LES COMMENTAIRES SUR S. PAUL I
La traduction est dédiée à Paula et à sa fille :
« Il y a quelques jours, vous m'avez dit que vous aviez lu certains commentaires sur saint Matthieu et saint Luc: le premier est aussi émoussé pour les paroles que pour le style' ; l'autre jongle avec les mots, mais somnole pour les idées. Vous m'avez donc prié, laissant de côté ces niaiseries, de traduire du grec au moins les trente-neuf homélies de notre Adamantins (Origène) sur saint Luc. Entreprise désagréable et pareille à la torture que d'écrire selon un goût étranger... plutôt que selon le sien. Je le ferai pourtant puisque vous ne demandez rien de plus élevé... Vous voyez quelle influence a sur moi votre autorité et votre volonté. J'ai délaissé un peu mes livres des Questions hébraïques pour répondre à votre désir et, aux heures libres, dicter cette œuvre d'un autre au lieu des miennes, — d'autant plus que j'entends croasser à gauche un corbeau fatidique, qui se pare étrangement des couleurs de tous les oiseaux, quand de lui-même il est tout ténébreux. Je l'avoue d'ailleurs, avant qu'il ne l'objecte, Origène, dans ces homélies, est comme un enfant qui joue aux dés. Autrement sérieuses sont les œuvres de sa maturité et celles de sa vieillesse. Si j'ai le temps, si je le puis, si Dieu me donne la liberté de le traduire en latin, après avoir achevé l'ouvrage interrompu, vous pourrez voir ou mieux, par vous, la langue romaine connaîtra que de bonnes choses elle a jusqu'ici ignorées et commence d'apprendre ! »
Comme pour le traité de Didyme, Jérôme possède un titre particulier à notre reconnaissance pour cette version, car l'original
inde scit me habere epistulam suam in qua hoc ipsum de aliis excusans in illum convertit suspicionem. » Ce commentaire aurait été publié par saint Ambroise en 389, au dire de M. SchenkI, dès 387-388 d'après M. Wilbrand (Zur Chronologie einiger Schriften des hl. Amhrosiiis, dans Historisches Jfahrbuch, t. XLI, 1921, p. 9-1 1). La traduction est donc au plus tôt de 389 ou de 390-391.
^ Il semble que ce soit l'ouvrage de Fortunatien d'Aquilée, mentionné par Jérôme dès 377 (Epist. X, 3) et dont il dit au chapitre XCVII du De Viris (PL, XXIII, 698, B) : « In evangelia titulis ordinatis brevi et rustico sermone scripsit commentarios. » Il en reparle au début du commentaire sur saint Matthieu, en 398 (PL, XXVI, 20 B) : «Legisse me fateor ante annos plurimos, in Matthaeum Origenis... et latinorum Hilarii, Victorini, Fortunatiani opuscula. » Or dans la préface sur saint Luc, il ne mentionne honorablement que les deux premiers : «Praeterea commentarios viri eloquentissimi Hilarii et beati martyris Victorini, quos in Matthaeum, diverso sermone sed una gratia Spiritus ediderunt post paucos dies ad vos mittere disposui. » Puisqu'il possédait aussi depuis longtemps Fortunatien, c'est donc que c'était celui que Paula venait de lire. Près de dix ans après, Jérôme ne connaissait encore aucun autre commentateur de saint Matthieu parmi les latins. Dom Wilmart a publié dans la Revue Bénédictine quelques iT2igmçnts de ces tractatus {Deux expositions d'un évêque Fortunat sur l'Évangile,, t. XXXII, 1920, p. 160-174).
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grec est perdu. La traduction a été assez fidèle pour ne rien changer même aux passages qui laissaient à désirer du point de vue de l'orthodoxie. L'origénisme, avec ses thèses si singulières, s'étale dans ces homélies plus qu'on ne s'y serait attendu de la part de saint Jérôme. On saurait plus tard le lui reprocher.
Il avait, dès ce moment, commencé à rédiger les Questions hébraïques. Cet ouvrage faisait partie d'une trilogie, destinée soit à fournir aux Occidentaux quelques-uns de ces instruments d'étude qu'ils pouvaient envier aux grecs, soit à les initier plus en détail à l'exégèse juive et au vrai sens du texte. Elle comprenait avec les Questions, la traduction d'un ouvrage d'Eusèbe de Césarée sur la toponymie palestinienne et une édition latine des Onomastica attribués à Philon et à Origène.
Ce livre-ci était un recueil alphabétique des noms propres de la Bible avec, pour chacun, l'indication d'une ou de plusieurs significations étymologiques, rattachées à la langue hébraïque. Saint Jérôme se proposait d'abord d'exécuter une simple traduction, mais les exemplaires qu'il recueillit et compara en vue de ce travail lui parurent à la fois si dissemblables et si en désordre qu'il préféra d'abord renoncer simplement à son projet. Deux moines, Lupulus et Valerianus, lui représentèrent alors qu'il pouvait faire œuvre meilleure en profitant de sa connaissance directe de l'hébreu. Jérôme se laissa persuader et reprit l'édition sur un plan nouveau. Il relut un par un les livres de la Bible et nota au passage les noms propres en les accompagnant des étymologies usuelles, sauf çà et là soit à les corriger, soit à les compléter, soit à les critiquer. Il fit de même pour le Nouveau Testament, sur les traces d'Origène ^. L'ensemble forme un opuscule qui eut beaucoup de vogue chez les Occidentaux, et alimenta, jusqu'au renouveau des études hébraïques, l'exégèse latine ^.
^ PL, XXIII, 771-858; édit. Paul de Lagarde, Onomastica sacra, Gôttingue, 1870, z^ édit. en 1887 : « Hieronymi liber interpretationis hebraicorum nominum. »
^ Certaines éditions de la Bible donnent à la fin un petit lexique alphabétique de ce genre.
TRAVAUX DIVERS SUR l'ÉCRI'toÎÇ * 145
Cependant on ne lui saura pas un gré extrême de eûn jeiivre OÙ les errements de l'ancienne science étyill|J£gique se mamrS-p
tent avec tant de complaisance. Pas de principe^liieux mais la ^^^gx^^ seule fantaisie, en somme, guide pour les interprétati(Jtt«»^ul- ^"^^
tiples des mots d'origine hébraïque : on déchiqueté les vocable?*^ ?/j^^ on les partage arbitrairement, on disjoint les syllabes et on mul- ^^ tiplie les sens les plus disparates, sans aucun souci de la logique et du bon sens ^. Au surplus, les anciens n'y attachaient sans doute guère d'importance. Si certains noms avaient une signification vénérée, pour la plupart de ces interprétations on y voyait surtout des jeux de pensée ou des thèmes commodes pour varier les applications de l'exégèse typique et fournir d'ingénieuses combinaisons dont l'imprévu faisait le principal intérêt. Le pire c'est que le système est appliqué aux mots d'origine latine ou grecque évidente. A tout prix on veut leur trouver, par les mêmes procédés de torture étymologique, une signification dans la langue hébraïque. Jérôme n'a protesté contre ces excentricités qu'à propos des Actes des Apôtres et assez arbitrairement. Lui-même, dans ses commentaires, a reproduit sans scrupule des étymologies de ce genre.
Tout autrement utile aujourd'hui encore est l'autre ouvrage qu'il a traduit du grec d'Eusèbe et enrichi d'un certain nombre d'annotations, le traité sur les noms de lieux palestiniens ^. On y
^ Pour l'étude détaillée de ces procédés, cfr Wutz, Onomastica sacra, I, dans TU, t. XLI, 1914, 2e partie : System der Onomastica, p. 317-672. Je discuterai ses conclusions dans le second volume.
^ PL, XXIII, 859-928; édit. Lagarde, Onomastica , p. 82-89: De situ et nominibus locorum hebraicorum ; Jérôme dit : De locis hebraicis librum unum {De Viris, CXXXV; PL, XXIII, 717, B) ou simplement : Liber locorum (PL, XXIII, 772, A): « Librum quoque locorum quem editurus sum. » Cfr Ibid. 794, 821. — ApoLIy II (Ibid. 405, B) : «Laudavi Eusebium... in descriptione sanctae Terrae.» Édition, avec le grec d'Eusèbe, par Klostermann, Eusebius Werke, t. III. Les additions de saint Jérôme sont imprimées en italiques. Elles portent sur plus de quatre-vingt-dix noms. Le petit nombre seulement a de l'importance. Souvent (24 fois) ce sont de simples renvois au Liber quaestionum hebraicarum. L'étude comparative de l'original et de la traduction montre que saint Jérôme a fortement exagéré quand il écrit : « Relinquentes ea quae digna memoria non videntur et pleraque mutantes. » Les changements sont insignifiants et la fidélité au texte est remarquable. Voir, outre la préface de M. Klostermann, son étude dans les TU, t. XXIII. Il existait déjà une traduction latine que saint Jérôme qualifie
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trouve des renseignements géographiques dont l'intérêt est évident. Ils venaient particulièrement à leur heure au moment où les Latins prenaient en foule la route des Lieux-Saints et se mettaient à parcourir la Palestine, pour y suivre les traces du Sauveur ou des personnages mentionnés dans l'Ancien et le Nouveau Testament.
Le troisième traité, commencé parallèlement avec les deux précédents, peut être considéré comme le trait d'union entre les trois catégories de travaux scripturaires composés par saint Jérôme, commentaires, œuvres d'introduction, versions. C'est l'opuscule unique intitulé : Questions hébraïques sur la Genèse ^. On se demande si primitivement il n'était pas plus considérable. Dans l'intention de Jérôme, il devait s'étendre à tout l'Ancien Testament ou, du moins, à tous les livres de la Bible hébraïque. En fait, à plusieurs reprises, il en parle comme si les Quaestiones comprenaient plusieurs livres publiés. Le problème est difficile à trancher, car on n'a jamais découvert jusqu'ici de questions hébraïques authentiques en dehors de l'opuscule sur la Genèse. Celui-ci participe du caractère pratique des deux opuscules déjà mentionnés en ce qu'il est une collection fort savoureuse des légendes rabbiniques se rapportant au premier livre de la Bible et qu'il contient également un certain nombre de détails sur la géographie palestinienne. C'est aussi un vrai commentaire de la Genèse, conçu en fonction de l'exégèse juive et destiné à la populariser chez les Latins. Enfin, il est à sa manière un premier essai de traduction selon la veritas hehraica^ car Jérôme y rapporte les diverses versions à côté de celle des Septante et ne manque pas, là où il en est besoin, de citer le texte original et d'en interpréter le sens exact. J'imaginerais volontiers que c'est même pour cela que le travail des Quaestiones en est resté à ce premier livre. Jérôme cherchait à ce moment sa voie. Il a trouvé plus simple de trancher net au lieu de continuer cet ouvrage hybride. D'une
sévèrement : « Maxime cum quidam vix primis imbutus litteris hune eundem librum ausus est in latinam linguam non latine vertere, cuius imperitiam ex comparatione eorum quae transtulimus, prudens statim lector inveniet. »
^ Édition critique de Paul de Lagarde, Leipzig, 1868, et PL, XXIII, 935-1010.