‹ Saint Jérôme (volume 2)Chapitre 13 sur 106 · EDUCATION A ROME I · texte numérisé non relu

EDUCATION A ROME I

La transcendance des dogmes révélés lui apparaissait plus éclatante dans le contact quotidien avec les erreurs des philosophes ou de l'hérésie et les puériles absurdités du polythéisme. Il n'y eut pas jusqu'à la réaction de Julien, avec la fin si brusque de l'empereur apostat, où à Rome même, dans l'entourage de Jérôme, des païens virent l'intervention impitoyablement rapide et sévère du Dieu des chrétiens ^, qui n'exerçât sur sa vie religieuse une influence profonde et ne l'inclinât à la démarche décisive. Ses vraies dispositions, la profondeur de sa religion, en même temps que sa curiosité universelle, éclatent à plein dans ces promenades dominicales, auxquelles il a consacré cette page émue :

«Dans mon enfance, à Rome, quand je m'adonnais aux études libérales, j'avais coutume, avec d'autres camarades de même âge et de même conduite, de visiter, le dimanche, les tombeaux des Apôtres et des Martyrs. Nous entrions souvent dans les cryptes profondément creusées sous terre et présentant aux promeneurs, de chaque côté, le long des parois, des corps ensevelis. Tout y est si obscur qu'on y voyait presque réalisée la parole prophétique : «Qu'ils descendent vivants dans les enfers.» Une lumière venant d'en haut tempérait à peine çà et là l'horreur de ces ténèbres ; c'était moins une fenêtre qu'une ouverture laissant descendre le jour. Puis on se remettait en marche à petits pas, immergés dans une nuit noire qui nous rappelait le vers de Virgile : Partout l'horreur et le silence même terrifient nos âmes ^. »

Cette visite aux Catacombes, l'esprit hanté à la fois des souvenirs prophétiques et des réminiscences virgiliennes, offre l'image de ce que Jérôme sera toute sa vie: insatiable dans son désir de savoir et infatigable dans ses recherches, impuissant à se déprendre, dans la vie religieuse la plus intense, de la culture clas-

^ Comm.in Habacuc, III, 14 (PL, XXV, 1329-30) : « Dum adhuc essem puer et in grammaticae ludo exercerer omnesque urbes victimarum sanguine polluerentur, ac subito, in ipso persecutionis ardore, Iuliani nuntiatus esset interitus, eleganter unus de ethnicis: Quomodo, inquit, christiani dicunt Deum suum esse patientem et cive^UaKov ? Nihil iracundius, nihil hoc furore praesentius, ne modico quidem spatio indignationem suam difîerre potuit. Hoc ille ludens dixerit.»^

" Comm. in Ezech. XL, 5, livre XII (PL, XXV, 375, A B), Remarquer surtout les premiers mots : « Dum essem Romae puer et liberalibus studiis erudirer, solebam cum ceteris, ejusdem aetatis et propositi, diebus dominicis sepulcra apostolorum et martyrum circuire. » Le propositiim désigne ici, me semble-t-il, plus que la simple adhésion au christianisme, sans aller jusqu'à la profession monastique, selon le sens fréquent de ce mot dans la langue de saint Jérôme.

l6 LES PREMIÈRES ANNEES

sique, mais n'ayant d'ailleurs aucune peine à associer la piété et la littérature et à les faire serv'ir ensemble le Christ dont l'amour rayonnait sur sa vie. Combien profondes furent les impressions reçues au cours de ces pèlerinages aux Catacombes, il est facile de le deviner! Enracinant toujours plus profondément la foi dans l'âme de Jérôme, elles le désenchantaient des joies du monde, qu'il retrouvait ardentes à le poursuivre dans les rues bruyantes de la capitale. Il y apprenait le vrai sens de la vie et l'orientation nécessaire de son activité.

Aussi n'est-il pas étonnant qu'il se soit décidé à recevoir le baptême ^. Il était fier de le rappeler plus tard ; c'est à Rome qu'il avait revêtu la robe blanche du néophyte, la livrée du Christ. Plus encore pour cette consécration religieuse que pour la formation définitive de son esprit, Jérôme verra dans Rome sa véritable patrie. Avec une nuance marquée de dédain, il s'étonnera bientôt, en Orient, qu'on vienne exiger de lui « Romain » une profession de foi dont la Chaire romaine de Pierre ignore les termes ^.

Lui arriva-t-il cependant, après son baptême, malgré sa bonne volonté et sa ferveur, de retomber dans ses anciennes fautes ? On l'a cru généralement, mais surtout sur la foi d'un texte qui n'est qu'un emprunt littéraire et une glose de prédicateur. Il a souvent, il est vrai, parlé lui-même de ses crimes et de ses forfaits. Avec sa tendance à l'exagération, rien n'oblige à voir là autre chose que l'expression hyperbolique de ses regrets pour les égarements antérieurs à son baptême ou les menues défaillances de la vie quotidienne. Quoi qu'il en soit, s'ils se produisirent, ces écarts furent

1 Pour la date du baptême, voir le texte cité, p. lo, n. 2, de VApol. III, 39, d'où il semble résulter qu'il fut reçu après les études philosophiques commencées, c'est-à-dire, assez tardivement, au cours du séjour fait à Rome.

^ Epist. XV, I : « Ideo mihi cathedram Pétri et fidem apostolico ore laudatam censui consulendam ; inde nunc meae animae postulans cibum unde olim Christi vestimenta suscepi. » Ibid., 3 : « Novellum a me homine Romano nomen exigitur. » Epist. XVI, 2 : « Ego igitur, ut ante iam scripsi, Christi vestem in Romana urbe suscipiens. » Ces sentiments pour Rome subirent une éclipse après le brusque départ de 385. — Rome est alors la Babylone et la magna meretrix de l'Écriture ; mais les vrais sentiments reparaissent, dans la douleur et l'espèce d'agonie morale où le jeta la prise de Rome par Alaric; cfr Comm. in Ezech., préface du livre pf (PL, XXV, 15-16) et aussi la lettre LXIII, 2, à Théophile.

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