DERNIÈRES LETTRES
foi... Tu agiras excellemment si, laissant toutes choses, tu gagnes l'Orient et en particulier les Saints-Lieux. Ici tout est tranquille. Ils ont gardé dans le cœur tout leur venin, mais ils n'osent ouvrir leur bouche impie... Notre maison, pour les ressources matérielles, a été complètement ruinée par les persécutions des hérétiques, mais, par la faveur du Christ, elle est pleine de richesses spirituelles. Il vaut mieux n'avoir que du pain à manger que perdre la foi. ' »
Une dernière lettre était adressée à ses chers amis d'Afrique Alypius et Augustin ^. C'était à la fois le chant du cygne de l'amitié, le cri de victoire, le souhait de repos du brave, dont la tâche est finie et qui sait que d'autres sont là pour assurer la relève, avec la défense :
({ Le saint prêtre Innocentius qui vous porte ce mot, ne devant point, l'année dernière, revenir en Afrique, n'avait pas pris mes lettres pour vous. Pourtant nous remercions Dieu qu'il en ait été ainsi, puisque notre silence a été surmonté par vos lettres. Pour moi toute occasion m'est très agréable qui s'offre d'écrire à vos Révérences. Dieu m'est témoin que si c'était possible, prenant les ailes de la colombe, j'irais m'enfermer dans vos embrassements, en tout temps, vu le mérite de vos vertus, maintenant surtout, parce que votre coopération et votre initiative ont jugulé l'hérésie de Celestius. Elle avait tellement infecté les cœurs de beaucoup que, se voyant vaincus et condamnés, ils conservent encore le venin de leurs âmes et ne pouvant autre chose, nous détestent, nous qu'ils rendent responsables de la perte de leur liberté pour enseigner le mal.
« Vous me demandez si j'ai répondu aux livres d'Annianus ^, le faux diacre de Célada, qui se repaît abondamment pour fournir aux blasphèmes d'autrui des paroles vaines. Sachez que ces livres m'ont été envoyés en feuilles par le saint frère Eusèbe, il y a peu de temps. Depuis lors les maladies se succédant, puis la dormition de votre sainte et vénérable fille Eustochium, m'ont fait tant souffrir que je les ai presque dédaignés. Il se retourne toujours vers le même bourbier, et sauf des mots sonores et empruntés, il n'y a rien. C'est cependant un grand résultat qu'en tâchant de répondre à ma lettre, il se découvre plus ouvertement et rend manifestes à tous ses blasphèmes. Tout ce qu'il (Pelage) prétend avoir nié
^ Epist. CXXXIX. Il doit s'agir du second voyage d'Innocentius, auquel fait allusion la lettre CXLIII, qui est de 419. Voir la chronologie, t. II, p. 61-62.
2 Epist. CXLII.
' Voir sur ce collaborateur de Pelage la notice de Garnier (Diss. I, 7 ; et VI, 5 ; PL, XLVIII, 298-305, et 626-630). On sait qu'il a traduit plusieurs ouvrages de saint Jean Chrysostome.
dans ce lamentable synode de Diospolis, il l'affirme dans cet ouvrage. Ce n'est pas difficile de répondre à ses très ineptes balivernes. Si Dieu me donne vie et si j'ai suffisance de scribes, en quelques séances de travail je lui répondrai, moins pour réfuter une hérésie enterrée que pour mettre en relief son impéritie et ses blasphèmes. Votre Sainteté le ferait encore mieux. Nous ne serions pas obligés ainsi de louer contre un hérétique notre propre travail. Nos saints fils communs, Albina, Pinien et Mélanie, vous saluent très fort. Cette courte lettre je vous la fais porter de la sainte Bethléem par le saint prêtre Innocentius. Votre petite fille Paula vous demande avec larmes de vous souvenir d'elle et vous salue beaucoup. En bonne santé et vous souvenant de moi, mes Seigneurs, que la clémence du Christ vous protège. Seigneurs vraiment saints et Pères vénérables par l'affection universelle. »
A quelque temps de là ^, probablement le 30 septembre 419, fortifié par les prières de sa communauté, le vieux moine était à son tour appelé à la récompense et à la paix éternelles. Lui qui avait conservé pour la postérité le souvenir de tant de chères figures chrétiennes ne trouva point, pour le faire revivre ou seulement raconter ses derniers jours, une plume amie. Du moins le temps ne nous a-t-il rien conservé. Seul un tombeau, placé non loin de celui de Paula, rappelait aux pèlerins son souvenir 2.
Mais il est de ceux à qui leurs œuvres suffisent. Tandis que des biographies tardives déformaient sa légende, sa grande figure en même temps que son œuvre s'imposaient à tous dès le lendemain de sa mort, et son autorité n'a fait que croître. C'est elle qui inspire le décret gélasien. Précisément parce qu'il n'a pas cherché
^ Il n'y a pas à retenir le détail légendaire, apparaissant pour la première fois dans la vie tardive Hieronymus noster (PL, XXII, 183) : «Tanta denique lassitudine fatigatus est ut etiam in stratu suo iacens, funiculo trabe suspense, supinisque manibus apprehenso erigeretur. » Le passage qui précède immédiatement ce texte est d'ailleurs altéré et doit être reconstitué à l'aide des passages parallèles dans les autres vies. Voir note complémentaire T. Sur la date de la mort, cfr la chronologie.
2 Itinéraire d'Antonin (édit. Geyer, XXIX, dans CSEL, t. XXXIX, p. 178), amplifié dans la seconde recension (Ibid. p. 209) : « Hieronymus presbyter in ipso ore speluncae ipsam petram sculpivit et monumentum sibi fecit ubi et positus est. » Sur ses reliques et son culte, voir le Commentarius (§ LXIV- LXXVI) de Stilting dans les AA. SS., 29 Septembris, t. VIII de septembre, p. 633-663 (Anvers 1762).