SÉJOUR A TREVES I
momentanés et c'est en chrétien convaincu et décidé à faire honneur à son baptême que, ses études terminées, Jérôme, toujours en compagnie de Bonose, quitta la Ville éternelle^.
Nous ignorons à quelle date prit ainsi fin sa vie d'étudiant ^. Sur les années qui suivirent, nous n'avons que des renseignements épisodiques, donnés par Jérôme au hasard de ses souvenirs. C'est ainsi que, peu après son départ de Rome, il fit un assez long séjour sur « les rives à demi barbares du Rhin ». Son fidèle Bonose l'accompagnait et partageait avec lui à Trêves le vivre et le couvert ^. Était-ce un voyage d'agrément ? Si l'on se rappelle que Trêves était alors la résidence ordinaire de Valentinien, on serait plutôt porté à penser que saint Jérôme s'y rendit pour affaires, peut-être même pour essayer d'y « faire carrière ». En effet, on le verra plus loin, il était encore incertain sur son avenir et ne songeait pas, en dépit de sa ferveur chrétienne, à quitter le monde. De ce séjour sur le Rhin *, il a rapporté quelques détails
^ Voir note complémentaire B.
^ TiLLEMONT (Mémoires, t. X, p. 567) fixe cette date au plus tard à 370. Jérôme avait alors certainement atteint la 20® année donnée par la loi de Valentinien comme limite au séjour des étudiants de province à Rome {Cod. Theod.'KlV, t. IX, I, du 12 mars 370). Elle pourrait expliquer dans ce cas le départ de Rome, de Jérôme, de Bonose et de Rufin.
* Epis t. III, s : « Cum post romana studia ad Rheni semibarbaras ripas eodem cibo, pari frueremur hospitio. »
^ Il est possible qu'il ait profité de cette occasion pour voyager dans le reste de la Gaule, mais on le suppose sur des indices très insuffisants (Vallarsi, Vita HieronymiyW, 3; PL, XXII, 19) : « Arripuit itaque iter in Gallias neque unam modo aut alteram ex his invisit, sed omnes, quoad eius licuit, Galliarum oras perlustravit, ut ex omnibus doctis viris et bibliothecis thesaurum sibi scientiae compararet. » Il s'appuie sur un texte (Epist. CXXIII, 16), où Jérôme, près de quarante ans plus tard, racontant les invasions des barbares, énumère les villes qui ont eu spécialement à souffrir. A ce compte on pourrait soutenir que Jérôme a visité toutes les villes dont il fait mention dans son œuvre, surtout dans sa Chronique. Il est à remarquer que, pour Toulouse, dans sa correspondance avec l'évêque saint Exupère ou avec les moines Alexandre et Minervius, il n'y a aucune trace de connaissance personnelle de cette ville; M. Bernard {Voyages, chap. II, 2), renchérissant, en vertu du même raisonnement, le fait aller aussi en Espagne.
l8 LES PREMIÈRES ANNEES
intéressants à relever pour l'étude de sa personnalité. Certains montrent en lui un voyageur attentif à recueillir les traits de mœurs et à observer les hommes et les choses. Il affirme quelque part ^ avoir vu en Gaule une tribu britannique, les Alticotti, qui se livrait encore à l'anthropophagie. Alors que ces barbares trouvaient en abondance, dans les forêts, des troupeaux de porcs et d'autres animaux, ils préféraient prélever sur les bergers ou les femmes tombant entre leurs mains ce qu'ils regardaient comme des morceaux de choix. La langue attira aussi son attention. Plus tard passant par Ancyre, en Galatie, il crut reconnaître une parenté entre le dialecte parlé par les habitants et celui de la Gaule rhénane. Il y voyait une confirmation de leurs affinités ethniques ^.
Une impression qui le concernait plus directement lui rendit cher à jamais son passage à Trêves. Ce n'était pas seulement une métropole civile importante. Le christianisme y florissait. Depuis que saint Athanase, aux jours lointains de son premier exil sous Constantin ^, y avait semé les germes de la vie monastique avec ses récits sur saint Antoine et ses disciples, cette forme supérieure de vie évangélique y avait conquis de nombreux adeptes et provoqué la constitution de monastères dont la vue était un appel permanent à la perfection. L'émouvant récit où Pontitianus ^ racontait plus tard à saint Augustin la vocation subite de deux officiers de la suite impériale, lors d'une visite inopinée à l'un de ces monastères, atteste cette action bienfaisante. Il est probable que ce fut un spectacle du même genre qui agit sur Jérôme. Dieu lui fit voir le danger de la vie mondaine et la gran-
^ Adversus lovin. II, 7 (PL, XXIII, 296, A) : « Cum ipse adulescentulus in Gallia viderim Alticottos, gentem britannicam, humanis vesci carnibus, et cum per silvas porcorum grèges et armentorum pecudumque reperiant, pastorum nates et feminarum (et) papillas solere abscindere et has solas ciborum delicias arbitrari. »
^ Comm. in... Galatas, II, préface, fin (PL, XXVI, 357, A) : « Galatas, excepto sermone graeco quo omnis Oriens loquitur, propriam linguam eandem paene habere quam Treviros nec referre si aliqua exinde corruperint. »
^ Bardy, Saint Athanase, p. 44 et 48-49.
* Confess. VIII, 6 (PL, XXXII, 755-756).