lui dresse un tableau complet des obligations monastiques. Il reprend les fleurs de sa lettre à Eustochie pour en tresser une couronne à la jeune Démétriade dont la vocation inébranlable fait l'admiration du monde. Enfin, il règle, à la demande de Lœta, puis de Gaudentius, jusque dans les plus menues prescriptions l'éducation des jeunes filles vouées dès le berceau (2) à la vie religieuse. Faut-il ajouter avec TEpitaphe de Marcelle, la magnifique biographie de sainte Paule ? Autant de lettres, autant d'éloquenls panégyriques, autant de traités pratiques et minutieux de la vie sainte. Jamais sa prédication n'a été plus active, plus étendue, plus sûre d'elle-même et plus efficace. La sévérité de sa doctrine ne s'est pas relâchée : c'est, sous le style le plus séduisant, l'ascétisme dans ce qu'il y a de plus rude et de plus sublime. Le Maître sait qu'il est plus que jamais besoin de ces rares exemples et de ces austères leçons dans cette dissolution du monde antique, parmi cette société d'élite qui porte en elle la réserve morale de l'avenir et qui la gaspille étourdiment devant la catastrophe imminente, dans cette élite chrétienne que travaillent de tous côtés l'inquiétude des sens et la curiosité de la pensée. Il s'emploie sans cesse à soutenir les volontés faibles et à préserver à tout prix les âmes nobles de la contagion universelle. En même temps qu'il les fortifie encore contre l'assaut des tentations, il pousse aussi sans relâche des pointes har-
(1) Suspecta connubia.
(2) Ep. 108, 3, antequam utero concepisti. -
dies, violentes, impitoyables contre les vices du temps. La satire occupe une large place (1) dans ces lettres et ni les gens d'Eglise, ni les moines n'y sont épargnés. Elles se rattachent en droite ligne, comme il le fait remarquer, à sa lettre à Eustochie (2) et à son livre contre Jovinien (3) : c'est la même lutte qui continue pour le triomphe de la morale évangélique sur la morale de la nature.
En 404, il apprend par une lettre de Ripaire que la cause des Helvide et des Jovinien a trouvé un nouveau porteparole en Aquitaine dans le prêtre Vigilance. Vigilance n'est pas un inconnu pour lui. Né à Galagurrisoù son père tenait une auberge florissante (4), envoyé par Sévère (5) à Marmoutiers auprès de saint Martin, puis à Noie auprès de Paulin qui l'envoie à son tour à Bethléem avec une lettre de recommandation (6), on sait qu'il était tombé en Palestine en pleine querelle origéniste ; on se rappelle ses relations avec le camp de Jérusalem, son attitude équivoque vis à vis de Jérôme (7), puis les sourdes menées par lesquelles il avait préludé en Italie à la campage de Rufin contre lui. « Langue à couper, cerveau malade..., je le connais ce phénomène, s'écrie Jérôme ; j'ai voulu jadis lier ce fou furieux dans les téaioignages de l'Ecriture comme dans une autre camisole d'Hlppocrate ; mais notre homme de partir, de s'échapper, de disparaître, de s'éva-
(i)Gf. Ep. 106, 11, 13; 117, 6, 1', 123, 2; 125, 5, 10, 16; 128, 3; 130, 4, 7, 18, 19.
(2) Ep. 130, 19.
(3) Ep. 123, 8.
(4) C. Vig. 1, caupo Calagurritanus ; id. 4. Il y avait une Calagurris en Espagne, le pays de Quintilien. Celle-ci était sur la route d'Espagne {Itinerar. Anton.) ; cf. Petrus de Marca. Dissert, de patria Vigil.
(5) Paulin. Ep. V, 11, Ad Sever., Vigilantius noster.
(6) Ep. 58, H, ad Paulin.
(1) Cf. Ghap. III et VIII et Ep. 61, fin; 58, 11. — Ap. III, 19.
nouir et de déclamer un beau jour contre moi entre l'Adriatique et les Alpes Cottiennes (1). »
Nous n'avons sur le personnage que lés renseignements de son adversaire et une courte mention de Gennade (2). De ses écrits comme de ceux d'Helvide et de Jovinien, il ne nous est rien resté et le vainqueur n'a laissé subsister que les noms des vaincus. Aussi la fantaisie historique s'est-elle donné carrière à son endroit et certains protestants à la recherche d'une tradition se sont-ils ingéniés à découvrir en lui un précurseur de la Réforme (3). Sa personnalité a pris de ce fait une importance et une signification inacceptables dans l'état actuel de nos connaissances. Sans parler de Napoléon Peyrat qui dans un curieux opuscule en fait un héros de l'indépendance de l'Eglise ibérique vis à vis de l'Eglise romaine, le chanoine anglican Gilly a écrit en 1844 un volume qui risque par son aspect d'œuvre documentée et définitive d'autoriser la même légende, quoique l'auteur reconnaisse d'ailleurs n'avoir à sa disposition que les indications de Jérôme ! Partant de ce principe que le développement du dogme et de la discipline catholique est en contradiction avec le christianisme évangélique et les usages des premières Eglises, il salue en Vigilance un de ces témoins protestants de la foi primitive suscités par la grâce de Dieu pour proclamer la vérité en face des « erreurs et de la corruption ecclésiastique du quatrième
(1) Ep. 109, 2, ad Ripar.
(2) De Viris. 35.
(3) F. Walch. Ketzerhistorie, 1766, III, p. 673. — Vogel. De Vigilantio hxretico orthodoxo ; Gôtt. 1756. — Lindner. De Jovin. et Vigil. purioris doctrinœ antesignanis ; LipsiîB 1839. — W. S. Gilly. Vigilantius and his times ; London 1844. — Schmidt s'est élevé contre cette thèse dans son Vigilantius, sein verhàltniss zum h, Hieronymus ; Munster 1860. — D'autre part, N. Peyrat. Histoire de Vigilance, esclave, prêtre et réformateur des Pyrénées au v« siècle ; Paris 1855.
siècle » et il fait remonter jusqu'à son héros la lignée des Claude de Turin, des Waldo, des Wycliffe, des Hiiss, des Luther, des Calvin et des Knox. Toutefois, la part faite à i'exagération confessionnelle de l'apologiste, il est vraisemblable que cet homme, doué d'un esprit positif, d'une âme simple et froide a pu être choqué par les récits fabuleux que Sévère rapportait de ses visites à Marmoutiers,par ceux qu'il entendit lui-même de la bouche de saint Martin, par le culte exclusif que Paulin rendait à son saint Félix, par l'ascétisme implacable de Jérôme et par l'expression toute païenne que les chrétiens des campagnes gauloises donnaient à leur foi ; il est possible qu'il ait été sincèrement indigné des scandales qui affligeaient alors le monde chrétien et l'Eglise; il est constant aussi qu'au IX' siècle révêque d'Orléans Jonas etDungal(l) rattachent à son influence les doctrines iconoclastes répandues dans le diocèse de Turin. Enfin, sans dépasser les quelques indications historiques que nous possédons, les doctrines que Ripaire attribue à Vigilance sont caractéristiques ; elles ont fait fortune à travers le monde et n'ont même rien perdu de leur actualité. Le novateur attaquait en premier lieu le culte des saints comme un outrage à Dieu, la vénération des reliques et l'usage des cierges comme un peste de superstition païenne, les veilles dans les basiliques des martyrs comme une occasion de scandales; il protestait contre la coutume surannée de la collecte pour les pauvres de Jérusalem et revendiquait ces aumônes pour es charités de chaque diocèse; il faisait l'apologie du mariage et réprouvait le célibat ecclésiastique; enfin, il reprochait au monachisme de n'être qu'une lâche désertion levant les responsabilités et les dangers de la vie sociale ; l se plaignait même qu'il enlevât au clergé séculier ses
(l) Cf. Migne. P. L., GV et CVL
meilleurs éléments (1). Ainsi, ces thèses, dont les deux ï dernières remettaient en question toute la morale chré- \ tienne, procédaient directement de la réaction contre le ! mouvement ascétique que nous avons vue s'avancer du i pied des Alpes jusqu'à Rome. Chacun des dix disciples condamnés et proscrits par deux fois avec Jovinien avait sans doute fait école dans la haute Italie et le maître luimême n'était peut-être pas mort au commencement du v** siècle (2). Quoi qu'il en soit, le succès de ces idées était si grand en Aquitaine que des évêques semblaient y incliner (3) et que nous voyons Tévêque de Toulouse, Exsupère, en référer aussi en 405 au pape Innocent (4).
Au cri d'alarme de Ripaire, Jérôme répondit aussitôt par un cri de douleur et d'indignation (5). On sent passer comme un souffle d'orage à travers cette lettre prompte, courte, violente (6), tout son ressentiment contre l'hôte qui Ta trahi et la colère du moine contre le monstre (7) qui s'attaque aux principes de la vie chrétienne. Avant même de connaître les « cantilènes » du réformateur qu'il réclame à son correspondant, il le voue d'ores et déjà à l'exsécration de l'Eglise et au châtiment des sacrilèges : il n'est pas de peine trop sévère pour les crimes qu'on lui signale : No?i est crudelitas pro Deo pietas(S). C'est Tannée suivante que Sisinnius vint lui apporter les livres sus- Ci) C. Vig. 15.
(2) c. Vigil., 1.
(3) G. Vig. 2.
(4) Innoc. Ep. 6, ad Exsup. (PL. XX) : Consulenti tibi... (cf. Jaffé. Ep. pont. rom.). La lettre traite de la continence pour les clercs, de la si-f tuation des adultères et des divorcés. Cf. aussi les Décrétales de Siricel à Himère pour la région d'Espagne voisine, en 386 (cf. Ch. II).
(5) Ep. 109, 3, fatebor tibi dolorem meum.
(6) Ep. 109, 1. Ais Vigilantium os fœtidum rursus aperire et putoreml spurcissimum... proferre.
(7)Ep. 109, 1.
(8)Ep. 109, 3.
pects (1) en même temps qu'une lettre d'Exsupère (2) et le questionnaire de Minerve et d'Alexandre : il était aussi chargé des aumônes que l'Aquitaine envoyait à Jérusalem (3). Le moment était venu pour Jérôme d'écrire la réfutation promise à Ripaire ; cependant il se hâta d'abord d'achever le commentaire sur Zaccharie qu'il destinait à l'évêque de Toulouse dont il ne se lasse pas de louer les vertus singulières et le goût délicat (4). Sisinnius avait même déjà mis son chapeau de voyage qu'il n'en était qu'au livre II et il lui fallait encore répondre à Minerve et à Alexandre. Le Contra Vigilantium ne lui prit qu'une nuit; il ne dépasse guère les dimensions d'une lettre (5), mais il n'est pas moins violent que sa réponse de 404. L'auteur n'y répond que sommairement au fond. Il reprend la distinction qu'il a faite entre les cultes rendus aux martyrs et le culte rendu à Dieu et que le concile de Nicée consacrera en 787 par la définition du culte dedulie et du culte de latrie (6). Il se refuse à blâmer l'usage des cierges et les pratiques de ces laïques et de ces femmes qui apportent plus de zèle que d'intelligence (7) dans la pratique de leur religion ; il invoque sur ce point l'usage des Eglises d'Orient et défend dans quelques lignes hardies l'appropriation de certains rites du paganisme aux nécessités du culte chrétien (8). C'est affaire de bon sens et de mesure,
(1)C. Vig.,3.
(2) ïnZacch., 1.
(3) C. in Zacch., 3.
(4) In Zacch., 1 {munusculum) ; cf. les trois préfaces de Zaccharie.
(5) C. Vig. 3, dictatiuncula, lucubratiuncula.
(6) Cf. In Ezech. XII, 40, le célèbre passage où Jérôme rappelle les visites qu'il faisait dans sa jeunesse aux catacombes des martyrs.
(7) Saint Paul. Rom., X, 2.
(8) C. Vig. 7. Non enim nascimur, sed renascimur Christiani.,. Illud fiebat idolis et idcirco detestandum est ; hoc fit martyribus. idcirco recipiendum est.
Brochet 28
de même que la question des veilles (1) dans les basiliques n'est qu'affaire de discipline locale; d'ailleurs, les fautes particulières ne portent pas préjudice à la religion (2). Il passe plus rapidement encore sur la collecte de Jérusalem et ne trouve guère à invoquer pour la justifier que les prescriptions étrangement vieillies de saint Paul et l'exemple des juifs ! Enfin il oppose au vieil argument du devoir de la propagation de l'espèce repris par Vigilance contre le célibat les plaisanteries du Contra J omnianum (3) et la vérité souriante de l'Evangile : Multi vocati, paiici electi. Quant à la vie monastique, il l'avoue, c'est une faiblesse : Fateor imbecillitatem meam (4) ; mais c'est une faiblesse sublime qui n'est pas à la portée de tout le monde. Le salut est la grande affaire, et, à considérer les effroyables enjeux de la partie, il vaut mieux soustraire résolument sa volonté aux tentations du monde que de la laisser exposée à tout instant à succomber : Fugio ne vincar. Encore faut-il en être capable.
Telle est la substance du Contra Vigilantium, Résumé d'indications rapides sur les points signalés par Ripaire, courte et superficielle protestation contre les thèses audacieuses de Vigilance, mais touthérissédetraits impitoyables qui n'épargnent ni le nom ni la famille ni l'honneur du no vateur, cet opuscule, qui contient toutefois le cadre d'une réfutation complète dont les éléments sont épars dans les œuvres précédentes de l'auteur, n'est qu'une diatribe furieuse, indigne de lui dans sa forme. On dirait qu'il n'a souci que d'accabler l'homme sous le ridicule et l'odieux sans daigner même discuter ses idées. Les pre-
{\) Cf., aussi In Is. XVIII. î
(2) C. Vig. 9.
(3) C. Vig. 15 ; Matth. XI, 16.
(4)C. Vig. 16.
-mières lignes nous donnent le ton du livre : « Que de monstres le monde a vus naître : les centaures et les sirènes, leschats-huants et les onocrotales d'Isaïe ; le Leviathan et leBehemoth de Job ; Cerbère et lesStymphalides, le sanglier d'Erymanthe, le lion de Némée, la chimère, l'hydre aux mille têtes des légendes poétiques ; le Géryon au triple corps de l'Espagne ! Seule la Gaule restait sans monstres : elle ne produisait que des hommes qui l'honoraient par leur courage et par leur éloquence : voilà que tout à coup surgit au milieu d'elle Vigilantius ou plutôt Dormitantius (1)... » Que penser de tant d'autres passages dont le français ne tolérerait pas la traduction ? C'est dans ce pamphlet écrit dans un état de surexcitation inouïe qu'il faut chercher un exemple de cette polémique de personnalités brutales qui sévit parfois au milieu des discussions les plus abstraites et non pas dans les œuvres que Jérôme écrivit contre Rufin, comme on le croit d'ordinaire.
Pourquoi se borna-t-il donc à cette pauvre élucubration dans une affaire qui semble si grave, après un an d'attente (2)? Les renseignements ne lui manquaient pas cette fois ; Sisinnius pouvait les compléter de vive voix ; il aper- ■cevait mieux que personne l'origine des idées de Vigilance -et la continuité de ces révoltes contre l'ascétisme : In isto Joviniani mens prava surrexit, dit-il. C'est qu'il Televait à peine d'une longue maladie (3) qui le tint près •d'une année au lit et que ces pages lui sont échappées dans une nuit d'insomnie et d'irritabilité fiévreuse; c'est •que depuis 404 la situation s'était peut-être améliorée en
(1) c. Vig. 1.
(2) Freemantle dit du C Vig. que c'est le livre où Jérôme se sentait 'le mieux dans son droit et le seul où il soit complèlement (?) dans son 'tort. {Dict. Smith et Wace, art. saint Jérôme).
(3) Act., Hier, 51. Stilt. fixe avec raison cette maladie en 405 ■^cf., la discussion avec Vallarsi). De même Ep. 74, ad Ruf. roman.
Aquitaine et que la réfutation promise était moins urgente ;: c'est que peut-être aussi, et sans que nous sachions pour quelles raisons, le réformateur s'était tu tout à coup. Chose curieuse en effet et qui prouve l'exagération de la thèse protestante, la seule mention (1) qui nous en reste d'autre part nous le montre à la fin de sa vie à la tête d'une église du diocèse de Barcelone et il n'y a trace de son nom dans aucun des conciles contemporains, ni chez Augustin, ni chez Isidore de Séville qui nous a pourtant conservé la lettre d'innocent à Exupère. D'autre part,. Jérôme ne parle plus de lui quand il écrit à Ripaire en 417 et ne le cite dans aucun des trois passages (2) où il donne à propos du pélagianisme la généalogie des hérétiques de son temps. 11 est donc vraisemblable qu'il disparut ou plutôt qu'il se rétracta vers cette même époque. Remarquons au surplus qu'il n'est pas question de lui dans les trois préfaces de Zaccharie adressées à l'êvêque de Toulouse (3) ni dans la lettre à Minerve et à Alexandre, toutes quatre écrites en même temps que le Contra Vigilaii- Hum et portées par le même Sisinnius. Peut-être aussi Jérôme se refusait-il à croire au succès de ces thèses radicales auprès des âmes élevées ; après toutes ses lettres et tous ses opuscules ascétiques, la nécessité d'une réfutation, doctrinale et minutieuse ne s'imposait pas à lui ; enfin,, s'il fallait risquer une hypothèse en une matière si peu sûre, peut-être ce libelle de quelques pages, facile à lire et à entendre, où la doctrine suspecte est marquée en traits saillants, où les coups portent sur la personne de l'adversaire plus que sur ses idées, d'où la discussion est absente, où l'appareil scripturaire est si ménagé, où la part
(1) Gennade. Op. cit.
(2) Ep. 133, 1, 3; G. Pelag. 'pTol.\ in Jer. 4, cf. ci-dessous.
(3) Les apologistes protestants de Vigilance font de lui le protégé d'Exupère !
-est faite si large à la raillerie, à l'insulte et à l'outrage, où le style même ne connaît plus ni respect ni frein, était destiné à l'action immédiate sur les âmes grossières et simples des Eglises d'Aquitaine ; peut-être faut-il le considérer comme un pamphlet populaire empruntant à l'adversaire ses procédés et son style ? De ce point de vue seulement il pourrait reprendre quelque intérêt pour nous ; quoi qu'il en soit, il ne peut à aucun titre se comparer aux livres contre Jovinien ou contre Rufin, et, si nous nous y sommes arrêtés, c'est pour réduire à ses justes dimensions la place qu'il a occupée jusqu'ici pour des raisons extrinsèques dans la biographie et dans l'œuvre de l'auteur.
L'œuvre scripturaire de Jérôme avait souffert aussi d'une longue interruption. Il lui restait d'abord à achever la traduction du Vieux Testament : le Pentateuque parut en 404, Josiié et les Juges en 404-405 (1). A l'occasion du grand effort qui couronne son entreprise, l'auteur en fit l'apologie définitive dans ses deux préfaces. Contre eux qui l'accusent toujours de battre en brèche la version des LXX, de révolutionner (2) le texte sacré, il affirme plus que jamais son droit de faire pour les Latins ce que les LXX ont fait pour les Grecs ; mieux, sûr de la victoire, il n'hésite plus à dissiper la légende des soixante-dix cellules, à dépouiller l'œuvre des savants alexandrins du prestige d'une prétendue inspiration, à la ramener à sa valeur historique ^t humaine^ à en critiquer l'inexactitude et rinsulfîsance (3). Loin de prétendre enlever du domaine public la version en usage qu'il a révisée et dont il se sert lui-même d'ordinaire, il revendique pour la sienne la place d'hon-
(1) Cf. le tableau chronologique, Chap. II. Les dates de la version •d'Esther, de Judith, de Tobie ne sont pas fixées.
(2) Cf. Prxf. in Pent. et Jos Jud. : ^ova pro veteribus cudere.
(3) Cf. Ch. II et VII. Saint Augustin ne connaît pas encore sa traductî-on des LXX et critique sa traduction directe (Ch. VIII).
neur qui lui revient, et, retournant fièrement la critique^ il établit que^ plus conforme que les LXX à l'usage du Nouveau Testament, elle a pour elle l'avantage de la tradition et de l'autorité apostolique. Enfin, il fait ressortir définitivement la haute utilité, la nécessité d'une version qui n'est destinée dans sa pensée qu'à servir d'étalon parmi la diversité et la confusion des textes qui courent l'Occident. Les Latins n'auront plus à envier les Hexaples des Grecs ; ils n'auront plus à craindre pour l'intégrité de la parole divine ; le salut de la vérité est assuré désormais contre la corruption fatale des textes par la fixation du sens original dans leur propre langue. Jérôme pouvait dès lors rester indifférent aux chants des sirènes malignes : le croyant et le philologue étaient également satisfaits; l'œuvre capitale qui fait surtout sa gloire était achevée. On sait ce qu'elle lui avait coûté de combats et de soucis : il n'avait plus qu'à terminer cette exposition de l'Ecriture que Pammaque lui réclamait de lettre en lettre et à laquelle il songe sans cesse au milieu de sa traduction. Son ardeur polémique se reporte aussi sur cet autre terrain,, mais c'est un terrain qu'il connaît à fond cette fois et où il ne redoute plus l'issue de la partie engagée.
11 reprend d'abord (1) la suite des douze petits Prophètesqu'il achève vers 406; puis, il commente Daniel (486-408),. Isaïe (408-410), Ezéchiel (411-415) et Jérémie (415-420). Le nombre des préfaces indique l'importance de ces travaux, qui se succèdent dans ses quinze dernières années.
Zaccharie, 2 (ad Exsuperium) Amos, 3 (ad Paramachium) Osée 1 id
Joël i id
Malachie 3 (ad Minerv. et Alex )
Daniel, i (ad Pammach.et Marcellam> haïe 18 (ad Eustochium) Ezéchiel \^ id
Jérémie 6 (ad Eusebium)
(1) Cf. Arnos. III, pour Tordre de ses traductions des douze Prophètes^
et Tableau chronol., Ch. II.
C'est à ces quarante-neuf préfaces qui marquent les étapes de son labeur qu'il faut demander presque tout ce que nous savons de sa vie et de sa pensée après la querelle origéniste. Les confidences se font rares dans ses dernières lettres presque toutes d'allure didactique et adressées à des personnes qui lui sont étrangères. Ses amis disparaissent bientôt^ sa correspondance s'arrête; enfermé tout entier dans son travail comme aux premiers temps de son séjour en Palestine, il ne trouve guère à épancher ses sentiments intimes que dans les intervalles de ses œuvres et à leur occasion. Ces confidences n'en sont que plus précieuses. Elles nous permettent d'assister d'année en année à la lutte héroïque du vieillard contre les douleurs et les deuils qui vont se multipliant, contre les fatigues et les infirmités qui assaillent son corps décrépit, contre l'hérésie sans cesse renaissante plus encore que contre les calomnies et les haines qui s'éteignent avec les morts ou qui s'exaspèrent en représailles brutales. Les premières sont consacrées à l'apologie de son œuvre exégétique : les inquiétudes, les impatiences^ les colères et les plaintes remplissent les dernières ; celles d'Ezéchiel sont déjà toutes traversées de sombres préoccupations : celles de Jérémie ne sont plus que l'écho douloureux des suprêmes misères ; le courage du moins ne fait défaut dans aucune d'elles.
Du jour où les éditions de l'Ancien Testament ne donnent plus prise à ses adversaires, ils se rejettent sur ses Commentaires : c'est toujours la même œuvre que l'on vise à travers le même homme. Ce sont toujours aussi les mêmes détracteurs : mêmes gens grossiers, gens de plaisirs et d'argent, soucieux de leur estomac plus que de leur intelligence, passant leur triste vie à dénigrer, à faire et à défaire les réputations dans les antichambres des médecins
à la mode (1) ; mêmes sots plus curieux de lire les fables milésiennes que les livres de Platon, le testament de Grunnius Gorocotta Porcellus que le Timée (2) ; même foule stupide, basse, qui suit par derrière (3); mêmes ennemis personnels qui ne cherchent qu'à satisfaire leurs rancunes (4); mêmes chefs : le Scorpion qu'il croit jusqu'à sa mort toujours prêt à se dresser sur sa route et à le frapper de son dard (5), mais qui se contente de murmurer en dessous contre ses écrits (6) ; Luscius Lavinius qui ameute tous ses amis et qui, à défaut d'esprit, tente de l'écraser sous le nombre de ses satellites (7). A chaque préface, c'est le même assaut. Mais, s*il est toujours forcé de compter avec ces gens, il a désormais une trop haute idée de son œuvre, il a une trop grande confiance dans sa valeur pour s'alarmer à l'excès. C'est par le mépris qu'il répond désormais à ces lecteurs qui font métier « d'accusateurs plus que de juges (8) » et, la tête haute vers le but dont il approche, il en appelle au jugement éclairé de la postérité qui prononce en dernier ressort sans acception de personne. « En toute profession, écritil à Pammaque, la réputation et le dénigrement ont leurs allées et leurs venues, au hasard des vents; les amis exa" gèrent Téloge, les ennemis la critique; il est rare de trouver un homme capable déjuger en toute équité, sans faveur et sans haine. De là, je le vois trop, mon triste partage pour avoir voulu expliquer l'Ecriture à la sueur
(l)lnOs. 1.
(2) In Is. 12.
(3) In Is. 9, plebs vilior.
(4) In Os. 2.
(5) In Joël.
(6) In Is. 10, précieux témoignage sur l'attitude de Rufin après la querelle.
(7) In Is. 12.
(8) In Am. 3.
de mon front. Les uns affectent de ne pas faire cas de ce que j'écris, ils se détournent en fronçant le nez; d'autres me haïssent trop pour envisager les faits et non ma personnalité ; ils préfèrent l'ignorance où on les a laissés jusqu'ici au bénéfice de mes études. Il en est qui irie jugent trop audacieux pour avoir entrepris une œuvre que personne n'a osé tenter avant moi parmi les Latins. Entin certains mettent toute leur éloquence et tout leur talent à critiquer les œuvres d'autrui et à dénoncer les limites de ma science, plutôt que l'étendue de la leur... Que n'ai-je seulement la bonne fortune de ce Gaton dont la gloire, dit Tite-Live, n'eut rien à gagner à l'éloge de Gicéron, ni rien à perdre à la critique de César? Toute notre vie durant, tant que nous sommes dans cette frêle enveloppe du corps, nous nous imaginons tirer profit du zèle de nos amis ou souffrir des insultes des rivaux qui nous jalousent; mais, une fois que la terre est retournée à la terre d'où elle est sortie et que la pâle mort nous a tous fait disparaître, auteurs et critiques; une fois qu'une nouvelle génération s'avance et qu'une nouvelle pousse chasse les feuilles de la saison passée, les personnes ne pèsent plus dans la balance, le talent seul entre en ligne de compte ; que l'auteur ait été évêque ou laïque, empereur ou soldat, maître ou esclave, qu'il ait pour linceul la pourpre ou la toile^ le lecteur ne considère plus que ce qu'il a écrit; son jugement ne repose plus sur la condition de l'homme disparu, mais seulement sur le mérite de l'œuvre qu'il laisse après lui (1). » Quant au présent, l'estime des esprits sérieux et studieux lui suffit depuis longtemps : il ne travaille que peureux. On croirait même à l'entendre que sans eux il ne travaillerait pas (2) et que c'est à leurs exigences que
(1) In Os. 2.
(2) In Is. 18, etc.
sont dues ses traductions et ses Commentaires, Paule meurt en 404, mais elle laisse des « héritiers (1) » dignes d'elle. Ce sont les trois amis d'autrefois, de toujours, les trois âmes nobles de ces autres amants de la science (2); c'est à Rome, Pammaque, le soldat qui justifie si vaillamment son nom (3), son fidèle compagnon de route (4), son illustre avocat (5), le guide (6) prudent de son esquif scripturaire à travers tant d'écueils, le juge sûr et délicat dont il appréhende les éloges autant que les critiques de ses ennemis; c'est à côté de lui la sainte et savante Marcelle dont les vertus actives sont l'honneur de la vieille cité : il associe en tête de son Daniel (7) les noms de ces âmes d'élite unies par la naissance, la foi, Tétude et l'affection d'un ami commun, et dont les jours, hélas, sont également comptés ! Mais, plus encore, c'est, à Bethléem, Eustochie qui remplace sa mère dans les œuvres de charité et les soins quotidiens ; c'est Eustochie, pour qui, avec qui il commente les longues prophéties d'Isaïe et d'Ezéchiel (8) ; qui, à partir de 410, restera son unique soutien dans cette œuvre et qui manquera à la tâche avant lui ! Voilà, avec quelques nouveaux disciples (9) bien chers, ses amis et ses juges : le plaisir d'écrire pour eux le paie assez de sa peine. « Non, qu'on ne se méprenne pas ; je n'écris pas pour les dégoûtés qui font la grimace à tous les mots, mais pour les esprits studieux et soucieux
(1) In Joël et in Am. 1. .v
(2) In Dan. cctXojjiaôéaTaTo?, *
(3) In Am. 1. Mi Pammachi, qui omni arte pugnandi adversus diabolum dimicas.
(4) In Joël.
(5) In Os. 2.
(6) In Os. 3.
(7) In Dan. prol.
(8) In Is. 1, 18.
(9) Exupère (in Zacch.), Minerve et Alex, (in Malach.), etc.
de connaître l'Ecriture (1).... Le témoignage de ces quelques esprits me suffit ; je me contente de l'approbation decesamisqui nemelisentqu'avecsympathieetpour l'amour de l'Ecriture (2). » Le moyen de se plaindre quand on peut s'appliquer les paroles de l'orateur antique et celles de l'Apôtre : Felices esseiit artes, si de illis soli artifices judicarenty et, Beatus qui in aures loquitur audienîiiim (3) ?
L'âme sereine, confiant dans la solidité de son œuvre et dans la justice de la postérité, Jérôme ferme ses oreilles aux bruits du dehors et ramasse sur elle tout ce qui lui reste d'énergie. Elle est toute sa pensée. Il se hâte ; il devance les sollicitations ; il va de livre en livre sans arrêt, sans relâche; il s'impatiente de la longueur des Prophètes : ils renferment tant de mystères à élucider ! Il écourte ses préfaces pour gagner du temps ; à peine 8-t-il entr'ouvert son cœur qu'un bref et impitoyable Sed jam ou Verum tempus est le rappelle au travail (4). C'est qu'une pensée l'obsède désormais (5) : finira-t-il ? La vieillesse est venue, ses cheveux ont blanchi comme ceux de Pammaque (6) ; il y a longtemps qu'il n'écrit plus de sa main ; depuis sa dernière maladie il lui faut dicter au risque de mille erreurs (7); sa vue baisse, un jour viendra bientôt oùilnepourrapluslireses manuscrits grecsetoiiilluifaudra
(1) In Is. 8.
(2) In Is. 12.
(3) Eccl. 26, 12; in Is. 18.
(4) In Is. 1. Sed jam propositum... 9. Sed jam proponamus... 16. Sed jam tempus eut ut incepto operi ..18. Verum tempus est ut finem imponam... — In Jerem. 1. Sed jam propositum... 2. Niinc cœpta carpenda est via... 3. Verum hoc alias nunc in Hieremiam... 4. Verum hœc in proprio opère; nunc cœptum iter...
(5) In Jer. 2, 6; in Ez. 14.
(6) In Am. 2.
(7) In Am. 3.
adjoindre un lecteur à son secrétaire (1). Sans doute et mieux encore que les sages de l'antiquité, il en prend son parti (2); il sait comme eux célébrer cette vieillesse qui affranchit l'âme de la tyrannie des passions et libère la pensée; mais sa santé déjà fort ébranlée en 398 est bien chancelante après la secousse de 405 (3) : il lui faut compter avec un corps usé et mesurer la tâche à ses faibles forces (4). Sa dernière maladie l'a cloué au lit pendant douze mois : de toute Tannée 405, il ne reste presque rien de -de lui. Au milieu de son commentaire sur Isaïe, une rechute manque de le terrasser (5) : il n'attribue son rétablissementsubit qu'aux prières d'Eustochie el à l'indulgence divine : « Le Dieu tout-puissant lui rappelle sans cesse maintenant qu'il est homme, qu'il est vieux et que la mort est depuis longtemps à sa porte...; il sait trop de qui il tient le peu de vie qui lui reste (6), il sait trop que sa dormition n'est retardée que pour lui permettre d'achever son explication des Prophètes pour ne pas s'adonner tout entier à son travail ; enfermé dans la caverne des philosophes, il gémit, il souffre de voir les ouragans et les naufrages de son époque ; mais il oublie le présent pour ne penser qu'à l'avenir; il oublie la gloire et les vaines rumeurs des hommes et il attend en tremblant le jugement de Dieu (7). »
Cependant autour de lui, c'est la désolation universelle. Le monde antique craque de toutes parts ; la fin de la civilisation semble avoir sonné ; le vent de la mort qui souffle
(1) In Ez. 7.
(2) In Am. 2 ; cf. cette page toute cicéronienne.
(3) Cf. p. 434. Note 3. .
(4) Ep. 119, 12, fractum ac senile corpus ut 07ius possit ferre modéra^: tum.
(5) In Is. 13 et 18. Subitus languoris turbo. ^
(6) Omne quod vivo.
(7) In Is. 14.
à travers la terre emporte ses meilleurs amis. Paule, la compagne fidèle, l'inspiratrice et la collaboratrice de toute sa vie, a succombé en 402 (1). Une nouvelle épreuve est proche. En 410 ou au commencement de 411 il reçoitTépouvantable nouvelle. Rome est tombée aux mains d'Alaric ; Pammaque et Marcelle sont morts, le premier massacré peut-être, îa seconde tuée par Témotion quelques jours après (2). On connaît les pages éloquentes où s'épanche la douleur de Tami, du Romain, du lettré (3). « J'avais fîni^ dit-il à Eustochie dès que le « temps des larmes » (4) est passé et que la parole lui revient, j'avais fini les dix-huit volumes de mon haïe et j'allais passer à Ezéchiel que j'ai tant de fois promis à votre sainte mère et à vous, je me préparais à mettre la dernière main à l'œuvre prophétique quand a éclaté comme un coup de foudre la nouvelle de la mort de Pammaque et de Marcelle, de la prise de Rome et de la dormition de tant de frères et de tant de sœurs ! Consterné, sans parole, je ne pensais plus jour et nuit qu'au salut général, je me croyais captif au milieu de tant de captifs et je ne pus ouvrir la bouche avant d'avoir une nouvelle précise. Inquiet, en suspens entre l'espérance et le désespoir, les malheurs me crucifiaient. Mais, une fois certain que la lumière du monde s'était éteinte, que l'Empire romain avait la tête tranchée, et^ pour être plus exact, que l'univers venait de périr dans la ruine de cette ville unique, je me suis tu, je me suis humilié avec le Psalmiste (5) et j'ai pensé qu'il fallait se rappeler les paroles de l'Ecclésiastique : Musica in luctii importuna narratiol (6) »
(1) Ep. 99, ad Theoph.
(2) Ep. 127, ad Princîp.
(3) Cf. Ep. 128, 4 ; 123, 16, 17; et en particulier 127, 12.
(4) Ep. 126, 2. Diuque tacui, sciens tempus esse lacrymarum,
(5) Ps. 38, 4.
(6) Eccl. 22, 6.— inEz. 1.
La période des cinq ou six années qui suivent est profondément triste. CVest alors qu'il commente Ezéchiel et -Jérémie. Son âme s'élève, s'attendrit, s'indigne, se désole à l'unisson de leurs accents sublimes ; il se réfugie dans le commerce de ces génies prophétiques. « Mon œuvre me sert aussi ; occupé par elle, je ne pense à rien d'autre ; je me dérobe au milieu de mes explications; le travail de la nuit compense les misères du jour; l'âme s'en repaît et oublie les calamités et les plaintes du siècle ^n travail sur le bord de l'abîme (i) ». Mais les soucis viennent malgré tout assombrir son âme et paralyser l'œuvre qu'il poursuit avec une hâte fébrile et une conscience indomptable. Depuis la perte de Paule, il lui a fallu s'occuper des monastères et voici que les fugitifs affluent aux Lieux Saints de tout l'Occident. « Qui croirait, s'écriet-il, que cette Rome élevée si haut par la conquête de l'univers s'écroulerait un jour, qu'elle deviendrait le tombeau des peuples dont elle était la mère, que les rivages <ie l'Orient, de l'Egypte, de l'Afrique seraient encombrés d'esclaves des deux sexes arrachés à la ville souveraine ; que chaque jour ce bourg sacré de Bethléem donnerait asile à des membres de ces familles si nobles et si riches qui aujourd'hui manquent de tout? Nous ne pouvons, hélas! leur venir en aide, mais nous partageons leur infortune et nous mêlons nos larmes aux leurs ; absorbé par la lourde tâche qui m'incombe, je ne peux les voir affluer ici sans gémir avec eux ; j''en oublie mon exposition d'Ezéchiel et même tout travail ; je cherche à traduire en actes les paroles de l'Ecriture et à agir plus encore qu'à parler en chrétien (2) ». Eustochie a beau le rappeler sans cesse à la
(1) In Ez. 8.
(2) In Ez. 3. Scripturarum cupiens verba in opéra vertere et non dicere jsancta, sed facere.
tâche qui languit (1). Les soucis redoublent; pas d'heure qu'il n'arrive de nouveaux hôtes ; le monastère n'est plus une solitude ; les Lieux Saints regorgent d'Occidentaux. Il lui faudra bientôt choisir et fermer sa porte ou renoncer à son œuvre (2). Heureusement l'hiver approche, les nuits s'allongent et il en profite pour dicter à la lueur de sa petite lanterne (3). En Palestine même la sécurité est loin d'être complète. Le monde civilisé cède de toutes parts à la pression des Barbares; en 411 des bandes de nomades passent « comme un torrent » (4) sur le pays et Jérôme nechappe que par miracle à la mort. Encore une fois, verrat-il la fin de l'œuvre si souvent interrompue et si souvent reprise durant ces années d'angoisses, de misères et d'admirable charité ? 11 espère contre toute espérance (5). En commençant Ezéchiel, il osait à peine songer au Commentaire sur Jérémie et voici qu'il y touche. Plus qu'un Prophète ! s*écrie-t-il (6) et il finit par croire que Dieu ne lui donnera pas son congé avant qu'il ait achevé. Nous sommes en 415.
Hélas, cette même année l'arrache à son travail. Au milieu du lamentable écroulement du monde antique s'élevait une hérésie aussi menaçante pour la morale que Icelle d'Arius l'avait été pour le dogme fondamental du ch risitianisme. Les efforts des Helvide, des Jovinien, des Vigilance aboutissaient au pélagianisme. En vain, Jérôme avait cru l'erreur ensevelie avec Rufm; en vain, il avait espéré
(l) In Ez. 3.
I (2) In Ez. 7. Occidentalmm fiiga et Sanctorum Locorum constipatio... Aut claudendum ostiutn ant Scripturarum studia relinquenda.
(3) Id , ad lucernulam.
(4) In Ez. 3 et Ep. 126, 2, de quibus dicit Vergilius : lateque vacantes Barcaei.
(5) Ep. 126, 2.
(6) In Ez. 14. Transibo ad Jeremiam qui unus nobis remanet Propheta^ rum.
consacrer le restant de ses jours à l'étude (1). Des bruits sinistres sont venus jusqu'à lui ; il s'est trompé et il songe avec mélancolie à la parole de l'Apôtre : Oportet hœreses essel Je pensais, écrit-il, que les tentacules de l'hydre ne repousseraient pas et que, pour parler comme les poètes, les chiens de Scylla ne m'attaqueraient (2) plus après sa mort..., mais, l'hérésie ne meurt pas (3) ; elle s'est contentée d'enduire ses lèvres de miel et la voici avec ses javelines enflammées qu'il faut repousser et éteindre à l'aide du bouclier de la foi. » Ce bouclier, il faut le reprendre ; il faut que le vétéran des guerres anciennes tire encore son épée au clair et mène de front la lutte et l'étude (4). 11 dédie son Jérémie à son vieil ami Eusèbe (5) comme il lui dédiait autrefois son saint Matthieu avant son départ pour Rome, l'année du retour de Rufin ! Puis, sans regarder derrière lui, résolument, il se jette de nouveau au devant des ennemis de l'Eglise qui sont aussi les siens.
On sait combien les idées pélagiennes s'étaient propagées vite à Rome (6) à la veille même de la catastrophe, grâce à la sainte réputation du moine breton, grâce à sa modération et à sa prudence, grâce surtout aux applications faciles que ses adeptes mondains en déduisaient. On sait aussi comment elles se trouvèrent tout à coup soumises à
(1) In Ez. 1. Verum quia... Scorpius infer Enceladum et Porphyrionem Trinacrise humo premitur et hydra multorum capitum contra nos aliquanda sibilare cessavit datumque tempus que non hœretieorum respondere insidiiSf sed Scripturarum expositioni incumbere deheamus... Cf. Ch. VIII.
(2) Depuis la querelle origéniste Jérôme voit de plus en plus dans toute attaque contre l'orthodoxie une insulte personnelle. — G. Pélag. Prol. : Nunquam me hœreticis pepercisse et omni egisse studio ut hostes Ecclesise mei quoque hostes fièrent.
(3) In Ez. 6. Hœresis ipsa non moritur.
(4) In Ez. 6. Hsdc dixi, filia Eustochiy laborantem me in opère prophetali et hœreticis resistentem orationibus juves.
(5) In Jer. 1.
(6) On admet généralement que Pelage vint à Rome en 401.
la discussion publique vers 411 sous l'impulsion de Gelestius qui « n'était déjà plus un disciple, mais un maître et le chef actif de la secte (1) ». La doctrine qui va se développer au cours de la controverse contient déjà dans les sept chefs qui motivèrent son excommunication à Garthage en 411 (2) les trois thèses essentielles qui furent définitivement condamnées en 418 (3) : la faute originelle n'a introduit dans l'humanité ni la mort physique ni la mort morale, elle n'a point eu d'effet sur les descendants d'Adam : l'exemple seul de son erreur les a induits à errer à leur tour, mais ils ne naissent pas dans le péché; — en conséquence, la grâce n'est qu'une aide accordée par Dieu pour le discernement du mal : nous possédons la faculté de ne pas pécher du fait de notre liberté ; — enfin, le péché n'est ni universel ni nécessaire : l'homme peut ne pas le contracter s'il le veut et il y a eu des justes sans péché avant la Rédemption. N'oublions pas toutefois, pour déterminer exactement le rôle de Jérôme dans la controverse (4), que la question de la grâce et du libre-arbitre ne se posa dans toute sa netteté que plus tard avec le progrès de la discussion. Au début tout le pélagianisme est dans l'affirmation de la possibilité pour l'homme de rester sans péché par le seul effet de sa volonté : il procède d'une réaction contre la notion trop pessimiste du salut que l'ascétisme avait développée et où la faiblesse humaine trouvait une excuse à son indulgence et à ses vices. Augustin était peut-être seul à prévoir dès lors les conséquences de cette première proposition et à juger qu'elle
{l)Ep. 133, 5.
(2) 411 ou 412. 411 selon Hefele : cf. Op. cit., Liv. VIII.
(3) Cf. les canons du concile de Carthage de 418.
(4) Aucun des biographes de Jérôme ne l'a fait, pas même Stilting (Acta. — Hier.f 58).
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n'allait à rien moins qu'à ruiner avec le dogme tout l'édifice chrétien : encore lui fallut-il des années de prodigieux efforts de pensée et de dialectique pour découvrir le mal à fond et l'extirper jusque dans sa racine.
Tandis qu'il commençait à la fois dans ses sermons (1), ses traités et ses lettres son admirable campagne, Pelage était tranquillement installé en Palestine (2). Il y vivait dans la retraite, sans rien abandonner de ses idées ; la suite laisse entendre qu^il y était en relations assez étroites avec l'évêque de Jérusalem. La première mention que Jérôme fait de lui est du commencement de 415. « Tel est, dit-il, ce calomniateur ignorant qui a surgi dans ces derniers temps et qui estime que mon Commentaire sur VÈpUre aux Ephésiens mérite la critique. Sans doute, le pauvre homme ne connaît pas les lois du genre. .. (il les lui rappelle)... ; il ne sait pas que mes Commentaires sont l'œuvre des anciens auteurs autant que la mienne propre. C'est déjà pour ne l'avoir pas compris non plus que son prédécesseur^ le fameux Grunnius, s'est attaqué jadis à moi (3). Je lui ai répondu par deux livres où je me suis lavé de cette calomnie que mon détracteur reproduit ajourd'hui comme si elle sortait de son propre fonds; je ne veux pas parler des volumes contre Jovinien où il déplore que j'aie préféré la virginité au mariage, le mariage au remariage, le remariage à la polygamie. Ce triple sot alourdi par la bouillie écossaise ne se rappelle plus ma déclaration dans ce même ouvrage : Je ne blâme ni les deuxièmes, ni les troisièmes noces, ni même au besoin les huitièmes ; j'irai plus loin, je reçois
(1) Aug. Serm. 170, 174, 175, 176, de cette époque; etc.
(2) Le Maître et le disciple avaient tous deux quitté Rome devanll) l'invasion barbare. Celestius avait passé d'Afrique à Ephèse; Pélag(*" était probablement à Jérusalem, Cf. ci-dessous, Ep. 138 ad Rip.
(3) C'est en effet dans cette œuvre que Rufin avait prétendu prendre son adversaire en flagrant délit d'origénisme (Ch. VI et VII).
! jusqu'au libertin repentant... Qu'il lise donc l'apologie du : même livre que j'ai écrit contre son Maître il y a tant 1 d'années et que Rome a accueillie avec tant de joie (1) ; il y apprendra qu'il ne fait que ressasser les insultes des autres : incapable lui-même de produire une calomnie qui soit à lui, il y a beau temps que les ennemis auxquels il emprunte ses arguments furieux sont mor/5 et ^;2/ermI (2)» L'opinion de Jérôme sur Pelage est encore vague, mais il s'inquiète, il soupçonne en lui quelque disciple attardé des hérésiarques qu'il a combattus (3) ; s'il ne s'attend plus aune attaque sur le terrain origéniste, il craint quelque tentative sournoise contre la morale chrétienne ; s'il ne voitguèredans le novateur(4) que le représentantd'unedoctrine condamnée, il appréhende surtout en lui un nouvel adversaire; la violence des expressions témoigne qu'il se sent personnellement touché : peut-être cette critique qui l'a piqué au vif se trouvait-elle développée dans ce Commentaire de Pelage sur l'Epitre aux Romains que nous ne connaissons pas (5) ?
Il fut bientôt renseigné, de première main. L'espagnol Orose était venu cette année même consulter Augustin sur les hérésies de son temps(6).L'évêque d'Hippone, qui cherchait un courrier pour la Palestine, l'envoya pour plus amples renseignements à Bethléem et profita de cette « occasion providentielle » pour faire tenir à Jérôme deux
(1) L'Apologétique à Pammaque. Sans doute, ceci n'est pas très exact; toutefois Jérôme parle de l'accueil fait à l'Apologétique et non du lOntra Jovinianutn \ cf. Gh. II.
(2) In Jer. 1.
(3) In Jer. XXIX, 14. Discipuli ejus (Rufini) et Grunian% familias ster^ ra.
(4) Pelage est un laïque : Hic Meus (Oros. Ap. 3). «*§ (5) Ecrite à Rome avant 410.
<6) Cf. Ep. 131, 2, et Orose. Ap. 3 et sq.
lettres ou plutôt deux mémoires (1) où il sollicite son avi sur Torigine de 1 ame et sur un passage (2) de TEpitre d saint Jacques qu'il rapproche de la doctrine stoïcienne d régalilé des fautes. Ces deux questions se rapportaient ses préoccupations du moment. La première devait tourmenter jusqu'à son dernier jour et laisser subsiste une lacune mystérieuse au milieu de sa doctrine si solide ment agencée (3). Des trois thèses (4) discutées depuis 1 controverse origéniste sur l'origine de l'âme, dutraducie nisme, du créatianisme journalier, du créatianisme simu tané et préalable avec ou sans les incorporations succej sives d'Origène, la première en effet s'accordait seule sar difficulté avec la croyance à la transmission du péché. L( Pélagiens étaient naturellement créatianistes : Gelestii prétendait tenir l'essence de sa doctrine d'un Rufin (5) qi enseignait à Rome qu'il n'y avait pas de transmission c péché (lion esse traducem peccati), sans doute parce qu n*y avait pas de transmission des âmes. Le problème posait de plus en plus pressant et de plus en plus obsc aux yeux d'Augustin à mesure même que sa doctrine précisait davantage. Logiquement il eut dû admettre traducianisme (6), mais l'école d'Alexandrie l'avait défîrl tivement discrédité et cette thèse grossière et matérialig| répugnait à son esprit philosophique profondément iml d'hellénisme en dehors de la question de la grâce, comrl l'étaient d'ailleurs tous ses contemporains et Jérôme lt| même (7). Aussi, inclinant par raison au créatianisme,
(i) Les Ep. 131 et 132.
(2) Qui offenderit in uno factus est omnium reus. Jac. 2, 10.
(3) L'Eglise ne s'est pas prononcée.
(4) Cf., pour ces trois thèses, Ep. 126, 1.
(5) Aug. Depeccato orig. 6, 3; cf., Ch. VIII, note p. 383 et ci-dessol C6) Annien l'appelle Traducianus. (Trad. des hom. de Ghrys. De l\
dibus sancti Pauli. Prœf. ad Evangelum). (7)Ep. 126, 1, etc.
iiélait anxieux de concilier cette opinion avec la doctrine du (ipéché originel. Jérôme, déjà interrogé sur ce sujet vers i|411 par Marcellin et Anapsychie, les avait renvoyés à sa itcritique de VApologie à A?îastase (1), à Océan pour n prendre connaissance et à Augustin lui-même
pour qu'il leur expliquât et complétât de vive voix sa ^propre pensée. Augustin s'adressait à lui à son tour (2) ; iil avait cru comprendre qu'il était créatianiste (3) et il lui a objectait la contradiction de sa pensée avec la doctrine
qu'il défendait contre Pelage. Jérôme avait d'ailleurs
affirmé plus d'une fois sa croyance à la transmission du ipéché aussi bien qu'à la création individuelle des âmes ; i.\ugustin qui craignait les conséquences de cette dernière
assertion et qui se reconnaissait incapable de la réfuter, |ii 'interrogeait sur le seul point de doctrine oij il ne vît pas
oien clair : éclatant hommage rendu au moine de Bethléem ; oar l'évêque qui venait de triompher des Donatistes et qui
issumait presque à lui seul la défense de l'Eglise contre
'hérésie nouvelle !
Il y a plus. Il est certain que, sans lui en écrire, il avait
:hargé en même temps Orose de le mettre au courant des i: vénements d'Occident, des décisions du concile de Gar-
hage, de sa campagne contre les hérétiques et de soUi- 1 iter son concours pour l'avenir. Il lui envoyait les livres
[u'il avait publiés jusqu'alors sur le péché originel, sur le
•aplême des enfants et sur la perfection en ce monde (4), ur l'esprit et la lettre, oii il découvrait déjà le fond de sa
•ensée et complétait le cercle de sa triade doctrinale de la
(1) Ap. I.
(2) Ep. 126, 1.
(3) Ep. 126, 9, 15.
(4) Cf. G. Pelag., III, 19. Les 2 livres du traité De peccatorum mentis t remissione, de baptismo parvulorum ad Marcellinum ; le De spiritu et ittera ad Marc. ; de 412-413.
faute originelle, de l'imperfection de la vertu humaine et la nécessité absolue de la grâce. Il y joignait enfin la lettre récente où il résumait pour Hilaire de Syracuse les principaux chefs de l'hérésie et lui annonçait la condamnation de Celestius (1). Gardons-nous en effet des habiletés de l'Apologétique où Orose, comme s'il se défendait d'être venu en Palestine avec une pensée aggressive contre Pelage ou un projet d'alliance avec son hôte, se fait tout humble et tout innocent devant les évêques qui l'ont cité du fond de [ce village de Bethléem c< où, envoyé aux pieds de Jérôme pour y apprendre la crainte de Dieu, il vit à l'insu de tout le monde, inconnu, pauvre, étranger. (2) » Sans doute, Augustin ne songeait pas f pourchasser Pelage dans sa retraite de Palestine; c'est g ses idées seulement qu'il avait affaire et le terrain de k lutte se trouvait circonscrit en Occident entre Rome e l'Afrique ; mais il tenait certainement à avoir avec lui dani la bataille la haute personnalité de Jérôme : plein d'admiration pour les évoques de Garthage et d'Hippone qu'i vient de quitter, son disciple ne compte avec eu: comme « colonnes et appuis de l'Eglise catholique » qu le prêtre éloquent qui « a déjà écrasé tant d'hérétiques e tant d'hérésies (3) » et dont la réputation est si grande dan tout l'Occident. On sait que la mission d'Orose fut grossde conséquences : ce furent les événements de Palestin qui déterminèrent par contre-coup l'action décisive e victorieuse de l'Eglise latine.
L'attente d'Augustin ne fut pas déçue. Le vainqueur d l'origénisme n'hésita pas à marcher à ses côtés contr l'ennemi commun : si le jeune espagnol fit preuve de tac
(1) En 414. C. Pel. III, 19. Aug. Ep. 156.
(2) Oros. Ap. 3.
(3) Gros. Ap. 1 el 4.
de promptitude et d'intrépidité dans la dénonciation de Pelage sur cette terre étrangère, c'est qu'il avait derrière lui un puissant allié prêt à donner en personne. Son initiative provoqua aussitôt sa comparution devant un concile diocésain réuni le 30 juillet (1) à Jérusalem sous révoque Jean qui prit en mains la cause de Taccusé. Il faut lire le curieux récit qu'Orose écrivit aussitôt après (2). Interrogé sur les événements d'Afrique, il mit les juges au courant de la condamnation de Gelestius et de la campagne de l'évêque d'Hippone. Pelage introduit protesta qu'il n'avait rien à faire avec Augustin (3), déclina toute responsabilité quant aux opinions de Gelestius et se défendit d'entendre l'expression jtosse non peccare dans le sens qu'on lui imputait. La conformité de ses déclarations avec les opinions des Pères grecs, la difficulté pour les deux parties de s'entendre en raison de l'ignorance du latin chez les juges et du grec chez l'accusateur alors que le prévenu parlait également les deux langues (4), la partialité du président (5) empêchèrent le concile de conclure et, sur la réclamation d'Orose, on renvoya cette « querelle de Latins » à l'évêque de Rome.
C'est vers ce moment (6) que Jérôme entra dans la lice avec sa réponse aux questions de Ctésiphon. Ce personnage, qui appartenait à une « illustre et pieuse famille (7) », mais qui avait quelque penchant pour les idées nouvelles et quelque accointance avec les novateurs, était, à ce qu'il
(1) Oros. Ap. 7 ; 47 jours avant les Encénies.
(2) Ap. 4-7 sq.
(3) Ap. 4. Et quid est mihi Augustinus ?
(4) Aug. De gestis Pelagii, 2.
(5) Orose. Ap. 7, sq.
(6) Orose. Ap. 4 : in epistula sua quant nuper ad Ctesiphontem edidit.
(7) Ep. 133, 13. Le nom de Ctésiphon dénote peut-être aussi une origine grecque, de même que celui de Macaire, l'ami de Rufîn.
paraît, un Romain. Le mot Urbicus accolé à son nom dans quelques manuscrits nous autorise à le croire. Rome en appelait donc encore à Bethléem : Jérôme saisit avait empressement (1) cette occasion de se prononcer en public. Toutefois, quoiqu'on l'eût déjà menacé sans qu'il eût encore donné prise à aucune articulation positive, il se défend de faire aucune personnalité ; il ne nomme ni Pelage qu'il attaque, ni Gelestius qu'il cite. 11 les désigne assez clairement par telle allusion au maître breton, telle autre au rôle prépondérant de son disciple latin ou au nom que la doctrine a pris de son auteur responsable (2) ; mais la colère du Commentaire de Jérémie n'a plus d'écho dans sa lettre : ce n'est que de l'hérésie qu'il s'occupe.
Résumée (3) dans la maxime hardie de Pelage que l'homme a le pouvoir de ne pas pécher, il la juge d'autant plus grave qu'elle n'est pas une nouveauté. 11 voit ressusciter l'erreur fondamentale du paganisme et de sa philosophie dans cette simple proposition. Philosophi patriarchae hdereticorum, répète-t-il avec Tertullien (4). Le pélagianisme, c'est le cri éternel de l'orgueil humain qui veut s'égaler à Dieu, c'est sous forme chrétienne la folle prétention des Stoïciens de supprimer les passions,
(1) Ep. 133,1.
(2) Ep. 133, 5, 12-
(3) Ep. 133, 1-3. Cf. Noris. Hist. Peîag. I. Garnier. Dissert. VU ad hist. pelag. pertinentes (August. opéra XII. Aritw. 1703).
(4) Cf. 133, 2. Le mérite de Jérôme et d'Augustin fut de voir que la doctrine pélagienne s'attaquait à la base même du christianisme ot que, plus dangereuse que les précédentes hérésies théologiques et christologiques, elle ruinait la valeur pratique du christianisme, religion de salut. Le pélagianisme était l'antithèse de Tascétisme. Cf. De Pressensé. Les trois premiers siècles de VEglise 1875; Hefele (II, 456), et la remarquable introduction de B. B. Warfield (Schaft*. Library of Post Nicene and N. fathers. V).
de tout soumettre en nous au contrôle de la raison et de dépouiller Thomme de l'humanité : doctrine si fausse et si monstrueuse qu'il s'est trouvé dès l'antiquité des esprits assez droits et des écoles assez sensées pour la battre en brèche ; les Péripatéticiens, la nouvelle Académie, Gicéron i'ont déjà réfutée (1). Il considère en effet la question du point de vue historique et il y revient toutes les fois qu'il envisage l'ensemble de la doctrine pélagienne. La théorie de l'impassibilité et de l'impeccance que Pelage ressuscite est la négation du dogme cardinal de la faute originelle. C'est la gloriflcation de la nature, l'exaltation démesurée et sacrilège de la volonté. Si cette opinion excessive de la nature humaine s'explique chez ceux qui ont vécu avant la Rédemption, elle est devenue depuis le Christianisme le principe même de l'hérésie (2) ; elle est issue directement de ce péché d'Adam qui ne cesse de travailler sa descendance et, remontant le cours des temps, il la voit s'introduire dans le christianisme à la faveur de Torigénisme. C'est^ dit-il, une thèse particulière à Origène que^ s'il est impossible à l'homme de ne pas pécher de la naissance à la mort, il lui est permis du moins de parvenir à un moment donné à une telle maîtrise de soi qu'il ne pèche plus (3). Aussi bien, c'est Terreur qu'il a combattue tant de fois chez ses disciples (4), en particulier dans la
(1) Cf. De même, longuement, C. Pelag. Prol. et in Jer. 4 : Cum subito hxresis Pythagoreœ etZenonis aTraôsia; et àvaixapTr^alac, id est impassibilitatis et impeccantix.
(2) Bossuet. De la Trad. IV. « La secte pélagienne a donné lieu à saint Augustin de soutenir le fondement de l'humilité chrétienne et en expliquant à fond l'esprit de la nouvelle alliance de développer par ce moyen les principes de la morale chrétienne... »
(3) C. Pelag. prol. 1.
(4) In Jer. 4 et déjà in Ez 4, (dudum jugulata). C. Pelag, I, 1 ; II, 15. 24; III, 1, 15. Pour Jovinien et Pelage : A. Billing. Zeitschr. fur Kircheng. Gotha, 1888, IX. Ep. 133-3. G. Pel. prol.
])roposition de Jovinien sur le baptême ; c'est celle qu^Evagre a développée dans le livre sur l'impassibilité qu'il a dédié à Mélanie ; c'est celle que Pallade a travaillé à répandre en Palestine ; c'est surtout l'erreur favorite de Rufin : Jérôme rappelle le succès de sa traduction d'Evagre en Occident ; il cite son Histoire des moines, ses versions de Xyste, de V Apologie dOrigène, des Principes ; enfin, il résume son propre jugement dans la définition suivante : « Cette doctrine est une ramification de l'origénisme. »
11 est certain que si l'auteur de la lettre à Gtésiphon a fait une part trop généreuse à Rufin dans les origines du pélagianisme, sa thèse ne manque pas de justesse et nulle part il n'avait plus nettement affirmé cette conception historique de la continuité de l'hérésie et de son origine hellénique. En effet, si tous les auteurs ecclésiastiques avaient pensé jusque là que le péché d'Adama eûtdes conséquences pernicieusespour sa postérité, comme saint Paul l'avait enseigné, si d'autre part le problème ne s'était pas encore posé de définir exactement en quoi consistait cette tare qui suit l'homme de génération en génération, les Pères grecs et surtout Origène s'étaient plu à mettre en relief la vertu de la volonté dans l'œuvre du salut et le génie hellénique avait incliné sans cesse à exalter la liberté humaine. Jérôme ne se trompe pas en avançant qu'une partie de l'origénisme est encore en cause dans la controverse présente : nul effort plus précis n'avait été tenté en faveur du libre arbitre que celui d'Origène dans son Commentaire de l'Epitre aux Romains (1). La question, se posait pour la première fois, mais c'était bien la pensée hellénique tout entière qui avait passé d'Origène à Pelage
(1) En particulier, Ch. 5, 6, 7.
et qui inspirait sa révolte contre la restriction que le progrès de la conception de la grâce en Occident imposait de plus en plus au jeu de la liberté. « Le triomphe de la grâce, a dit avec raison Denis (1), fut le dernier coup porté à Torigénisme. » Cette vue originale du pélagianisme appartient à Jérôme ; elle est son apport dans la controverse. Pendant qu'Augustin approfondissait le mystère de la grâce et dévoilait les profondeurs de la doctrine du salut, il dénonçait la source suspecte des idées pelagiennes et, démasquant Thérésie, il la marquait publiquement au front de son nom infamant. Cette démonstration historique avait du premier coup sa portée auprès de l'orthodoxie catholique et de l'opinion latine : le pélagianisme était mis d'abord à l'index.
Comment dès lors réfuter cetfe erreur? En lui opposant [simplement la vérité révélée dans l'Ecriture et conservée >ar la tradition de l'Eglise. c< 11 suffit de quelques citations (2) des Ecritures, dit-il, pour confondre les arguments [es hérétiques et, avec eux, ceux des philosophes ». Il n'in- [siste pas auprès de Ctésiphon : le pélagianisme n'abuse :que les sots et les ignorants ; il n'a pas de prise, à ce qu'il îroit, sur ceux qui méditent jour et nuit les Livres Saints. Il [faudrait un volume pour citer les textes qui s'opposent aux ■idées nouvelles ; il l'écrira plus tard ; il l'a promis et, peutêtre, il le prépare déjà (3). 11 se contente pour le moment de percer à jour l'équivoque des hérétiques, de faire voir que la grâce qu'ils prétendent conserver par l'adjonction spécieuse du « non absque gratia » (4) à leur formule « posse hominem esse sine peccato, si velit » n'est qu'un mot vide de
{{) Phil. d'Origène, IX.
(2) Ep. 133, 2, paucis sententolis.
(3) Id., 13.
(4) Id., 5 et 8.
sens et qui laisse à la volonté toute puissance pour le mal comme pour le bien ; il proclame avec saint Paul 1 que la grâce n'est pas seulement coopérante, mais qu'elle est efficiente et qu'elle opère en nous le vouloir et le faire : Deus est qui operatur in ?wbis velle et perficere{i). Enfin, mettante son tour les Pélagiens en demeure de montrer un seul exemple de juste qui n'ait pas péché, protestant contre l'accusation de manichéisme (2) lancée contre les défenseurs de la nécessité de la grâce pour la nature déchue^ alléguant la discrétion de l'Apôtre sur le mystère de la justification sous la Loi Ancienne, se défendant hautement de nier le libre-arbitre, il définit en ces termes la théorie catholique de la liberté : Non statim ex Ubero arbitrio homo facit, sed Domini arbitrio (3). Doué du libre-arbitre, l'homme a besoin de l'aide de Dieu pour passer à l'acte. Cette doctrine qui risquera d'être suspecte après les précisions impitoyables d'Augustin se trouvait résumer admirablement l'opinion de l'Eglise (4): elle enseignait, suivant l'image de Bossuet, à tenir les deux bouts de la chaîne mystérieuse.
Au reste, la force de cette position était tout entière dans l'autorité. L'accord avec l'Ecriture et la tradition, voilà le critère de la vérité. Il faut donc exiger de l'hérésie qu'elle s'explique sans ambages et cela suffît pour qu'elle soit jugée du même coup. Jérôme donne l'exemple. « Que les Pélagiens disent franchement ce qu'ils pensent et l'Eglise triomphe ! En efTet, ou bien leur réponse sera conforme à l'orthodoxie et alors, au lieu de la guerre, ce sera
(1) Phil., 2, 13.
(2) C'est l'argument favori et fort habile des Pélagiens contre Augustin (cf. en particulier Annien).
(3) Id. 10.
(4) Jusqu'à noire temps; cf. Concile de Trente, 6« session. De judiftcatione. 4, 5, 6 (synergétismej.
la paix; ou elle sera en contradiction avec le dogme et ce sera encore la victoire, parce que toutes les Eglises connaîtront enfin ce qu'ils pensent (1). » Encore une fois il ne fait pas de personnalités, il comprime son indignation, il retient les mots prêts à sortir de sa bouche ; mais il répète que la dispute ne provient que de l'équivoque des déclarations pélagiennes et que la doctrine ne doit son succès qu'à ces tergiversations calculées. Aussi termine-t-il sa lettre par une profession de foi catégorique et un généreux appel aux adversaires qu'il espère ramener à la vérité : c( Voici bien des années depuis ma jeunesse que j'écris ouvrage sur ouvrage : j'ai toujours eu pour règle de n'exposer que ce que j'ai entendu enseigner publiquement dans TEglise, de ne pas suivre les argumentations des philosophes^ mais d'acquiescer à la parole simple des Apôtres, sachant qu'il est écrit : Perdant sapientiam sapientium et prudentiam prudentium reprohabo. (2) Dans ces conditions, j'invite solennellement nos adversaires à passer toutes mes œuvres en revue, tout ce que j'ai écrit, à tout critiquer ex integro^ et, s'ils trouv^ent quelque erreur dans les produits de mon humble talent, à la produire au grand jour. Ou mes œuvres se trouveront bonnes et je confondrai leurs calomnies; ou elles seront répréhensibles et je confesserai mes fautes : il vaut mieux se corriger que de persévérer dans l'erreur. Vous aussi, savant docteur, défendez à votre tour vos propositions, appuyez de votre éloquence les sublimes conceptions de votre génie, sans vous réserver le droit de les désavouer quand il vous plaira ; ou bien, si vous avez erré en homme que vous êtes, avouez-le franchement et ramenez la concorde entre les esprits divisés (3). » L'orthodoxie est la pierre de touche
(1) Id. 11.
(2) Is. 29, 14. Cor. 1, 19.
(3) Ep. 133, 12.
de la vérité et de Terreur : si Pelage est vraiment en conformité avec elle, qu'il le prouve par une déclaration sans équivoque et quele malentendu soit dissipé. Cette lettre destinée au public romain (1) résumait toute la question, telle qu'elle se posait à ce moment précis de la controverse. Substantielle comme la lettre à Pammaque (2), elle découvrait aussi Terreur en la définissant; elle la ratta- €hait à ses origines suspectes et dressait en face d'elle la vérité scripturaire et traditionnelle.
Cependant la guerre était déclarée en Palestine. Deux évoques d'Occident, Lazare d'Aix et Héros d'Arles, qui se trouvaient peut-être à Bethléem même, ouvrirent les hostilités. Ils recueillirent douze chefs d'accusation contre Pelage et en appelèrent à un nouveau concile qui se réunit à Diospolis le 20 décembre 415. On se prépara à la lutte. Orose écrivit après les Encénies une Apologétique où il faisait pour les Pères appelés à siéger un exposé des événements de juillet et reprenait le réquisitoire qu'il avait présenté à Jérusalem. On saisit sans peine dans ce court plaidoyer Tinfluence directe, sinon la collaboration de Jérôme, à l'assurance avec laquelle l'auteur s'y couvre de son nom, à la thèse qu'il y esquisse au début de la -continuité de Terreur d'Origène aux Pélagiens (3), au caractère scripturaire de l'argumentation, à l'abondance des exemples tirés des Livres Saints et jusqu'à certaines expressions où Ton reconnaît Técho de ses impatiences coutumières et de ses violences pittoresques (4). La cellule de Bethléem semblait être devenue le centre de la résistance et l'arsenal de la guerre. Le vieillard, après avoir fait son devoir et dénoncé l'hérésie, laissait à de
(1) Id. 7 : Audite...
(2) Ep. 84.
(3) Il y ajoutait les Priscilliens.
(4) Ap. {.Implique serpentes vibrantibus infecta linguisora lambentes, etc.
plus jeunes que lui Thonneur d'affronter la lutte ; il les suivait de ses vœux et de ses conseils. Mais pouvait-il assister de si près^ muet et les bras croisés, à la bataille ? Ses deuxième et troisième Commentaires sur Jérémie qui sont du milieu de l'année portent la marque de ses préoccupations, de ses soucis et de ses incertitudes. Il essaie d'abord de fermer ses oreilles au tumulte qui gronde; il cherche à distraire sa pensée de ces âmes orgueilleuses qui se croient les égales de Dieu et s'accordent une faculté que les Ariens refusaient même à son Fils; il voudrait en finir avec Jérémie pour leur répondre à loisir ensuite ; mais il a beau se hâter : à quelques semaines de là, il avoue que tous ses efforts sont vains; voilà ses livres sens dessus dessous, sa cellule en branle-bas de combat ; il lance ses grands mots, sesmétaphoresdeguerreiThydredeLerne, Scylla sont en face de lui; il se croit particulièrement visé parle Démon; il s'emporte aux pires violences contre ses satellites terrestres qui le rejettent malgré lui dans l'arène : « Oui, tandis qu'il reste muet, il fait aboyer pour lui son chien d'Albion gros et gras, plus capable d'ailleurs de ruer que de mordre (1). Ce Scot mériterait comme Cerbère qu'on lui assénât un bon coup de trique spirituelle pour le museler à jamais avec son maître Pluton. » Bientôt donc, sollicité (2) de tous côtés de contribuer en personne • à la victoire, il se décide à dicter le nouvel ouvrage dont il a ramassé déjà tous les matériaux : le Dialogue contre les Pélagiens paraît entre l'Apologétique d'Orose et le concile de Diospolis, de septembre à décembre 415 (3).
(1) Curieux et rare renseignement sur Pelage, dont il ne nous est rien resté, non plus que d'Arius. Orose le compare à Goliath (Ap.).
(2) C. Pelag. prol. ; in Jer. 4.
(3) Il ea est fait mention in Jer. 4. Il est annoncé in Jer. 1 et 2. Cf. Orose, Ap. 4, pour la chronologie de la lettre à Ctésiphon (nuper) et du Dialogue [nunc).
Cependant, s'il était prêt à assumer la part qui lui revenait dans la querelle, il le fît avec une singulière mesure . Sur le fond, ce long dialogue n'ajoute rien à la lettre de Gtésiphon (1). L'auteur s'y borne à la discussion des deux propositions connexes qui résument la pensée de Pelage à cette heure : possibilité pour l'homme de rester sans péché, facilité des commandements de Dieu (2). Le premier livre montre l'impossibilité d'atteindre à la perfection morale en ce monde; en fait, iln'y a jamais eu d'homme sans péché et c'en est assez déjà pour affirmer qu'il ne saurait y en avoir; la vertu humaine est toute relative, la perfection n'est qu'en Dieu ; nous avons été créés à sa ressemblance : c'est seulement à assurer cette ressemblance que nous devons nous attacher et non à cette poursuite impie d'une égalité chimérique (3). Dieu n'a pas commandé l'impossible; mais les préceptes sont assez difficiles pour que l'homme ne puisse pas y satisfaire à lui seul. Il n'est personne qui réunisse toutes les vertus : aucun prêtre, aucun évêque n'a jamais pu se vanter de posséder toutes les qualités exigées par saint Paul, à commencer par la science de l'Ecriture. De même, quoi qu'en dise Gelestius, l'Ancien Testament n'oiïre pas un seul exemple de juste sans péché. li nous apprend au contraire que les péchés d'erreur ou d'ignorance nous sont eux-mêmes imputés et qu'il n'y a de justification que dans la miséricorde de Dieu et non dans nos œuvres : NoJi est enim volentis atque currentis^ sed miserentis Dei {A), Et Jérôme de parcourir l'Ecriture
(1) Le Prologue est le développement de la thèse déjà exposée dan» la lettre à Gtésiphon de la continuité d'hérésie, avec le résumé de la doctrine catholique. m
(2) Cf. également Oros. Ap. 4. ffl
(3) C. Pelag. I, 6-20. Jérôme vient de lire les livres d'Augustin.
(4) Rom. IX, 16.
livre à livre et d'illustrer sa pensée d'une foule de témoignages sacrés. La seconde partie de l'ouvrage poursuit le même développement en le précisant davantage. L'auteur <iémontre la relativité du mot Juste dont se sert l'Ancienne Loi; il distingue l'homme juste de l'homme sans péché, •et, après une nouvelle allusion à la doctrine stoïcienne, il affirme en chrétien la nécessité de l'aide de Dieu pour accomplir ses commandements et il le prouve par l'exemple de l'Homme-Dieu lui-même et des Apôtres, par les préceptes des Evangiles et des Epitres pauliniennes Dieu seul est à^xii^pz^-zô-. Les j ustes ne seront sauvés que par Toctroi de sa miséricorde et non en raison de leurs mérites ; tant que nous sommes dans ce corps corruptible, nous restons soumis au péché « non, comme on nous le fait dire (1), parce que notre nature est viciée, mais parce que notre volonté est faible et changeante. » C'est la doctrine de saint Paul : Coiiclusit Deus ommia sub peccato ut omnium misereatur (2). Enfin, dans le troisième livre qui s'achemine doucement à la conclusion, l'auteur se défend de ^vouloir supprimer le libre-arbitre (3) : si la prescience
divine ne détermine pas nos actions, c'est la grâce qui dès
principe opère notre salut : Jam in Domini potestate est
tidquodcupimus, qiiod laboramus et nitimur, illius ope
ïc auxilio implere valeamus (4). Nous rejoignons la conclu- ^iion de la lettre à Gtésiphon.
Tel est le résumé du Dialogue. Il serait facile de critiquer
(1) Autre protestation contre l'accusation de manichéisme, que Tliéo- [ore de Mopsueste en particulier développe contre Jérôme ; cf. C. |elag. II, 30. Necesse est nos suhj ace re peccato, non naturse et conditionis, it tu calumniaris, vitio ; sed fragilitate et commutatlone voluntatis huma-' [v quœ per momenta variatur, quia Dcus sulus immutabilis.
(2) Rom. XI, 32.
Brochet 30
le peu de profondeur philosophique de la pensée, la marche lente,, les allées et venues de la discussion, l'impression indécise qu'il laisse au lecteur qui possède ces doctrines et leur histoire ; il retarde même sur les œuvres qu'Augustin a déjà publiées et que Jérôme a devant lui. Mais il ne faut pas oublier que la pensée d'Augustin lui-même est encore loin de sa précision définitive à cette heure et qu'il n'approfondira la notion de la grâce que dans les luttes qui I vont suivre. L'auteur a traité la question telle qu'elle se posait alors, telle qu'elle se présentait à lui. Le problème cherche encore à se délimiter. On le considère du côté du libre-arbitre plus que du côté de la grâce. En face des novateurs qui font de l'homme un Dieu (1), on revendique les droits infinis du Créateur ; on leur rappelle la déchéance de l'homme, son état de péché, la nécessité de l'aide divine. On s'efforce de mettre un frein à la toute puissance du libre-arbitre qui s'émancipe ; on n'en est pas encore à l'enchaîner aux pieds du Dieu justicier et miséricordieux. Toutefois, si Augustin est loin de formuler cette loi terrible de la prédestination qui sera l'aboutissement de son évolution doctrinale, il aperçoit désormais toutes les données^ et découvre toute la logique de son système. Jérôme, lui^ tourné vers le passé et la tradition, ne voit dans les idées de Pelage que les fruits d'erreurs maintes fois condamnées et il se contente d'opposer à une thèse suspecte et dangereuse a priori ce qu'il sait de la vérité orthodoxe. Mais^ s'il est tenu plus tard en estime par les semi-pélagiens, si sa doctrine semble ménager le jeu du libre-arbitre (2), sîij sa pensée manque de rigueur, sinon de clarté, sur l'action
(1) Ep. 133, 3 : saxum vel Deus.
(2) Cf. en particulier le balancement des arguments dans le Dialogue^ On a fait de Jérôme un synergiste; mais on ne peut comparer sa doctrine à celle d'Augustin qui n'était pas encore entièrement appro- ji fondie et arrêtée à cette date.
de la grâce dans l'acte initial, il faut reconnaître qu'il insiste avec une force singulière sur la nécessité de la grâce coopérante, sur l'efficacité de la grâce dans l'acte final, sur la relativité de nos mérites, sur la nécessité du baptême pour effacer la tare originelle (1), et qu'enfin il proclame et démontre, avec une autorité qu'on ne soupçonnait pas avant lui dans l'Ecriture, la nécessité générale et absolue de la grâce dans l'œuvre du salut. Sa pensée, encore qu'elle porte par endroits la marque du génie profond de son compagnon de lutte, ne pénètre pas plus avant que celle des Pères qui l'ont précédé. C'est l'opinion généralement admise, c'est cette opinion encore vague que le théologien d'Hippone va définir qu'il exprime, mais il la fonde à jamais sur le témoignage solide des Livres Saints. Encore une fois, sa position était forte et son ouvrage était fait pour peser lourdement dans le débat. Tandis que l'un découvrait les abîmes ineffables de la miséricorde divine, l'autre opposait à l'hérésie la forteresse inexpugnable delà parole révélée. A la vérité, si les Pères grecs ont défendu volontiers le libre arbitre, il est difficile do tirer une doctrine de la grâce de leurs ouvrages aussi bien que de ceux des Pères latins : la question n'était pas mûre encore; on en était resté à l'enseignement et aux paroles de saint Paul (2). La doctrine de l'Eglise au début de la controverse pélagienne, c'est bien la doctrine de Jérôme : Et sic est ùi' grediendum via regia ut nec ad sinistram nec ad dextram declinemus appetitumque proprix voluntatis Dei semper
(1) c. Pel. m.
^2) « Toutes ces idées (faute originelle, péché, grâce, rédemption, prédestination, liberté) vivaient paisiblement l'une à côté de l'autre dans les esprits sans qu'on s'évertuât à les concilier et qu'on parut même [en sentir les antinomies violentes et les inextricables diflicullés. » dit (Denis (Op. cit. IX); mais ce n'est pas Pelage, comme il le croit, qui lexprime l'opinion moyenne sur la grâce : c'est Jérôme.
credamus auxilio gubemari {i). Toute la valeur de sa démonstration réside, comme il l'avait annoncé à Gtésiphon, dans le témoignage de l'Ecriture et de la tradition. 11 a eu le mérite de connaître ses propres forces, de délimiter exactement sa partie dans la querelle et de ne pas la dépasser. Il adresse d'ailleurs en terminant le lecteur au grand évêque à qui incombe la lutte corps à corps avec l'erreur et dont il célèbre les ouvrages. Il ne veut pas, dit-il (2), porter de l'eau à la rivière et refaire ce que d'autres ont fait. Sa tâche est achevée. Il a tenu sa promesse : Qiiod nobis Sanciarum Scripturarum iestimonio asserendum est (3).
Le Dialogue eut grand succès. Augustin l'appréciait fort et y louait l'expression parfaite de la doctrine catholique (4). Il déclarait que l'auteur avait si bien écrasé Pelage sous le poids des livres saints que l'hérésie ne pouvait plus les invoquer à l'appui du libre arbitre : elle perdait de ce chef son plus solide argument. Annien jugea bon d'en écrire . une réfutation que nous n'avons plus. Son succès venait ' précisément de ce qu'il se bornait à affirmer avec tant d'autorité la vérité traditionnelle et qu'il n'était qu'un riche arsenal d'armes éprouvées pour la réfutation de l'héré- j sie (5). On s'explique ainsi que les noms des deux saints soient restés associés dans l'histoire de la controverse pelagienne et dans la reconnaissance de l'Eglise. Mais l'origi- |
(1) G. Pel. prol.
(2) G. Pel. III, 19.
(3)Ep. 133, 13.
(4) Aug. Ep. 180, 5. Cf. le témoignage de Julien dans Augustin même [Op. imperf. 4, 88) : De quo opère ita gloriaris ut dicas Pelagium Scripturarum ab 60 oppressum molibiis ut arbitrium liberum vindicari non possit.
(5) Cf. Idac. Chron. XXI (PL. LI) : Pelagianorum sectarn cum ejusdem auctove adamantino veritatis malleo contrivit. Jérôme souligne en particulier l'élonnement de Gritobule devant le nombre des témoignages sacrés que produit Atticus.
nalilé et l'élégance de la forme ne contribua pas moins à le faire lire. Le Dialogue offre en effet un contrastecomplet avec les œuvres polémiques que nous avons étudiées jusqu'ici. On avait accusé Jérôme de ne prendre part au débat que par animosité personnelle et cette calomnie qui avait sans doute son origine dans l'entourage de Jean de Jérusalem dont la controverse venait de le séparer de nouveau, avait rencontré tant de crédit qu'Augustin lui-même crut devoir s'élever contre elle et se porter garant de l'impartialité de l'auteur. Celui-ci ne manqua pas de protester de son désintéressement dans son prologue (1) : il en donne comme preuve la forme tout impersonnelle et académique de son œuvre. Les deux thèses n'y sont-elles pas développées tour à tour par les deux interlocuteurs, Gritobule et Atticus ? Naturellement l'orthodoxe finit bientôt par garder la parole et professer ex cathedra ; mais, tout au long de cette conversation, la discussion reste correcte, polie^ courtoise m.ême; d'un bout à l'autre le ton nous rappelle le charmant petit dialogue que l'auteur avait composé jadis à propos du schisme luciférien (2). Aussi bien, si attaché qu'il fût à la défense de la tradition et quoiqu'il ne se méprit ,pas sur la gravité de la thèse pélagienne, il ne croyait pas, à ce qu'il semble, au danger immédiat et au succès réel de ces doctrines dont l'hétérodoxie ne sétait pas encore 'pleinement affirmée. Il ne semble pas s'être douté de la répercussion qu'allaient avoir les événements de Palestine ît il s'attendait à ce que le concile de Diospolis confirmât amplement et définitivement la sentence prononcée à ^arthage. C'est ainsi qu'il ménage Pelage à un moment où Augustin même évite encore de le mettre personnellement
(1) C. Pel. Prol. 2 et G. Pel. I, 21 : Atticus : Qiiaeso ut patienter audias : on enim de adversario victoriam,sed contra mendaciumqiiserimus veritatem.
(2) Altercatio Luciferiani et orthodoxi (sic, de Viris. 135).
en cause (1); au fait de sa vie et de ses vertus, il ne désespère pas de sa conversion : « Nous tous, catholiques, déclare-t-il, nous ne formons qu'un désir et qu'un souhait : ta condamnation de l'erreur et le retour des esprits égarés à la vérité (2) ». 11 avait pris pour argent comptant les déclarations de Pelage à Jérusalem ; il se gardait peut-être aussi de la hâte juvénile d'Orose. De là, l'allure didactique plus que polémique de cette œuvre. Il fait effort pour rester dans la discussion d'idées et il faut lui en savoir d'autant plus gré qu'après les violences qui lui ont échappé d'abord, il y réussit. Enfin la vieillesse avait relâché l'impétuosité de sa nature et la sérénité des derniers jours mettait déjà son calme sur ce front troublé par tant d'orages et dans ce cœur agité par tant de soucis, de deuils et d'angoisses. C'est dans cette éclaircie d'arrière-saison de son âme que ce lettré nourri de l'Ecriture Sainte écrivit son Dialogue. S'il n'a pas pour le théologien ou pour l'historien l'intérêt de ses autres livres polémiques ou des œuvres j d'un saint Augustin, il n'en est pas moins remarquable par le charme général du style, l'allure aisée et courtoise de la discussion, le dessin léger sans doute, mais délicat | et piquant des deux interlocuteurs, l'hérétique qui s'ignore encore, peu sûr de ses thèses hardies et peu initié à la science scripturaire, l'orthodoxe qui, conscient de la solidité de sa doctrine et fort de la connaissance des Livres,-' Saints, mène à coup sûr son partenaire à travers mille hésitations et mille réticences à cette vérité dont il gard< le précieux dépôt ; il n'en est pas moins remarquable enfii et surtout par l'art singulièrement difficile avec lequell l'écrivain a su ramasser dans une lecture attrayante le'
(^) Encore en 415 dans le De ISatura et gratta.
(2) C. Pelag. prol : damnari haeresim, hommes emendari.
faisceau des témoignages scripturaires qui ferment tout passage à l'hérésie sur le domaine orthodoxe ; en somme, œuvre qui tient sa place dans cette fameuse controverse à côté de celles de l'évêque d'Hippone.
Cette belle éclairciene dura qu'un instant et les illusions de Jérôme se dissipèrent bientôt. En vain il fait appel aux Pélagiens ; il s'étonne, il se plaint naïvement qu'ils continuent à professer en secret les idées qu'ils feignent de renier au grand jour(l); il soupçonne l'hérésie de se dérober pour gagner du temps et du terrain; il déplore qu'on découvre des personnalités dans une œuvre aussi modérée, aussi impartiale que son Dialogue et que Pelage s'y croie particulièrement visé : il se tient de nouveau prêt à toute surprise, à toute alerte. Quoi qu'il arrive d'ailleurs, il fera son devoir avant tout; si on ne se tait pas de l'autre côté, il élèvera encore la voix, dût-il froisser de vieilles liaisons : il découvrait que l'évêque de Jérusalem avec qui il avait renoué depuis tant d'années (2) favorisait les hérétiques jusque dans leurs ressentiments contre lui. Les événements cependant se précipitaient. Le « concile lamentable » (3) de Diospolis était un triomphe pour Pelage (4). Les aiîcusateurs gaulois avaient fait défaut ; le prévenu n'avait eu devant lui qu'un réquisitoire écrit en latin et lu par un interprète ; les mêmes causes qui avaient empêché que la lumière ne se fît pleinement à Jérusalem avaient tourné encore à son avantage : il avait été mis hors de cause. Augustin eut beau prétendre qu'on n'avait pas acquitté l'hérésie, mais l'hérétique qui Tavait reniée (5);
(1) In Jer. 4.
(2) Jean a assisté Paule à son lit de mort. <3) Ep. 143 ad Aug.
(4) Décembre 415; cf. Aug. De gestis Pelagi. (à) De peccato orig. 13.
c'en était assez pour permettre aux Pélagiens de triompher bruyamment de leur bonne fortune jusqu'en Occident : la bataille décisive ne faisait que commencer et le vieillard ne devait pas y prendre part.
Orose rentra dès le commencement de 416 auprès de son Maître (1). 11 lui rapportait un billet (2) où Jérôme s'excusait de n'avoir pas pu « répondre à temps à ses deux livres si savants et si éloquents (3) ». Ces quelques lignes achèvent de déterminer exactement sa position dans la controverse et nous laissent entendre que, s'il était de cœur avec Augustin pour la défense de la doctrine traditionnelle de l'Eglise sur la grâce, il appréhendait déjà de suivre jusqu'au bout le développement logique de sa pensée : « Une heure particulièrement difficile a sonné^ où il eût mieux valu me taire que de parler ; j'ai dû interrompre mes études pour me livrer à l'éloquence canine dont parle Appius (4)... Non, ajoute-t-il, je ne trouve rien à reprendre dans vos deux écrits; mais^ comme dit l'Apôtre, chacun abonde dans son sens, l'un d'une manière, l'autre d'une autre (o). Vous avez sans conteste exposé et démontré tout ce qu'il y avait à dire, tout ce qu'un noble esprit pouvait tirer de l'Ecriture Sainte sur ce sujet et je demande à Voire Révérence la permission de louer en deux mots votre génie. Nous discutons entre nous pour notre instruction mutuelle ; mais, si nos rivaux jaloux, si les hérétiques en particulier nous surprenaient en désaccord sur quelque point, la calomnie ne manquerait pas d'attribuer ce dé-
(1) C'est alors que, passant par l'Italie, il remit à Océan le livre sur la résurrection où nous avons vu le Contra Joannem. Cf., Ch. III, p. 150.
(2) Ep. 134.
(3) Les Ep. 131 et 132.
(4) L'éloquence judiciaire (forensis), cf. Ep. 125, 16 ; 119, 1. Cf. Pru-' dens, Hamartigenia 400 ; d'ailleurs, Quintilien, 12, 9, 9, etc.
(5) Rom. 14, 5.
, saccord à une aigreur de sentiment. Or, pour mon compte, j'ai décidé, j'ai pris le parti de vous donner mon affection,
; mon approbation, mon estime, mon admiration; je défends vos paroles comme si c'étaient les miennes ; enfin, j'ai fait mention de Votre Sainteté comme elle le mérite dans le Dialogue que j'ai publié récemment. Occuponsnous donc plutôt de débarrasser les Eglises de cette hérésie si pernicieuse qui feint sans cesse de désavouer ses erreurs pour conserver la parole dans l'Eglise même, car elle sait que, du jour où elle s'exprimera en toute clarté, on la mettra à la porte et ce sera la mort pour elle. » L'affection de Jérôme pour Augustin était sans réserve, comme son admiration; mais il se souvenait de l'aventure de leurs premières lettres et il ne voulait pas, même dans l'intérêt de la vérité, paraître affaiblir en quoi que ce fût une entente qui symbolisait l'union des deux moitiés du monde dans la foi catholique. Il a d'ailleurs confiance dans le triomphe de la vérité, quoi qu'il arrive ; il le proclame en termes magnifiques : Veritas claudi et alligaripotesf, vinci non polest ; quœ et siiorum paucitate contenta est et muliitudinehoUium non terretur. Non on ne peut ni emprisonner ni enchaîner la vérité ; elle a peu d'amis, elle en a assez : le nombre de ses ennemis ne lui fait pas peur(l). Il se remet au travail, à son cinquième et à son sixième Commentaires sur Jérémie.
C'est alors qu'eut lieu l'odieux attentat des Pélagiens contre sa personne. Sans doute, ni Pelage ni Jean n'y donnèrent les mains, mais ne fermèrent-ils pas les yeux sur les excès des violents de leur parti? Les haines étaient vives dans ces communautés monachales de la Palestine
(1) In Jer. 5.
et plus d'un origéniste cherchait dans la querelle nouvelle l'occasion de satisfaire de vieilles rancunes. Augustin était loin; on ne pouvait l'atteindre. D'ailleurs la plupart des Pélagiens de Palestine l'ignoraient et ne voyaient que la main de Jérôme dans tous les efforts tentés contre leur chef. Orose était parti après avoir contribué plus qu'aucun autre à exaspérer les animosités par ses vivacités et ses personnalités juvéniles (1). Le vieillard restait seul, infirme, sans défense, à portée : autant de raisons qui dirigèrent sur lui les représailles des vainqueurs ; peutêtre même avaient-ils des intelligences et des complices aux monastères de Bethléem (2). Une troupe se jeta sur les couvents ; il y eut des tués parmi les moines et les saintes femmes; un diacre fut massacré; on brûla les bâtiments (3); la bibliothèque du Saint périt peut-être dans l'incendie; lui-même, il n'échappa qu'à grand'peine en se réfugiant dans une tour fortifiée qu'il avait Fait construire contre les Barbares du dehors. L'affaire fit grand bruit partout. Augustin (4) qui nous la rapporte protesta dès le commencement de 417. Il s'étonne surtout de l'inertie du pouvoir épiscopal et réclame le châtiment de ce c< crime impie » (5). La responsabilité de Jean était gravement engagée : l'évêque d'Hippone, qui l'avait déjà mis en demeure de se prononcer entre la camaraderie et la foi, n'hésite pas à la faire remonter tout entière jusqu'à lui. Le pape Innocent, prévenu sans doute par lui et par Aurélius, à la prière d'Eustochie et de la jeune Paule (6)^
(1) Il était né vers 390.
(2) Ep. 138 ad Rip. ci-dèssous.
(3) Aug. De gestis Pcl. 10.
(4) U en apprit la nouvelle en même temps qu'il reçut les Actes de Diospolis.
(5) Aug. Ep. 179.
(6j Ep. 137. Innoc, ad Joan,
fit ce qu'il put, mais il le fit sans tarder : Qiiod faciendum diiximus et facere potuimiis siimus velociter exsecuti (1). Il écrivit aussitôt par l'interinédiaire des deux évêques à Jérôme pour lui dire combien il avait ressenti vivement sa douleur, pour lui demander une plainte motivée et personnelle et l'aviser qu'il rappelle l'évêque de Jérusalem à plus de circonspection (2). Le ton de la lettre reste assez froid, mais Innocent ne manqua pas d'adresser à Jean une énergique admonestation où, sans prononcer le nom de la victime, il l'invite expressément à mettre un terme à ces désordres sous peine d'intervenir en personne. En réalité, on était terrifié à Bethléem : on s'attendait à de pires calamités (3). Il est probable que Jean ne reçut pas la lettre du pontife : il mourut le 10 janvier 417.
L'orage cessa. Jérôme put rentrer chez lui. 11 y reçut bientôt les bonnes nouvelles d'Afrique : les décisions des conciles de Garthage et de Milève (été 416) et l'action résolue des évêques auprès du Siège de Rome préparaient la victoire. Il croyait la lutte terminée I « Sachez, écrivait-il à Ripaire (4), sachez que dans notre province, sans que les hommes y aient été pour rien et par la seule volonté du Christ, Gatilina s'est trouvé tout à coup chassé de la ville et même loin des frontières de la Palestine (5) ; il est resté malheureusement trop de conjurés avec Lentulus ; ils sont à Joppé. Pour nous, nous avons préféré changer de résidence plutôt que de foi et sacrifier les commodités de nos bâtiments et de notre demeure plutôt que de nous souiller au
(1) Ep. 135 Innoc. ad Aurel.
:* (2) Ep. 136 Innoc. ad Hier.
(3) Ep. 137. Cum plus se adhuc metiiere dicant quam conqueruntur esse , perpessas.
(4) Ep. 138.
(5) Il semble donc bien que Pelage résidait à Jérusalem même et qu'il eut des disciples dans les couvents de Bethléem.
contact de ces gens avec qui il fallait céder ou lutter chaque jour d'arguments, quand ce n'était pas l'épée à la main. Je pense que vous savez tout ce que nous avons souffert et comment le bras du Christ a frappé notre ennemi : tout le monde en parle. Poursuivez, je vous en prie, l'œuvre que vous avez entreprise; ne laissez pas l'Sglise sans défenseur quand vous êtes là. Chacun sait mesurer à ses forces la part qui lui revient dans la bataille ; mais ce n'est pas tant sur sa vigueur physique que le combattant doit compter que sur la charité qui ne connaît jamais la défaite. » Ainsi, le monde entier connaissait les troubles de Palestine et s'intéressait à la victime; ainsi» sans que nous sachions à quels faits précis il fait allusion, Pelage avait quitté les Lieux Saints (i) avec ses plus fidèles partisans après la lettre d'Innocent et la mort de Jean de Jérusalem. Peut-être était-ce sagesse ou simple prudence de sa part? Peut-être y eut-il aussi quelque intervention d'ordre civil ? Augustin allait obtenir l'appui décisif du pouvoir impérial contre l'hérésiarque. « C'est toute ma joie désormais, écrit encore Jérôme à Apronius (2), d'apprendre les combats de mes fils dans le Christ. Que Celui en qui nous avons foi confirme votre zèle et le nôtre, pour que nous soyons prêts à verser de tout cœur notre sang pour lui ! » Ce n'était plus une exagération oratoire ; mais le péril était passé et bientôt il invite lui-même Apronius à le rejoindre à Bethléem : « Laissez toutes vos affaires, et venez en Orient, je veux dire aux Lieux Saints; c'est votre meilleur parti : ici tout est tranquille. »
Hélas ! cette paix à laquelle il avait tant de droits et qu'il
(1) r.e départ de Pelage est confirmé par Mercator. Commonit. IIL (PL. XLVIII) : A sanctis llierosolymorum locis est deturbatus.
(2) Ep. 139.
croyait enfin posséder, il n'en jouit qu'un instant. A peine sortait-il de la lutte qu'un coup terrible était venu le frapper comme un suprême avertissement : Eustochie, Fa chère fille Eustochie, lui fut enlevée à son tour en 418 (1). Quel spectacle que cet homme qui a passé quatre-vingts ans et qui, après un demi-siècle de travaux sans défaillance et de luttes sans répit, après la disparition des êtres nobles et chers qui faisaient le charme de sa vie, après l'écroulement de cette Rome à laquelle il était attaché par tant de liens intimes, restait seul dans ce bourg de la Nativité (2), Tâme désolée, le corps usé par la souffrance et les années, dépouillé peut-être de ces précieux manuscrits au milieu desquels avait vécu sa pensée, mais, l'intelligence lucide, l'énergie intacte. Dupasse, il n'avait plus auprès de lui que la petite fille de sainte Paule qui ne rappelait encore que de nom sa grand mère et, touchante rencontre (3) qu'un hasard nous révèle, les enfants de Mélanie venus se réfugier en Terre Sainte, Albine, Pinien et leur fille, Mélanie la jeune ! Le glorieux vieillard ne put survivre à Eustochie. Il entra dans le repos éternel le 30 septembre 419 (4) : il ne lui avait manqué que quelques jours pour achever les Prophètes et vingt chapitres de Jérémie restaient sans commentaire! Avant de s'éteindre, il avait eu la joie suprême d'apprendre le triomphe d'Augustin et la victoire définitive de la foi. « Courage et bravo ! lui écrivait-il (5), le monde entier vous célèbre; les catho-
(1) Sans doute le 28 sept. (Martyrol.). Ep. 143, 2.
(2) Eusèbe était absent. Ep. 143, 2.
(3) On aimerait à y voir l'influence d'Augustin sur la famille de Mélanie pendant son séjour en Afrique? Cf. Ep. 143. 2, ad Alyp. et Aug.
(4) La Ghron. de Prosper donne 420; elle a été suivie par Baronius et la plupart des écrivains ecclésiastiques; Stilting reprend avec raison la date de 419 donnée par les Vies de Jérôme. (Acta, 61).
(5) Ep. 141.
liques VOUS véaèrent, VOUS tiennent pour le restaurateur de leur foi séculaire et, témoignage plus sûr de votre gloire, tous les hérétiques vous détestent, comme moimême... Dieu m'est témoin, ajoutait-il dans un autre billet (1) à Augustin et à Alype, que, si je le pouvais, je prendrais les ailes de la colombe pour voler vous embrasser. Je ne cesse de le souhaiter, tant je fais cas de vos vertus ; mais combien plus encore aujourd'hui que l'hérésie célestienne est décapitée grâce à vous, grâce à votre coopération... », et, parlant du livre d'Annien auquel Tévêque d'Hippone l'invitait à répondre : (( Ces inepties, achevaitil, et ces sottises ne méritent guère qu'on y réplique. Si Dieu me prête vie et si je trouve des secrétaires, je le ferai en quelques pages, non pour convaincre une hérésie qui est morte, mais pour confondre moi-même l'ignorance et les blasphèmes de cet homme. Mais Votre Sainteté s'en acquittera mieux que moi; je ne veux pas avoir l'air de faire mon propre éloge, en défendant mes œuvres contre un hérétique. » Ce sont ses dernières paroles. Le vieux soldat du Christ mourait debout, face à l'ennemi; la victoire définitive commençait pour lui : la gloire l'avait devancée.
(Ij Ep. 143.
Cette étude n'aura pas été inutile, si elle a fait justice de la légende qui ne retient de toute l'œuvre polémique de saint Jérôme que quelques boutades à l'emporte-pièce et qui ne voit dans les rudes combats qu'il eut à livrer que les accès d'une humeur impatiente et maussade. On a dit avec raison qu'c-c il eut toute sa grandeur dans l'action (1) » ; toutefois sa vie active ne commença que dans la pleine maturité de son âge après vingt années d'études, de voyages, d'austérités et de méditations solitaires. Le séjour qu'il fit à Rome de 382 à 385 est l'époque décisive de cette longue carrière : c'est alors qu'ayant arrêté cette double conception de la vie chrétienne qu'il a si admirablement réalisée pour son compte dans la pratique de l'ascétisme et l'intelligence de l'Ecriture, il se dévoua tout entier à cet apostolat qui remplit les trente-cinq années de sa retraite laborieuse de Bethléem ; c'est aussi à partir de ce moment qu'il lui fallut s'armer pour défendre sans cesse son œuvre et sa personne contre la coalition de la jalousie, de la haine, du vice et de la sottise. L'écrivain se double dès lors du polémiste. Après l'avoir chassé de Rome, ses ennemis y travaillent sans relâche à étouffer sa voix. Ils échouent une première fois lors de la publication
(1) Thierry. Op. cit. Introd.
de son livré contre Jovinien ; mais bientôt la querelle origéniste leur fournit l'occasion d'un suprême effort et Rufîn se trouve servir à point leurs passions. Une machination terrible est montée contre lui et menace de l'écraser. De 398 à 401, il lui faut interrompre ses études pour sauver dans cette partie capitale qu'on le force à jouer toutes ses raisons de vivre, de travailler et de croire. Sorti victorieux de la bataille, il assure le triomphe do son œuvre; son nom s'impose désormais à la chrétienté ; champion de la foi contre Thérésie, ses ennemis se confondent avec ceux de TEglise et saint Augustin partage avec lui l'honneur de combattre Pelage. Cette dispute fameuse est donc autre chose qu'une simple querelle de moines. Si les coups partent de Bethléem et d'Aquilée, c'est à Rome que la partie se joue, dans cette Rome où son esprit est demeuré vivant, où sa gloire fut une conquête de haute lutte sur l'ignorance et sur le vice ; et c'est ainsi que l'étude de ce drame poignant, qui est au centre de près d'un demi-siècle de labeurs et de combats et où cette grande âme se découvre à nu, est d'un singulier intérêt pour la connaissance de l'homme, de son œuvre et de la société chrétienne de son temps.
Elle aura aussi contribué à dissiper une erreur plui générale et commune à trop d'écrivains ecclésiastiques, qui consiste à considérer les Saints comme « des êtres étrangers à l'humanité » (1) et comme c( les représentants impassibles d'une tradition toujours uniforme » (2), s'il y eut en efïet peu de nature plus généreuse, plus complexe, plus humaine que celle de cet illustre Docteur de l'Eglise. Un regret cependant nous attriste. De même qu'on ne photographie jamais qu'un seul aspect des choses,, c'est
(1) Hello. Phijsion. des saints.
(2) Villemain. Tableau de la litt. chrét.
une tâche ingrate en un sens de n^étudier que la vie publique de saint Jérôme et la nécessité du sujet nous a forcé de laisser dans l'ombre les trésors de tendresse que rhomme privé réservait à ses intimes. Il était de la famille de ces Bossuet et de ces Joseph de Maistre que l'histoire s'étonne de découvrir sensibles et bons jusqu'à la faiblesse, alors que la légende en perpétue le souvenir d'esprits entiers et de volontés implacables et hautaines. Quel livre charmant on pourrait écrire sur ces amis de saint Jérôme dont les figures délicates entrevues à travers les pages de cet essai en ont adouci l'âpreté polémique (1). Déceptions, violences, catastrophes, alertes et luttes incessantes, rien ne réussit à tarir la source vive de son cœur et l'on sait combien fut tenace pour Rufîn cette amitié qui ne consentait pas à finir. C'est qu'il sortait de ces souches barbares que la contagion d'une civilisation trop avancée n'avait pas encore entamées et qui fournissaient alors au vieux monde des natures primesautières, vigoureuses et riches de toutes les ressources accumulées pendant de longs siècles de repos moral. 11 tenait de sa Dalmatie, comme Tertullien de son Afrique, une exubérance de passion, une véhémence de sentiments et d'imagination qui marquaient d'une forte originalité chacune de ses paroles etchacune de ses démarches. Du jouroùildevintunhomme public, du jour où il se livra aux disputes des hommes, toutes les énergies de cette nature d'élite, faite pour susciter l'amour comme pour déchaîner la haine, se trouvèrent orientées malgré lui vers la polémique et c'est à cette contradiction intime et douloureuse de sa nature et des circonstances qu'il faut rapporter ces vivacités et ces rudesses que l'on a eu le tort d'attribuer à un défaut de justice ou à un manque de charité.
(1) Lagrange. Op. cit. Saint Jérôme et les dames romaines.
Brochet 31
On comprend que c< ce Saint à tempérament d'hérétique (1) » n'ait pas pu se contenter d'un christianisme mitigé ni d'une morale indulgente aux défaillances de la chair et aux vanités du siècle. La première expérience de la vie le rejeta d'emblée dans l'ascétisme le plus étroit et le plus rigoureux ; le mouvement provoqué dans tout l'Occident par la visite d'Athanase enthousiasma sa jeunesse ; la communauté d'Aquilée et les solitudes de Syrie le rompirent aux sévérités de la règle monastique ; le spectacle de Rome lui tît enfin concevoir la nécessité de restaurer la notion de la vie chrétienne et d'opposer à cette morale naturelle, qui survivait à la mort des Dieux et cherchait de toutes parts à prendre pied dans l'Eglise, les principes et Texemple idéal de cette vie religieuse qui est « de nécessité logique (2) » dans une religion venue prêcher non l'harmonie entre les passions, mais la suprématie rigoureuse de l'esprit sur la chair. Aussi a-t-il mérité la haine sarcastique de Luther (3) et nous avons vu le protestantisme chercher des ancêtres dans les hérétiques dont il a combattu les doctrines. C'est que plus encore que saint Ambroise, il est avec saint Augustin l'ouvrier et le Maître de la morale chrétienne dans ce grand siècle, qui, après avoir édifié le monument indestructible du dogme sur les ruines de l'arianisme, achèvera, par la condamnation de Pelage, de définir la morale à la lumière des Epitres de saint Paul, en la rattachant étroitement au dogme avec l'évêque d'Hippone et en la fondant solidement sur l'Ecriture avec le traducteur des Livres Saints.
Cependant cette nature de feu, prête à parcourir d'un bond toute la logique de sa pensée ou tout l'emportement i
(1) Thamin. Saint Ambroise et la morale chrétienne, VIII.
(2) Renan. Marc-Aurèle.
(3) Luther. Propos de table.
de sa passion, était admirablement tempérée par Tempreinte de Téducation romaine. Ce moine austère, fougueux et rigide, fut aussi le plus élégant, le plus scrupuleux et le plus délicat des lettrés. Tandis que les Réformateurs l'abominaient, les humanistes de la Renaissance ne se lassaient pas de le lire et Erasme le mettait au-dessus de Gicéron (1). Le songe fameux du désert atteste la lutte dramatique que le Cicéronien et le chrétien s'étaient longtemps livrée dans cette conscience où les deux mondes se trouvèrent aux prises ; mais, en 386, à Bethléem, la paix s'y était établie entre la foi nouvelle et <îette beauté antique qui ne pouvait pas disparaître avec l'erreur et que Dieu, selon le mot de Saint-Gyran, avait donnée aux hommes en attendant la vérité qu'il devaitleur départir. Le caractère de la vie et de l'œuvre de saint Jérôme, la longue suite de ses préfaces, de ses lettres justificatives^ l'importance des attaques dirigées sur ce terrain contre lui, le cas tout particulier qu'il fait de ces critiques qui blessent son amour-propre littéraire, le dédain de Tignorance, de l'incapacité de ses adversaires, ses susceptibilités et ses coquetteries d'écrivain, autant que le souci constant de la forme dans une œuvre nécessairement hâtive, la saveur et la pureté de sa langue, la force et le charme original de son style font de lui le digne ancêtre des humanistes aussi bien que le successeur direct des écrivains du passé. Nous n'avons pas à rappeler l'œuvre qui fait sa gloire ; nous nous attarderons encore moins à rappeler que son génie n'ait pas eu la pénétration et l'ampleur philosophique d'un saint Augustin. 11 fut, comme il l'avait souhaité, l'Origène latin, le Varron chrétien, et l'on jie saurait trop célébrer le service que ses travaux et ses
(1) Ep. ad Greverardum ; Vita Hier.
luttes rendirent à ces lettres et à cette langue latine dont il était si fier; sa correspondance n'a d'égale dans Tantiquité que celle de Cicéron lui-même ; il faut ajouter enfin ses livres polémiques à tant d'autres œuvres d'un haut intérêt littéraire. Bien plus, la littérature chrétienne sembleprendre conscience d'elle-même chez son premier historien sous cette forme latine qui restera sa forme définitive.. Nourri de Cicéron et de Virgile autant que des Livres Saints, il donne au Moyen Age cette Bible qui sera f Homère de la chrétienté et il lui laisse le portrait idéal de ce Sage^ chrétien qui, plus encore que le Sage antique, trouve au sein de l'ascétisme et de l'étude la noblesse et la dignité dans le bonheur terrestre.
C'est surtout cette originalité qui lui a valu la place éminente qu'il occupe dans la reconnaissance et la vénération de l'Eglise. Romain plus encore que latin, ni ses voyages, ni ses études, ni son séjour en Orient n'entament la solidité de cette orthodoxie qui lui fait placer le critère de la vérité dans l'obéissance à Rome. La sûreté de son jugement en matière de foi impose naturellement une limite infranchissable à ses investigations ; sa curiosité ignore les témérités d'une pensée audacieuse et ne s'accommode pas d'une liberté sans frein. Développant les idées ébauchées par Tertullien, il voit dans la tradition la ga* rantie de la vérité scripturaire ; il place dans le Saint Siège Apostolique la garantie de cette même tradition. De ce point de vue, il oppose une fin de non recevoir absolue à l'hérésie, qui se condamne a priori du fait qu'elle se détache de l'Eglise, règle suprême de la vérité (1). 11 apparaît |ei comme un des artisans les plus clairvoyants de cette primauté romaine (2) qui s'établit définitivement au cin-
(1) Ap. III, 29. Ubi est norma veritatis,
(2) Largent. Saint Jérôme.
IS
quième siècle sur les ruines du monde antique ; la légende qui fait de lui le premier des Princes de l'Eglise s'accorde avec l'histoire et Ton comprend quelle tristesse envahit son âme à l'heure effroyable où la Rome nouvelle, capitale du monde spirituel, sembla sombrer d'un même coup avec la Rome antique, capitale de l'Empire du monde.
Est-il besoin d'insister après l'analyse minutieuse que nous en avons faite sur l'intérêt littéraire de cette œuvre polémique si diverse et si une, qui fait si étroitement «orps avec l'œuvre, la pensée et la vie intime de ce génie si orginal? Si la valeur singulière d'ouvrages tels que les livres contre Jovinien, contre Rufîn, contre Pelage, sans parler des Epitres à Pammaque, à Gtésiphon et de tant d'autres lettres ou préfaces^ n'a 'pas éclaté aux yeux du lecteur, c'est une preuve de l'insuffisance, non de l'inutilité de notre étude. L'Eglise est une institution essentiellement militante. A l'apologétique des siècles héroïques, qui s'était attaquée à la crédulité ou avait riposté à la|fureur du paganisme, avait succédé la polémique pour la défense de l'intégrité de la foi contre les tentatives de l'hérésie. C'est toujours le même ennemi qui menace l'œuvre du Christ; s'est toujours cet esprit d'orgueil et de luxure qui a trairaillé l'humanité aux temps anciens et qui a parlé par la Douche des philosophes; mais un âge nouveau commence îour la polémique chrétienne : c'est dans l'Eglise même, î'est contre des chrétiens qu'il faut lutter désormais. Peronne ne l'a mieux compris que saint Jérôme. Il reste un les principaux témoins des controverses origéniste et péla- ■ienne. Toutefois, les méthodes decombatnepeuventchaner et, sous sa forme nouvelle, la polémique chrétienne pour uit son développement naturel. Des auteurs précédents, les ns comme Minucius Félix et Lactance s'étaient élevés isqu'à une polémique abstraite, voisine de la discussion
académique ; les autres comme Tertullien, Hilaire et surtout Lucifer, aussi intéressés personnellement à l'issue des batailles que la cause dont ils étaient les avocats, s'étaient jetés tout entiers dans leurs écrits et justifiaient le mot cruel d'Ammien Marcellin sur la fureur fratricide des chrétiens. L'œuvre de saint Jérôme ne manque pas d'exemples des deux genres : le Contra Vigilaiitium rivalise de violence avec les Invectives de Lucifer ; le livre contre les Pélagiens et le court, mais alerte, élégant et spirituel dialogue qu'il écrivit contre les Lucifériens à Antioche ou à Rome et qui se trouve tant par la forme que par le fond en dehors de l'ensemble de son œuvre polémique, ont Tun le calme puissant d'une argumentation solide et sûre, l'autre l'ironie souriante d'un esprit sans inquiétude et indulgent. Mais ce qui fait la valeur et l'intérêt singuliers des Apologies plus encore que du livre contre Jovinien, c'est que, debout dans la mêlée, payant de sa personne autant que de sa pensée (1), l'auteur s'y tient à une égale distance de la dissertation didactique et des personnalités, brutales. On ne peut mieux définir son talent qu'il ne l'a fait lui-même dans son Apologétique à Pammaque. Appliquant tout l'effort de sa dialectique à appuyer la vérité traditionnelle de sa prodigieuse érudition, il apporte dans cette argumentation d'autorité si bien adaptée au génie de l'Occident l'accent passionné d'un homme qui défend sa propre cause autant que celle de l'Eglise.
Aussi bien, c'est le propre des œuvres classiques de participer à la fois du général et du particulier et d'associer les questions les plus abstraites à la complexité infinie du cœur humain. Les livres polémiques de saint Jérôme ne sont pas moins accessibles à notre intelligence que les discours des
(i) Totus in certamine, C. Jov. I, 12-13.
avocats ou des orateurs antiques; ils reposent sur un fonds d'idées dont nous vivons entrore; sa puissante personnalité les remplit tout entiers et, si la valeur d'un ouvrage se mesure à l'originalité de Fauteur, ils méritent de figurer au premier rang de ses œuvres, à côté de sa correspondance. Ecrites à l'heure critique de sa vie publique, les Apologies nous apparaissent comme son chef d'œuvre. Si son adversaire a laissé aussi dans ses Invectives le plus personnel de ses livres, jamais saint Jérôme ne s'est élevé plus haut que dans ces plaidoyers/?ro6/omo d'un souffle si ample et si généreux, d'une si noble indignation, d'une si superbe ironie, d'une raison si lumineuse, d'une science si vaste et si précise, mais aussi d'une fermeté si rigoureuse et d'un dévouement si entier à ses convictions. Peu d'œuvres montrent mieux dans quel sens la littérature latine pouvait continuer son développement et se renouveler à la faveur de cette Renaissance chrétienne sans cesser d'être elle-même. Si le christianisme semblait tarir plus d'une des sources de la poésie antique (1), le genre souverain de l'éloquenee subsistait intact ; témoin cette cause capitale plaidée à Rome à la veille de la catastrophe qui vint interrompre pourtant de siècles la chaîne des âges : ces moines qui font assaut d'arguments et d'invectives, avec moins d'art, mais avec autant d'esprit et de passion que les orateurs classiques, sont bien leurs descendants directs et dans leur éloquence s'opère la fusion des deux mondes.
(1) Puech. Prudence,
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