RELATIONS ÉPISTOLAIRES AVEC L'OCCIDENT
avec le prêtre Marc et un moine du nom de Zenobius^. Florentinus, en lui écrivant de Jérusalem, avait réveillé en lui le désir du pèlerinage à la ville sainte et mis presque en danger sa résolution de ne vivre qu'au désert. Du moins Jérôme souhaitait-il, par un commerce épistolaire actif, consolider cette amitié nouvelle ^ . La même lettre témoigne en revanche d'une résignation un peu surprenante à l'égard de Rufin, après les effusions qui avaient salué son arrivée en Orient. Il répond d'un ton qui nous paraît bien détaché : « Le frère Rufin, m 'écrivez- vous, n'est pas encore venu. S'il vient, il n'y aura pas grand profit pour mon désir, puisque je ne le verrai point. La distance est si grande entre nous qu'il ne peut accourir ici et moi je suis enfermé dans les limites de la solitude conquise, si bien que je n'ai plus le droit de faire ce que j'avais désiré ^. »
Ses amis d'Aquilée ne l'oubliaient point et plusieurs lettres vinrent lui apporter de leurs nouvelles. Le diacre Julien lui écrivit pour lui reprocher de ne pas donner signe de vie, et l'informer des heureuses dispositions où persévérait sa sœur. Chromatius, son frère Eusebius et Jovinus lui envoient une lettre com-^ mune où ils lui parlent de Bonose, l'insulaire, tout entier à la con-^ templation divine. Ils lui redisent leur affection. Aux uns et aux autres le solitaire répond en exprimant sa joie de recevoir leurs
ducit... et licet supradictus frater saepe me visitet atque ita ut sua in Christo viscera foveat, tamen longo a me spatio seiunctus, non minus mihi dereliquit abeundo desiderium quam adtulerat veniendo laetitiam. » Epist. XV, 5 : « Et ne forte obscuritas loci in quo dego f allât baiulos litterarum, ad Evagrium presbyterum, quem optime nosti, dignare scripta transmittere. »
^ Epist. XVII, titre et 4.
^ Epist. V, i: « Quibus lectis ita reaccensus est animus Hierosolymam proficiscendi ut paene nocuerit proposito, quod profuerit caritati. » Dans la lettre précédente (IV, 2), écrite encore d'Antioche, il avait dit : « Sanctus presbyter Evagrius plurimum te salutat et Martinianum fratrem iuncto salutamus obsequio, quem ego videre desiderans catena languoris innector. » Son enthousiasme pour la vie au désert lui fit sacrifier Jérusalem.
^ Epist. V, 2 : « Rufinus autem frater, ut scribis, necdum venit et, si venerit, non multum proderit desiderio meo,cum iam eum non sim visurus (il s'agit de l'arrivée à Jérusalem). Ita enim et ille longo a me intervallo separatus est ut hue non possit currere et ego arreptae solitudinis terminis arceor ut coeperit mihi iam non licere quod volui. » Hilberg préfère la variante nolui de certains manuscrits. Il faudrait alors traduire : «de faire ce à quoi j'ai renoncé. »
lettres, son désir de continuer ce commerce épistolaire si heureusement repris. Il leur recommande instamment et aussi à l'évêque d'Aquilée, Valérien, de ne point abandonner cette jeune sœur que l'adolescence, où elle entre, expose à bien des dangers, et qui, chez elle, ne trouve aucun secours spirituel. Elle sera flattée et encouragée si par leurs lettres ces graves personnages viennent la stimuler. Leurs bonnes dispositions le trouvent très reconnaissant. A l'occasion de Bonose, dont il reprend les louanges, ou de la mère et des sœurs de Chromatius, vivant en recluses dans leur maison familiale, il redit son enthousiasme pour la vie parfaite. On a vu déjà qu'il était aussi en relations d'échanges littéraires avec Paul de Concordia ^.
Toutefois quelques amis paraissaient l'oublier. Il se plaint que Nicéas, à son retour d'Orient, ne songe plus à lui et, contrairement au conseil de Lélius, « déchire » les amitiés, au lieu de les « découdre ». Il reproche de même son silence au moine Chrysocomas d'Aquilée. Un autre moine, d'Haemona,a déjà reçu de lui plus de dix lettres sans envoyer de réponse. Que cet Antonius « n'ait pas tant de superbe et ne dédaigne pas, quand le Seigneur parle à ses esclaves, de s'entretenir, lui, avec un frère ! ^ » Mêmes reproches et objurgations aux vierges d'Haemona; d'elles aussi, pas un mot de réponse à ses nombreuses lettres ! On les avait prévenues contre lui : dans la sécurité de sa conscience, il leur rappelle avec insistance que seul le Seigneur est juge : « Autre, mes chères sœurs, est l'appréciation de l'envie humaine, autre celle du Christ. La même sentence n'est pas portée à son tribunal et dans les coins où l'on chuchote ^. » On se rappelle qu'une vieille inimitié existait entre Jérôme et sa tante Castorina. Bien qu'il lui en coûtât, désireux de décliner toute responsabilité dans la persistance de cet état de choses peu évangélique, Jérôme écrivit une première lettre. Un an après, n'ayant point obtenu de réponse, il revenait à la charge et demandait, assez rudement d'ail-
^Epist.vi,yu,x.
^ Epist. VIII, à Nicéas, sous-diacre d'Aquilée, IX, à Chrysocomas, XII, à Antonius.
^Epist.yA.
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leurs, une réconciliation qui réparerait le scandale passé ^. De Stridon il était sans nouvelles directes et se demandait si sa patrie existait encore ^.
Le solitaire de Chalcis n'oubliait pas le transfuge dont la pensée lui faisait encore saigner le cœur. Héliodore est mentionné en passant dans quelques lettres, mais Jérôme lui réservait, en exécution de la promesse faite à sa prière expresse, une épître ^ qui serait un suprême et puissant effort pour le ramener près de lui. Il y mit tout son cœur en même temps que tout son art. Peu de pages témoignent d'autant de maîtrise de soi-même et du sujet. Tour à tour les adjurations pathétiques, les objurgations véhémentes, les raisonnements pressants, viennent plaider la cause de la solitude désertée. Pas de fausse note; aucun de ces écarts de langage comme Jérôme en offre ailleurs et qui diminuent l'effet cherché *. C'est bien l'ami qui parle, attentif à ne point blesser les susceptibilités légitimes de son ami, à lui épargner les récriminations injustes ou les exagérations inefficaces. C'est l'Écriture même qui condamne Héliodore; Jésus-Christ dont la voix lui reproche sa défaillance dans la voie de la perfection. Quand Jérôme a retourné le problème sous toutes ses faces, dilué toutes les objections, rappelé les devoirs de la milice monastique et les dangers auxquels expose la vie sacerdotale ainsi que ses responsabilités, il chante l'hymne de la solitude et, dans un tableau final grandiose, laisse son correspondant en présence du Juge suprême, venant à la fin des temps apprécier toutes choses à leur valeur vraie. Pour être dans une tranquillité joyeuse,
^ Epist. XIII, ad Castorinam materteram.
^ Epist. VI, 2, à Julien d'Aquilée : « Hic enim ubi nunc sum, non solum quid agatur in patria sed an ipsa patria perstet ignoro. »
3 Epist. XIV.
* Cependant lui-même plus tard jugeait la lettre assez sévèrement. Il est vrai qu 'Héliodore était alors évêque et que l'aveu était adressé à son neveu Népotien {Epist. LU, i) : « Scripsi ad avunculum tuum, sanctum Heliodorum, exhortatoriam epistulam plenam lacrimis querimoniisque, et quae deserti sodalis monstraret effectum. Sed in illo opère pro aetate tune lusimus et, calentibus adhuc rhetorum studiis atque doctrinis, quaedamscolastico flore depinximus. » Il est question d'Héliodore dans les Epist. III, 2 ; IV, i ; V, 2 ; VI, 2 ; IX. La lettre eut beaucoup de succès; la pénitente Fabiola l'avait apprise par cœur (Epist. LXXVII,9).
à ce moment d'universelle frayeur, quel labeur n'accepteraiton pas ?
Cependant le temps allait venir où Jérôme lui-même se verrait forcé de quitter cette solitude si aimée : « L'antique fureur a de nouveau mis aux prises les peuples orientaux entre eux ; la tunique sans couture du Christ est par eux déchirée en mille pièces. » Telle ert la plainte qu'il formulait bientôt, tiraillé en sens divers par les partis qui divisaient alors Antioche et la Syrie ^. A côté des ariens de diverses nuances mais franchement reconnus comme hérétiques, il y avait chez les orthodoxes trois groupes qui se réclamaient également, et avec pièces à l'appui, de la communion avec Rome. La masse était gouvernée par Mélèce, mais il avait eu comme prédécesseurs des évêques arianisants, et comme parrain, pour sa translation de Sébaste à Antioche, le trop fameux homéen Acace de Césarée. Vainement professait-il ouvertement la foi de Nicée et subissait-il un troisième exil pour elle ; vainement étaitil soutenu énergiquement par saint Basile et la grande majorité de l'épiscopat oriental. Un petit groupe d'irréductibles persistait à rejeter sa communion et à faire église à part sous la direction de Paulin, irrégulièrement ordonné évêque par Lucifer de Cagliari. Depuis peu de temps une troisième faction s'était constituée. Un prêtre de Mélèce, assez influent. Vital, avait adhéré au parti d'Apollinaire et, sacré par ce dernier, se prétendait à son tour le seul évêque légitime d'Antioche. De la métropole l'agitation avait gagné les campagnes. Elle s'étendait jusqu'au désert et y suscitait parmi les moines de pénibles et interminables discussions.
Sur cette question de personnes se greiïait une dissension doctrinale. Pris entre l'arianisme qu'ils combattaient vigoureusement et l'accusation de sabellianisme 2, portée contre les orthodoxes par les ariens, surtout à cause des erreurs de Marcel d'Ancyre, saint Mélèce, saint Basile et leurs amis avaient adopté, pour ex-
* Epist. XV, I. Sur ce qui suit, voir Cavallera, Le schisme d'Antioche, 1905. ^L'arianisme niait la divinité réelle du Fils et de l' Esprit-Saint; le sabellianisme, leur personnalité distincte de celle du Père.