LA LETTRE SUR BLESILLA II I
nous apparaît la sévérité de Jérôme comme directeur spirituel, dans une autre circonstance, où cependant lui-même verse des larmes et a le cœur réellement brisé ^. Blésilla ne survécut guère que trois mois à la conversion définitive ^. Au moment où elle donnait les meilleures espérances et préparait aux siens les satisfactions les plus douces, elle était subitement ravie à leur amour. Au milieu de leurs sanglots et de leurs vains efforts pour la retenir, elle allait au ciel voir ce Jésus qu'elle n'avait pu servir icibas comme elle l'aurait voulu. Paula, sa mère, avait, malgré sa douleur, tenu à lui rendre les derniers devoirs; mais, au cours des funérailles, ses forces l'avaient trahie, elle était tombée inanimée et, pendant qu'on la rapportait privée de ses sens, la foule amassée sur le parcours exprimait à la fois sa pitié et son indignation : « N'est-ce pas, disait-on, ce que nous répétions si souvent ? Elle pleure sa fille tuée par les jeûnes et qui ne lui a point, par un second mariage, donné de petits enfants. Combien va-t-on attendre pour chasser de Rome la race détestable des moines^ pour les lapider, pour les jeter à l'eau ? Ils ont séduit cette malheureuse matrone qui n'a certainement point voulu librement être moniale, car aucune femme païenne n'a jamais pleuré ainsi ses enfants ^. »
Certes, cette douleur de Paula nous émeut jusqu'au fond des entrailles. Il nous plaît de voir que ces grandes dames romaines qui sacrifiaient tout au Christ n'étaient point des âmes sèches et orgueilleuses, mais de pauvres créatures humaines de chair et de sang. A les voir tendres à la douleur et essayant vainement de se raidir contre la nature, accablée par l'épreuve, à lire qu'une
^ Préface au commentaire sur l'Ecclésiaste (PL, XXIII, looo, C) : « Itaque quoniam in procinctu nostri operis subita morte subtracta est, et non meruimus, G Paula et Eustochium, talem vitae nostrae habere consortem, tantoque vulnere tune percussus obmutui... »
2 Epist. XXXIX, 3 : « Nunc vero cum propitio Christo, ante quattuor ferme menses, secundo quodam modo se propositi baptismo laverit et ita deinceps vixerit ut calcato mundo semper monasterium cogitarit » (on peut voir ici poindre la thèse identifiant l'effet des vœux religieux avec ceux du baptême). — Epist. XXIX, 7 : « Tantorum annorum (d'Anne la prophétesse) laborem ego in tribus mensibus consecuta sum. »
3 Epist. XXXIX, 5.
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Marcella s'est pâmée à l'annonce de la mort de son amie^, que Paula s'est évanouie au moment de dire l'adieu suprême devant la tombe de sa fille, nous comprenons et apprécions mieux rétendue de leur sacrifice. Loin d'en être diminuées, elles nous apparaissent grandies; mais nous les sentons aussi plus près de nous; humaines et divines, à l'image de leur Maître qui pleurait sur son ami Lazare mort, ou devant la veuve conduisant au tombeau son fils unique, et voulait chercher dans la prière, au milieu des affres de l'agonie, la force d'accepter le rude sacrifice qu'il allait affronter !
Mais Jérôme, lui, devait voir les choses autrement. Il laissa passer quelques jours, puis il prit prétexte de l'éloge funèbre de sa chère Blésilla, de cette enfant qui voyait en lui son vrai père selon l'esprit, pour reprocher avec une autorité accrue à la mère, toujours en pleurs, cette défaillance devant le sacrifice et le scandale que, disait-il, son attitude avait causé. Assurément il l'exagérait. Il importait, pour que la leçon portât ses fruits et pour le public qui la lirait aussi, qu'elle fût bien mise en relief. Mais peut-être trouvera-t-on, si éloquente qu'elle soit et si habile à utiliser les textes scripturaires, beaucoup trop longue et trop austère la lettre que Jérôme adresse à Paula sur ce sujet. Oui, dit-il, les larmes sont permises. Il y a pourtant une limite et elle est certainement dépassée. Tel est le résumé de cette mercuriale. Elle contient des phrases dures à l'excès et que seules les habitudes de rhétorique, qui ne devaient sans doute faire alors illusion à personne, peuvent excuser. Jérôme montre le diable exultant de voir une mère aussi affligée et méditant sa perte ^. Il assure Paula qu'il ne parle pas pour l'effrayer mais comme s'il était au tribunal de Dieu. Ce sont des larmes détestables, pleines de sacrilège, d'une incrédulité débordante, ces larmes qui n'ont pas de mesure et conduisent aux portes du tombeau. A la fin ce-
^ Epist XXIII, I . Léa était morte peu de temps avant Blésilla : « Repente nobis nuntiatum est sanctissimam Leam exisse de corpore, ibique ita te palluisse conspexi ut vere aut pauca aut nulla sit anima quae fracto vase testaceo non tristis erumpat. Et tu quidem non quod futuri incerta esses dolebas sed quod tristi funeri obsequium non dédisses. »
2 Epist. XXXIX, surtout 5-6.
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pendant il s'adoucit et, par une heureuse inspiration, cède la parole à Blésilla elle-même, pour ramener la pauvre mère à de meilleurs sentiments ^. Mais ce n'est pas sans lui prêter, au milieu de choses charmantes, quelques expressions que l'exquise sainte n'aurait certainement pas employées. La conclusion nous émeut à la fois et nous fait quelque peu sourire. Jérôme y prend l'engagement solennel d'assurer ici-bas, dans ses écrits, la survivance de Blésilla :
« C'est elle que ma langue redira, à elle que seront dédiés mes travaux, pour elle que se fatiguera mon esprit. Aucune de mes pages où ne retentira le nom de Blésilla; partout où les monuments de mon style parviendront, elle y arrivera elle aussi de compagnie avec mes petits livres. Sa courte vie sera compensée par l'éternité de sa mémoire. Elle qui vit au ciel avec le Christ vivra aussi sur les lèvres des hommes. Cette époque-ci passera, des siècles viendront ensuite qui jugeront sans amour et sans haine. Entre Paula et Eustochium Blésilla aura sa place. Jamais elle ne mourra grâce à mes livres. Elle m'entendra toujours causant avec sa sœur et avec sa mère ^. »
Émouvantes paroles, malgré la pointe de rhétorique, parce que vraiment sincères. Elles promettaient ce qui s'est réalisé. On pardonne volontiers à Jérôme ce qu'il y avait de trop dur dans les pages qui les précèdent. S'il n'a pas tenu sa promesse autant qu'on pouvait s'y attendre après de pareilles déclarations, si le nom de Blésilla ne revient que rarement dans la suite sous sa plume ^, — et qui songerait à s'en étonner? — il est bien vrai cependant, c'est grâce à lui que survit la jeune Romaine morte à la fleur de son âge, si touchant', dans son veuvage prématuré et ses hésitations sur la voie de la sainteté, comme dans sa définitive et totale tradition au Christ.
La lettre à Paula nous éclaire aussi sur l'âme même de Jérôme
1 Epist. XXXIX, 7.
2 Ibid., 8.
^ In Ecclesiasten, début (PL, XXIII, 1009); Prologus in Origenis homilias in Lucam (PL, XXVI, 220 A) ; Epist, LIV, 2, à Furia, sa belle-sœur; Epist. LXVI, éloge dePaulina, sa sœur, en une sorte de post-scriptum ; Epist, CVIII, 4, éloge de Paula, sa mère.
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et le lent travail qui s'y accomplissait. L'apostolat en faveur du monachisme et de la vie chrétienne sérieuse, tel que Jérôme le pratiquait, avec son idéal intransigeant et la vivacité outrancière de ses satires, n'allait pas sans provoquer des oppositions très âpres. Ici, il n'est fait allusion qu'à celle des païens et de la foule ignorante. Dans les cercles chrétiens aussi elle grandissait. Elle se combinait avec les attaques motivées par la nouvelle traduction des Évangiles. L'on était bien aise de décorer du beau nom de défense de la tradition et de la liberté chrétienne les revanches de l 'amour-propre blessé ou des passions démasquées. A certaines heures, Jérôme en sentait lourdement le poids. La nostalgie du désert l'avait repris. Rome avec sa corruption et son désœuvrement, avec les tracas et les assujettissements inséparables de la vie citadine, les visites à recevoir ou à rendre, qui faisaient perdre un temps précieux, ces commérages et ces médisances, ces intrigues et ces jalousies, dont il était si difficile de se tenir à l'abri ^, lui apparaissait de plus en plus comme la grande Babylone qu'il fallait fuir.
Au début, il avait réagi avec vigueur contre les adversaires. Témoin cette lettre à Marcella ^ :
« Après ma lettre précédente où j'avais touché quelque chose des mots hébreux, on m'a rapporté que certains petits hommes m'attaquent vivement pour avoir essayé, contre l'autorité des anciens et l'opinion de tout l'univers, de faire des corrections aux évangiles. Je pourrais parfaitement les négliger, car « jouer de la lyre pour un âne est chose tout à fait superflue ». Toutefois pour éviter qu'ils ne m'accusent, selon leur habitude, de superbe, qu'ils apprennent que je n'ai pas été tout de même d'intelligence assez obtuse et d'assez épaisse rusticité, — en quoi ils mettent exclusivement la sainteté, quand ils se disent disciples des apôtres, comme s'ils étaient justes parce qu'ils ne savent rien — pour croire que dans les paroles du Seigneur il y eût rien à corriger ou qui ne fût divinement inspiré. Mais les manuscrits latins étant fautifs, ce que démontre la diversité des exemplaires, c'est aux originaux grecs sur lesquels, eux-mêmes ne le nient pas, ils ont été traduits, que j'ai voulu les ramener. Si l'eau de la source très pure leur déplaît, qu'ils boivent aux ruisseaux bourbeux. Ce souci qu'ils apportent à connaître
' Epist. XLHI, 2.
^ Epist.XXVll.
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les salives des oiseaux et les cavités des coquilles, qu'ils le rejettent pour la lecture des Écritures. Qu'en cela seulement ils pratiquent la simplicité; qu'ils estiment rustiques les paroles du Christ sur lesquelles depuis tant de siècles peinent les talents de si grands hommes, au point de conjecturer chacun plutôt le sens de chaque mot que de l'exprimer. Qu'ils accusent l'apôtre de maladresse, lui que sa grande culture fait traiter d'insensé.
«Je sais qu'en me lisant ton front se ride ; tu redoutes que ma franchise ne soit encore une occasion de querelles. Tu voudrais, si c'était possible, de ton doigt me fermer la bouche pour que je n'ose point dire ce que les autres ne rougissent point de faire. Qu'ai-je dit de si libre.'' Ai-je décrit les idoles ciselées sur les plats ou, dans un repas chrétien, sous des yeux virginaux, les embrassements des bacchantes et des satyres ? Quelqu'une a-t-elle été l'objet de paroles trop amères ? Ai-je regretté de voir des mendiants devenus riches ou les enterrements à héritage ? Malheureux ! je n'ai dit qu'une chose, c'est que les vierges doivent être plus souvent avec les femmes qu'avec les hommes ! J'ai offensé les regards de toute la ville : tous me montrent du doigt... et tu penses qu'après cela je vais encore parler ! Mais... revenons à nos ânons bipèdes. »
Et il en profitait, sous couleur de variantes à préférer, en certains passages de saint Paul, pour blâmer une fois de plus le relâchement ^.
On a vu également plus haut comment, à roccasion de sa lettre sur Origène, Jérôme s'élevait en termes amers contre les Épicure et les Aristippe de son temps, ignorants et sensuels, qui trouvaient si importun cet austère travailleur. Son attitude était leur critique vivante. Un prêtre, qu'il appelle Onase, ayant eu la malencontreuse idée de se croire visé par les descriptions de saint Jérôme et de colporter çà et là ses doléances, apprit, à ses dépens, ce qu'il en coûtait de blâmer l'impitoyable censeur. Dans une lettre à Marcella ^, Jérôme a fixé pour la postérité ce type d'homme au nez ridiculement tronqué et aux paroles creuses, enflées comme des vessies, qui prend tragiquement pour lui tout ce que Jérôme trouve à blâmer. Après l'avoir agréablement se-
ï£"/)w^XXVII,3;cfrBLE, 1918, p. 318-320.
^ Epist. XL. Il semble que le nom Onase soit un pseudonyme, car il ne justifie guère la phrase suivante d'où, le contexte le montre, l'ironie est absente {Epist. XL, 2) : « An ideo tibi bellus videris quia fausto vocaris nomine ? » La qualité de prêtre ressort de : « Volo in nummarios invehi sacerdotes, tu qui dives es> quid irasceris. »
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coué, il lui donne un dernier conseil sur ce qu'il doit cacher s'il veut paraître beau et disert : qu'il dissimule son nez et sa langue. Assurément, la mansuétude et la patience n'étaient point les vertus préférées du verveux écrivain.
Toutefois, à certaines heures la tâche se faisait de plus en plus ingrate et la lassitude prédominait. Une fois Jérôme, sous l'empire de ces soucis auxquels cependant il tenait tête vaillamment, écrit à Marcella un éloge de la vie aux champs ^. Comme il y ferait bon, loin de tout tracas et quel charme y auraient la prière et l'étude sacrée ! C'était le souvenir des heureux jours du désert qui le reprenait tout entier. Plus il allait, plus il trouvait d'écho à ses propres désirs dans le cœur de cette Paula, qu'il avait si virilement rudoyée. Elle aussi parlait d'aller au désert 2, de voir les lieux sanctifiés par la présence de Jésus et de s'y fixer, dégagée de tout souci des choses de ce monde. L'exemple de Mélanie l'entraînait irrésistiblement^. Ce fut bientôt chose décidée. L'annonce de ce prochain départ fit éclater l'orage. Le grand protecteur Damase n'était plus^. Jérôme que l'on portait autrefois aux nues et qui avait un moment paru tout désigné pour recueillir, avec le pontificat suprême, son héritage spirituel, ne trouvait pas auprès du nouveau pape, Sirice, la même faveur^. Ses ennemis s'enhardissaient d'autant. On le critiquait de toutes manières ; par allusions directes ou par insinuations cauteleuses, on essayait de le compromettre et de ruiner son œuvre. Ses relations étaient incriminées. Les plus modérés l'accusaient d'indiscrétion, lui reprochaient
^ Epist. XLII, de date incertaine, en 385, d'après Vallarsi.
2 Epist. XLV, 4-5. Il en est déjà question dans la lettre XXXIX, 5 (4, Vallarsi) : « Cum ad exemplum Abrahae cupias exire de terra tua et de cognatione tua ut, Chaldaeis et Mesopotamia derelictis, terram repromissionis introeas. » C'est sans doute en vue de ce départ qu'elle avait déjà disposé de sa fortune: 0 Cum omnem substantiolam aut pauperibus dilargita sis aut filiis ante mortem mundo mortua dederis. » Saint Jérôme fait remonter la première idée de ce départ au séjour de saint Épiphane et de saint Paulin à Rome (Epist. CVIII, 6).
' Elle avait quitté Rome, pour l'Orient, quelques années auparavant, laissant aux mains du préteur urbain son unique fils survivant, encore en basvâge.
* Il mourut le 1 1 décembre 384.
^ Sur les relations entre saint Sirice et saint Jérôme, voir l'intéressante dissertation de Benoît XIV, dans sa lettre-préface au martyrologe romain : Postquam intelleximus y du i^"" juillet 1748, n. 60-75.
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une austérité inopportune. D'autres allaient beaucoup plus loin. Mis à la question, un accusateur dut rétracter d'infâmes ca* lomnies ^.
Mais les adversaires ne désarmèrent point. L'on continuait à murmurer et à invectiver. Il semble même qu'il y eut alors une réunion ecclésiastique, soit officielle soit officieuse, où sa cause fut examinée et ne trouva aucun défenseur". Cette attitude le décida au départ. Brusquement, en août 385, il mit à exécution son projet de quitter Rome pour toujours et de s'établir en Terre-Sainte. Au moment de s'embarquer, il traçait à la hâte pour la vierge Asella, celle que sa modération sympathique désignait comme l'arbitre naturelle de toutes les controverses, une longue lettre où il exhalait ses plaintes et ses reproches, tout en réfutant les injustes accusations qui le révoltaient ^. Le document est trop révélateur pour ne point le transcrire ici presque en entier. Il semble que c'était une réponse à une lettre pleine d'affection qui avait consolé son cœur ulcéré :
«Si je croyais pouvoir vous être assez reconnaissant, je déraisonnerais. Dieu, à mon défaut, peut rendre à votre sainte âme ce qu'elle mérite. Je ne vaux pas et n'ai jamais pu ni penser ni souhaiter que vous m'accordiez tant d'affection dans le Christ. Certains peuvent me tenir pour un scélérat, couvert de tous les crimes, ce qui, en raison de mes péchés est bien peu, vous, vous avez raison, dans vos bonnes dispositions, de regarder comme bon même ce qui est mauvais. Il est périlleux de juger l'esclave étranger et le pardon ne sera pas facilement accordé à qui a mal parlé desjustes.il viendra, il viendra ce jour et vous regretterez avec moi qu'il y en ait tant à brûler.
« Moi criminel, moi hypocrite et fuyant, moi menteur et satanique trompeur ! Qu'y a-t-il de plus malicieux .? L'avoir cru, ou l'avoir inventé à l'égard d'innocents, ou s'être refusé à le croire pour les coupables ? Il y en avait qui me baisaient les mains et leur bouche de vipère m'atta-
1 Epist. XLV, 2. Le texte est traduit plus loin : «Nihil mihi obicitur nisi sexus meus et hoc numquam obicitur nisi cum Hierosolyma Paula proficiscitur. Esto : crediderunt mentienti, cur non credunt neganti ? Idem est homo ipse qui fuerat. Fatetur insontem qui dudum noxium loquebatur et certe magis veritatem exprimunt tormenta quam risus,ni5îi quod facilius auditurquod aut fictum libenter auditur aut non fictum ut fingatur impellitur. »
^ Voir note complémentaire G.
' Epist. XLV.
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quait ; leurs lèvres exprimaient la douleur, leur cœur était en joie ; ils étaient vus du Seigneur qui les raillait et les réservait avec son pauvre serviteur à son futur jugement. Un autre calomniait ma démarche et mon rire ; celui-ci se plaignait de ma physionomie ; celle-là soupçonnait je ne sais quoi dans ma simplicité. J'ai vécu presque trois ans avec elles \ Souvent une foule de vierges m'a entouré; j'ai, comme j'ai pu, souvent expliqué les saints Hvres à quelques-unes; la lecture amenait l'assiduité, l'assiduité la familiarité, la familiarité la confiance. Qu'elles parlent. Ont-elles trouvé en moi d'autres sentiments que ceux qui conviennent à un chrétien ? Laquelle m'a fait accepter son argent ? Cadeaux grands et petits, ne les ai-je pas méprisés ? Ma main a-t-elle fait tinter la monnaie d 'autrui ? Ai-je eu un langage équivoque, un regard provocant ? On ne me reproche que mon sexe et encore seulement quand Paula cherche à partir pour Jérusalem. Soit. On a cru au mensonge, pourquoi ne pas croire à la rétractation .'' C'est le même homme : il reconnaît innocent celui que naguère il disait coupable. Assurément la vérité s'exprime plutôt dans la douleur que dans les rires, sauf que l'on croit plus facilement l'invention qui fait plaisir ou celle que l'on pousse soi-même à se produire.
« Avant que je connusse la maison de sainte Paula, toute la ville était d'accord pour me chérir; au jugement presque unanime, j'étais estimé digne du souverain pontificat. Damase, de bienheureuse mémoire, m'avait toujours sur les lèvres; j'étais appelé humble et disert. Suis-je entré dans une maison relâchée } Est-ce que les vêtements de soie, les gemmes brillantes, les visages fardés ou la recherche de l'or m'ont attiré ? Il n'y a eu de matrone à Rome qui ait pu dompter mon âme, que celle qui était dans l'aflîiction et le jeûne, d'une tenue négligée, presque aveugle à force de pleurer, qui passait des nuits entières à implorer la miséricorde de Dieu et s'y trouvait souvent encore quand se levait le soleil, qui ne chantait que les Psaumes, ne parlait que de l'Évangile, n'avait plaisir qu'à la continence, ne vivait que pour jeûner. Aucune autre n'a pu me plaire que celle que je n'ai jamais vue manger. Quand, à cause de sa sainteté, j'ai commencé à la vénérer, à la cultiver, à l'honorer, aussitôt toutes mes vertus m'ont abandonné.
« O envie qui se déchire d'abord elle-même ! O artifice de Satan qui s'attaque toujours à la sainteté ! Aucune autre n'a fait parler à Rome si ce n'est Paula et Mélanie qui, méprisant les richesses, abandonnant leurs enfants, ont dressé la croix du Seigneur comme un étendard de la piété. Si elles avaient fréquenté Baies, recherché les parfums, regardé les
^ Le texte porte eis, qui est ambigu. Le contexte semble indiquer qu'il faut traduire elles et non pas eux, c'est-à-dire celles qui avaient donné occasion à la calomnie.
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richesses et la viduité comme une occasion favorable pour le luxe et la liberté, on les appellerait dames et saintes. Maintenant c'est au sac et à la poussière qu'elles demandent la beauté ; elles veulent affronter les feux de la géhenne dans le jeûne et la vie grossière... Si des païens blâmaient ce genre de vie ou des Juifs, on aurait la consolation de ne point plaire à ceux qui déplaisent au Christ; mais, quel sacrilège ! ce sont des chrétiennes qui les attaquent ! »
Et après de violentes invectives, à l'adresse de ses adversaires, il conclut :
« Voilà ce qu'au moment de m'embarquer, en hâte, dans les larmes et la douleur, j'écris, en remerciant Dieu d'être digne que le monde me haïsse. Priez pour que je retourne de Babylone à Jérusalem, que je ne sois point sous la puissance de Nabuchodonosor mais de Jésus, fils de Josedec, qu'Esdras dont le nom signifie aide vienne et me ramène dans ma patrie. J'étais sot de vouloir chanter le cantique du Seigneur sur une terre étrangère et, délaissant le mont Sion, d'aller chercher du secours en Egypte. J'oubliais l'Évangile où celui qui sort de Jérusalem tombe aussitôt sur des larrons, est dépouillé, blessé, tué. Le prêtre peut tromper, le lévite aussi, mais il y a le Samaritain miséricordieux, celui à qui l'on disait : « Tu es un Samaritain et possédé du démon. » Il repoussait le démon, mais ne refusait pas d'être Samaritain... Plusieurs colportent que je suis malfaisant; le serviteur reconnaît là un titre de foi; les Juifs traitaient de magicien mon maître; l'apôtre a aussi été appelé séducteur. Je n'ai été l'objet que d'une tentation humaine; quelle part d'angoisses ai-je eu à souffrir, moi qui combats sous la Croix ? On a mis en avant l'infamie d'une fausse accusation, mais je sais que par la bonne et la mauvaise renommée on parvient au royaume des cieux.
« Saluez Paula et Eustochium; que le monde le veuille ou non, elles sont miennes dans le Christ. Saluez Albine la mère et les sœurs Marcelle \ Marcelline aussi et sainte Félicité et dites-leur : nous serons
^ Epist. XLV, 7 : « Saluta matrem Albinam sororesque Marcellas, Marcellinamque quoque et sanctam Felicitatem. » Le latin est ambigu ; on peut traduire : i) « saluez votre mère et vos sœurs », ou 2) « saluez ma mère et mes sœurs » (au sens spirituel, d'après l'expression analogue de la lettre XXXII, 2 : « Albinam communem matrem valere cupio... eamque per te salutari obsecro»), ou 3) «saluez Albine la mère et les sœurs Marcelle ». La question de la parenté d'Asella et de Marcella est controversée. Il serait étrange, si elles étaient sœurs, qu'Asella ne soit pas toujours associée à Albina dans les salutations de Jérôme, comme par exemple Epist. XXXII, 2, et aussi qu'il ne mentionne qu'une sœur d'Asella (Epist. XXIV, 4) : « Sororem virginem », ce qui semble devoir se traduire : « une sœur ayant elle aussi choisi l'état de virginité», et par suite exclurait Marcella, qui était veuve. Celle-ci d'ailleurs avait aussi une sœur du même nom, d'après la lettre XLV, 7 : « sororesque Marcellas ».
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présents au tribunal du Christ; là apparaîtra dans quel esprit chacun aura vécu. Souvenez- vous de moi, modèle insigne de chasteté et de virginité, et apaisez les flots de la mer par vos prières. »
Ainsi sans doute dans l'âme de Jérôme les flots d'indignation et de colère soulevés par la sottise ou la malignité s'apaisaient-ils dans la prière, tandis que, laissant Ostie, il voguait vers la haute mer, entouré de son jeune frère Paulinien, de son ami le prêtre Vincent et de quelques autres moines décidés à s'établir avec lui en Terre-Sainte. Sur le rivage, un nombreux cortège, venu avec lui de Rome, s'attardait à l'accompagner de ses vœux 2, avant de regagner « Babylone », endeuillé par la tristesse de ce départ qui ne laissait aucun espoir de retour.
^ Apol. 111,22 (PL, XXIII, 473, B): «Mense Auguste, flantibus etesiis, cum sancto Vincentio presbytère et adolescente fratre et aliis monachis, qui nunc Hierosolymae commorantur, navim in Romano portu securus ascendi, maxima me sanctorum frequentia prosequente. »