‹ Saint Jérôme (volume 2)Chapitre 78 sur 106 · IS.V · texte numérisé non relu

IS.V

3 Epist.l.XXXlU.

mal traduit. Assurément dans la préface de son ouvrage il a fait subtilement comprendre, tout en taisant le nom de ta Sainteté, qu'il achevait bien l'œuvre promise par toi, insinuant par là obliquement que vous avez les mêmes sentiments. Lave-toi donc de tout soupçon et convaincs celui qui t'accuse : si tu laisses passer sans rien dire, tu paraîtrais consentir. »

Cette dénonciation et cette impérieuse mise en demeure étaient-elles justifiées ? Beaucoup d'historiens ont encore renchéri. Calomnie, perfidie, méchanceté hypocrite, insincérité malveillante, telles sont les appréciations souvent portées sur l'attitude de Rufin et la première préface du Periarchon. Les quelques critiques qui ont essayé de contester le bien-fondé de ces accusations sont, sans plus, taxés de partialité. Ils n'ont point réussi à modifier les jugements acquis ^. De ce fait la mémoire de Rufin est restée gravement entachée. Ce texte étant le fondement de toute la querelle, il importe de l'étudier de près. Il est évident cependant qu'il faut écarter les accusations de mensonge et de calomnie. Rufin n'avance rien qui ne soit rigoureusement vrai. Comme il le montrerait bientôt ^, avec une documentation surabondante, ce n'était pas seulement en deux passages, ainsi que l'affirmait Jérôme, mais en plus de dix que celui-ci s'était fait le panégyriste sans réserve d'Origène. Il n'avait émis aucune * restriction. Plus d'une fois même, il avait rejeté expressément les prétextes dogmatiques invoqués pour attaquer celui dont il répétait, avec Didyme, qu'il était le « maître de l'Église, après les Apôtres ». Il avait célébré dans le De Viris son « immortel génie » et opposé dédaigneusement sa valeur hors de pair à la médiocrité de ses imitateurs et de ses plagiaires ^.

A le rappeler il pouvait y avoir quelque mauvais goût depuis la volte-face de Jérôme; il n'y avait ni mensonge, ni déloyauté. C'était un fait universellement connu. Si Rufin avait été réellement animé de mauvaises dispositions à l'égard de Jérôme et

^ Le réquisitoire moderne le plus vif est celui de M. Brochet dans sa thèse Saint Jérôme et ses ennemis, Paris, 1905. Deuxième partie.

- Rufin, Apol. II, 13-22 (PL, XXI, 595 et suiv.), où il donne les textes hiéronymiens.

^ Sur ces faits, voir note complémentaire Q.

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professé l'origénisme fougueux qu'on lui prête, il aurait autrement tiré parti des armes qu'il avait en mains. Au lieu d'expressions flatteuses, auxquelles Jérôme ne resta pas entièrement insensible, il eût employé d'autres qualificatifs pour apprécier l'attitude de son adversaire. En réalité, c'est en ami que Rufin écrit sa préface. Il protestera jusqu'au bout que la violation de l'amitié si laborieusement rétablie n'est point son œuvre, mais celle de Jérôme et de ses partisans : ce sont eux qui ont foulé aux pieds toutes les règles de la charité chrétienne en cette affaire. Jérôme et Rufin se renvoient ainsi les accusations, et cela prouve leur bonne foi à tous deux ^. Les ménagements dont Jérôme usa dans sa première réponse, pour ne point paraître détruire la réconciliation à laquelle il s'était sincèrement rattaché, montrent bien qu'à son avis, même après la préface de Rufin, elle n'avait point subi d'atteinte irréparable.

La préface ne permet pas davantage de reprocher à Rufin d'avoir essayé de donner le change et d'attribuer à Jérôme dans son entreprise une part et une responsabilité qui ne lui revenaient pas. Il y reconnaît explicitement que Jérôme avait renoncé à ses anciens projets et désormais préférait être « père plutôt qu'interprète de la parole ». On ne saurait donc, sans fausser les faits, l'accuser d'avoir solidarisé Jérôme avec sa propre initiative : c'était la réalité qu'il était son continuateur, — Jérôme ayant déjà traduit plus de soixante-dix homélies ou tomes d'Origène, — mais continuateur indépendant, s'inspirant seulement de la méthode suivie par son prédécesseur, quoique, ajoutait-il modestement, avec un talent bien inférieur. L'état d'esprit de Rufin paraît en réalité avoir été le suivant : pour lui la question dogmatique ne se pose pas. Il ne connaît que la doctrine de l'Église et c'est à elle seule qu'il est attaché. Il est donc convaincu que sur le seul problème qui reste : la personne d'Origène et l'utilité de ses œuvres, Jérôme et lui sont et ne peuvent qu'être du même avis.

^ Rufin, Apol. I, 1-3 (PL, XXI, 541-543); H, 37-40 (615-618); Jérôme, Apol. T, 1-7 (PL, XXIII, 397-402) ; III, 1-5 (4S7-46o) ; 24 (475) ; 33-35 (481-482) ; 43 (489-492).

Entre gens de la partie, on ne saurait sérieusement mettre en question la valeur d'Origène; des ignorants seuls peuvent prendre le change et aboyer sottement après le grand écrivain. Rufin pensait que Jérôme sur ce point n'avait réellement pas changé d'idée et que, la controverse de Jérusalem terminée, qui avait été surtout une querelle de personnes, Jérôme, rejetant toujours, comme Rufin, les propositions malsonnantes attribuées à Origène, gardait, au fond, pour le grand alexandrin son ancienne sympathie. Voilà pourquoi Rufin loue à la fois le talent et l'orthodoxie de Jérôme et se réclame de sa méthode pour la traduction qu'il entreprend. Sur ce point la préface a dit vrai, bien que V Apologie donne des explications assez confuses.

La méthode suivie est celle que récemment encore, en réfutant Vigilance, Jérôme revendiquait comme sienne. Il le répétait à TranquilHnus ^. Rufin et lui, dans leur traduction, avaient pour principe de ne vouloir donner aux Latins que ce qu'il y avait d'orthodoxe chez Origène. Ils laissaient le reste, tout en diff^érant d'avis sur la manière soit d'expliquer la présence de ces passages défectueux, soit d'apprécier quels étaient ces passages. Jusqu'à la querelle origéniste, saint Jérôme n'y avait pas regardé de très près. Rufin a relevé sans peine, non seulement dans les traductions, mais même dans les œuvres originales de saint Jérôme, des traces non équivoques des erreurs caractéristiques d 'Origène. Sauf sur la question de la Trinité, où, de même que Rufin, il

^ Epist. LXI et LXII, à rapprocher de la lettre LXXXV à Paulin ; ce sont les mêmes idées et parfois les mêmes expressions. Désormais Origène est classé, avec Apollinaire, parmi les auteurs en partie suspects. Voir surtout la lettre LXI, 2 : « Si igitur quae bona sunt transtuli et mala vel amputa vi vel correxi vel tacui, arguendus sum, cur per me Latini bona eius habeant, ignorent mala? Si hoc >crimen est, arguatur confessor Hilarius. » Rufin s'est habilement servi de cette déclaration pour montrer la contradiction où Jérôme est tombé dans sa polémique (Apol. I, 21 ; PL, XXI, 559, B) ; il la cite expressément en reprochant à son auteur d'y avoir manqué dans sa traduction du Periarchon : « Istos ipsos quos ego nunc transtuleram reinterpretatus est et omnia quae a me veiut improbabilia praetermissa fuerant, inseruit, quo scilicet nunc contra sentenitam suam Romani per ipsum Origenis cognoscant mala et ignorent bona . « Sur les intentions de Rufin en traduisant, cfr Apol. 11,41 (PL, XXI, 518,6). Jérôme a rappelé quelque part la « simplicité » que l'on vantait en Rufin. C'est difficile à accorder avec l'hypocrisie raffinée qui lui est reprochée.

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avait l'attention très éveillée et se montrait impitoyable, pour les autres thèses contestables, il lui avait échappé des expressions fâcheuses. Sa dernière traduction d'Origène (les homélies sur saint Luc) avait laissé passer plus d'une fois les thèses erronées familières à leur auteur.

Jérôme ne semble pas d'ailleurs avoir lu attentivement le Periarchon avant d'y être obligé par les nécessités de la polémique. L'on comprend que les mêmes erreurs diluées dans l'ensemble de l'œuvre exégétique l'aient beaucoup moins frappé et lui aient paru sans importance en regard des avantages considérables qu'offraient les homélies ou les tomes pour l'explication de l'Écriture. Toutefois il avait cet avantage sur Rufin, d'être beaucoup plus ferme dans leur appréciation. L'attention une fois attirée sur ces erreurs, il n'hésite pas à en reconnaître la nature et à les condamner.

Rufin au contraire, moins perspicace et moins ferme d'esprit, n'avait pas sur toutes une opinion bien arrêtée. Il adoptait à leur égard l'attitude des origénistes les plus bienveillants : sans les prendre à son compte, il considérait que c'étaient plutôt des essais métaphysiques que des affirmations dogmatiques, des thèses de circonstance, utiles à la défense du christianisme contre la philosophie, en des matières secondaires et obscures sur lesquelles l'Église ne s'était pas prononcée et où une grande latitude était laissée aux savants. Sur ces points Origène pouvait être obscur et faillible ^. C'était d'ailleurs l'explication que le maître avait donnée le premier pour sa justification. Il faut se rappeler que Rufin délimite assez strictement le domaine de la foi : il s'agit surtout pour lui de la Trinité et du salut. Le reste, ce qui concerne la création, prise non dans son origine divine, mais dans son organisation, la nature de l'homme, le m.ode selon lequel l'âme, créée par Dieu, s'unit au corps, la liberté.

* Voir, avec les préfaces du Periarchon^ VApologia ad Anastastum, surtout n. 6. Sa position d'incertitude sur l'origine immédiate de l'âme paraîtra moins choquante si l'on se rappelle les hésitations de saint Augustin entre lecréatianisme et le traducianisme, à cause du péché originel. Jérôme était en avance sur l'un et sur l'autre par sa ferme adhésion au créatianisme.

lui paraît être du domaine propre de la raison. Ce qui lui fait défaut ici, ce n'est pas la bonne volonté ou la sincérité, c'est la clairvoyance. Il ne s'aperçoit réellement pas de la répercussion dogmatique de certaines de ces thèses, du danger qu'elles peuvent offrir ou des erreurs qu'elles renferment.

La supériorité de l'esprit critique de Jérôme se montrait encore sur un autre point : tandis que Rufin admettait sincèrement que l'œuvre d'Origène avait été interpolée par les hérétiques et que la plupart des passages malsonnants devaient s'expliquer ainsi, Jérôme rejetait sans ambages cette théorie insoutenable et avec raison les attribuait à Origène. Rufin pourtant n'était pas ici non plus sans excuse. Outre les dires d'Origène lui-même, que l'on pouvait invoquer pour justifier cette position, il y avait dans son œuvre si touff^ue et si considérable, trop de facilité à découvrir sur la même question des thèses quelque peu contradictoires pour ôter toute vraisemblance à la conclusion. Comment admettre qu'un génie aussi éminent eût proféré sur les mêmes matières des idées opposées } Seule une main étrangère avait pu glisser dans son œuvre des passages disparates. La piété même pour la mémoire d'Origène imposait de leur substituer les textes où le grand alexandrin était d'accord avec lui-même. Il suffisait donc à Rufin de découvrir ailleurs dans Origène l'expression orthodoxe d'une doctrine, pour conclure que, dans le Perïarchon, les phrases qui y paraissaient contraires ne sauraient être d'Origène. Il se croit donc autorisé à les supprimer et à les remplacer par les premières, satisfaisant ainsi aux exigences de l'orthodoxie, sans renier l'article de son programme, par lequel il s'est interdit de donner autre chose que de l'Origène ^.

^ Il est d'ailleurs assez difficile, dans l'état actuel des textes, de suivre dans le détail ce travail d'adaptation. Voir l'édition critique de M. Koetschau, avec les indications de sa préface, pp. CXXVIII-CXXXVI, surtout les listes pp. CXXXI- CXXXV. La comparaison de son texte avec les fragments authentiques, donnés par la lettre à Avitus (Jérôme, Epist. CXXIV, 124), suffit pour une rapide étude. Saint Jérôme a varié sur ce sujet et selon les besoins de la polémique reproche à Rufin tantôt des altérations étendues, tantôt une fidélité absolue, sauf sur la Trinité (Apol. I, 7 ; PL, XXIII, 402, B): « Duplex in opère meo utilitas fuit, dum et haereticus auctor proditur et non verus interpres arguitur... Abstulit quae erant,dicens ab haereticis depravata et addidit quae non erant,asserens ab eodem

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C'est en tenant compte de cet état d'esprit qu'il faut apprécier la traduction du Periarchon. Les modernes, intéressés surtout par le texte original d'Origène, sont en général très sévères pour l'initiative de Rufin et regrettent fort la disparition de la version littérale faite par saint Jérôme. Ce point de vue scientifique n'est pas ici le vrai. Rufin doit être jugé d'après ce qu'il a voulu faire. Son entreprise est dès lors parfaitement légitime. On ne peut lui reprocher que l'insuffisance de l'exécution. C'était rendre un éminent service aux Occidentaux que de mettre à leur portée ce premier traité de théologie, où la vigueur de la pensée personnelle s'alliait si heureusement à l'utilisation de l'Écriture. Mais pour donner de cette œuvre une adaptation à la fois bienfaisante et inofïensive, il y fallait un esprit d'une tout autre portée que celui de Rufin : Jérôme lui-même avait ployé sous le faix ^. Peut-être la tâche était-elle impossible, dans l'état où se trouvait alors la théologie. Où découvrir le savant dont la lucidité et la puissance intellectuelle auraient pu faire, minutieusement, avec la maîtrise nécessaire, dans la forêt touffue des théories origéniennes, les élagages indispensables, ne rien laisser perdre d'utile de cette luxuriante production et cependant émonder sans pitié les branches folles, les pensées aventureuses ou hétérodoxes ? Rufin donna toute son attention à la partie trinitaire, pour laquelle il disposait d'un enseignement très précis et qui était d'ailleurs à son avis l'essentielle. Pour le reste, il se contenta de quelques suppressions, mais laissa subsister encore bien des passages scabreux, troublants ou erronés. Pourtant le succès de son livre, les copies qui en sont restées, alors que la traduction littérale de Jérôme a disparu, montrent qu'il répondait à une véritable utilité. Au surplus Jérôme lui-même, sans y penser, le

in aliis locis disputata... Mihi studio fuit nihil mutare de vero. » — Ibid., I, 8 (403, B) : « Paucisque testimoniis de Filio Dei et Spiritu Sancto commutatis, quae sciebas esse displicitura Romanis, usque ad finem intégra dimisisti, hoc idem faciens in Apologia quasi Pamphili, quod et in Origenis ITfpt 'Apx<^'' translatione fecisti. »

^ Voir, plus loin, la controverse au sujet du Commentaire sur l'Épître aux Éphésiens et, dans le second volume, les chapitres sur saint Jérôme théologien et exégète.

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justifiait quand, quelques mois après, il recommandait à Paulin de Noie, embarrassé par la question de l'action divine et de la prédestination, de recourir aux pages du Periarchon où Origène avait donné sur ce sujet «une réponse très forte» ^. C'était justement un aspect de ce problème de la liberté dont Macaire avait cherché la solution et pour lequel Rufin lui offrait son travail.

En revanche, l'attitude imposée si impérativement par ses amis à Jérôme ne se justifiait que d'un point de vue très particulier. Trouvant déplorable l'adaptation de Rufin, ils réclament un remède pire que le mal, une traduction littérale qui fasse apparaître, aux yeux du public romain, dans toute son horreur, l'enseignement origéniste. Cela ne répondait qu'à une vue polémique du problème et l'on conçoit qu'en effet, sa demande exaucée, Pammachius ait été effrayé du résultat. Il mit sous clé l'œuvre de saint Jérôme 2. A quoi bon faire connaître aux Latins des erreurs que la traduction de Rufin avait ou supprimées ou atténuées et qu'ils ne connaîtraient que par celle de son ami ? L'antiorigénisme certes y trouverait des armes excellentes, mais n'était-ce pas aussi le moyen de propager le mal et de le perpétuer en lui donnant corps? D'ailleurs à l'égard de Rufin, la mesure restait forcément inefficace. Il avait été le premier, dans sa préface, à signaler qu'il ne donnait une traduction ni littérale ni complète. On était donc mal venu à le lui reprocher. Il était en droit de renvoyer aux adversaires leurs accusations et de les rendre responsables du mal qu'il avait voulu éviter. D'autre part, il fut impossible de soutenir contre Rufin lui-même une sérieuse accusation d'hérésie, tellement il avait pris soin de bien se désolidariser de toute complicité avec l'origénisme, entendu au sens doctrinal, et cependant, par suite d'un phénomène psychologique curieux, on substitua inconsciemment, dans l'appréciation de sa traduction, l'Origène tel que le révélait la version de saint

^ Epist. LXXXV, 2 : « Duas quaestiunculas tuae litterae praeferebant, unam quare sit a Deo induratum cor Pharaonis et Apostolus dixerit : non volentis neque currentis sed tniserentis est Dei. » — Ibid., 3 : « Primae in libris Periarchon quos nuper, Pammachio nostro iubente, interpretatus sum, Origenes fortissime lespondit. «

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