LA VIE AU DESERT
pour enchanter les lecteurs occidentaux. C'était la digne suite, plus merveilleuse encore, de l'histoire d'Antoine dont elle formait comme le complément. On s'y retrouvait dans cette région, intermédiaire entre le ciel et la terre, où les apparitions surnaturelles et les visions étranges, où les miracles et les prodiges avaient leur place au même titre que les événements de la vie ordinaire, où les bêtes fauves elles-mêmes se faisaient les dociles servantes de l'homme pleinement réconcilié avec Dieu. Si extraordinaires que nous paraissent aujourd'hui les contes sur l'hippocentaure, — Jérôme a quelque doute cependant sur sa réalité, — ou sur le satyre aux pieds fourchus, Jérôme y croyait, comme presque tous ses contemporains ^. Son imagination vive a su animer brillamment les scènes pittoresques ou gracieuses qu'il raconte, mais il était certainement le premier à s'en enchanter. L'esprit critique chez lui s'exerçait en d'autres domaines.
Dans sa lettre d'envoi à Paul de Concordia, Jérôme écrivait modestement: « Si ce petit présent est de votre goût, j'en ai d'autres mis en réserve : avec diverses marchandises orientales, cela parviendra jusqu'à vous, si l'Esprit-Saint enfle les voiles ^. » Nous ignorons à quelles œuvres il fait ici allusion. Peut-être le Commentaire d^Abdias était-il du nombre.
Ces travaux assidus ne répondaient pas seulement au besoin de remplir fidèlement une des obligations essentielles de la vie monastique, ils assuraient à Jérôme l'indépendance de la vie matérielle. Sur la fin de son séjour au désert, il écrivait avec la fierté de l'honnête travailleur qui ne doit rien à autrui : « Je n'ai rien pris à personne, je ne reçois pas la charité comme un oisif; c'est à la sueur de mes bras que je me procure le pain de chaque jour ^. »
^ Voir les textes dans J. Berger de Xivrey, Traditions tératologiques , Paris, 1836, part. I, chap. IX, p. 28-37 : hippocentaure ', chap. XLIX, p. 156-159 et part. IV, p. 470-483 : La propriété des satires.
^ Epist. X, 3 : « Si hoc munusculum placuerit, habemus etiam alia condita quae, cum plurimis orientalibus mercibus, ad te, si spiritus sanctus adflaverit, navigabunt. » Il est probable que la lettre date seulement du second séjour à Antioche ou à Constantinople. Voir la chronologie, t. II, p. 16-17.
' Epist. XVII, 2 : « Nihil alicui praeripui, nihil otiosus accipio, manu cottidie et proprio sudore quaerimus cibum, scientes ab apostolo scriptum esse : « Qui autem non operatur nec manducet » (II Thess. III, 10).
Mais l'homme ne vit point seulement de pain. Jérôme n'était pas qu'un érudit toujours en quête de connaissances ou un lettré se complaisant à écrire. La solitude, plus encore morale que matérielle, de ce désert où personne ne parlait sa langue, avait avivé en lui la soif d'affection. De là une correspondance active où il épanchait avec ses amis, proches ou lointains, et les plus proches lui paraissaient bien lointains, dans cette région perdue aux confins du monde civilisé, son besoin d'avoir de leurs nouvelles et sa joie de vivre au désert. C'est qu'en effet, en dépit des luttes intérieures auxquelles ses passions mal éteintes le livrent si tragiquement, Jérôme est vraiment heureux. Il ne demande qu'à voir ses amis partager son bonheur. Les lettres de cette époque ne trahissent guère les heures d'angoisse dont il nous fait ailleurs confidence. C'est bien du cœur que jaillit son hymne en l'honneur de la solitude, pareil au chant nautique « des marins rentrant joyeux au port » :
« O désert tout diapré des fleurs du Christ ! O solitude qui produit les pierres précieuses dont est bâtie dans l'Apocalypse la cité du grand Roi ! O hérème dont Dieu est l'hôte familier ! Que fais-tu, frère, dans le siècle, toi qui es trop grand pour le monde ? Combien de temps encore l'ombre des toits t'accablera-t-elle ? Combien de temps te retiendra la prison fumeuse des villes ? Crois-moi, j'aperçois une lumière plus large. Tu peux, délaissant le fardeau de la chair, t 'envoler vers les pures splendeurs de l'éther^))
Evagrius le visitait fidèlement, mais sa charité et ses témoignages d'affection lui laissaient autant de regret au départ qu'ils lui apportaient de joie à l'arrivée. Il n'était d'ailleurs pas toujours là et Antioche, malgré tout^ paraissait bien éloignée. Cependant c'est par Evagrius qu'il communiquait avec le monde civilisé, c'est à Evagrius qu'il faisait envoyer sa correspondance et tout ce qui lui était destiné ^. A Chalcis même il était entré en relations
^ Epist. XIV, lo, à Héliodore, en 376.
^ Epist. VII, 1 : « Nam postquam, sancto Evagrio transmittente, in ea ad me heremi parte delatae sunt litterae, quae inter Syros ac Sarracenos vastum limitem