PREMIERES ATTAQUES CONTRE RUFIN
Jérôme à celui dont Rufin suggérait l'image . On rendit ce dernier responsable d'une œuvre qui n'était pas la sienne. L'origénisme frappé par Anastase, sur le vu des propositions que lui avaient présentées le cercle hiéronymien de Rome et la lettre de Théophile d'Alexandrie, était celui du Periarchon authentique, tel que Jérôme l'avait fait connaître, beaucoup moins celui dont Rufin avait artificiellement composé la physionomie ^.
A Rome, les adversaires de Rufin n'attendirent point la réponse de saint Jérôme pour agir. Ils dénoncèrent bruyamment la nouvelle œuvre et organisèrent contre Rufin une campagne d'opinion. Sur ces entrefaites, Rufin qui avait appris à Rome la mort de sa mère et n'avait pas voulu revoir de suite sa patrie pour ne pas y raviver un chagrin déjà trop cruel, voulut aller se consoler près de l'évêque Chroma tius et de ses anciens amis d'Aquilée. Il obtint sans peine des lettres de communion du pape Sirice et se mit en route pour la Haute Italie ^. En quittant
* Ces considérations expliquent les variations de saint Jérôme dans sa polémique, variations qui vont jusqu'à la contradiction. L'historien ne peut les laisser dans l'ombre. Elles s'expliquent par ses procédés littéraires et son tempérament. On aurait tort de crier à la mauvaise foi. Jérôme est seulement passionné; il oublie ce qu'il a écrit. C'est pourquoi il le nie, sous l'action du sentiment qui le domine actuellement, mais les textes restent. C'est ainsi qu'il reproche à Rufin {Epist. LXXXIV, 7, et Apol. 1,8; PL, XXIII, 403, A) d'avoir traduit le Periarchon et du même coup suscité un scandale ; ses prédécesseurs avaient été mieux avisés. Or, dans VApol. III, 14 {Ibid. 467, C) il écrit : « Ego non accusavi quare Originem pro voluntate transtuleris,hoc enim et ipse feci et ante me Victorinus, Hilarius, Ambrosiusque fecerunt. » De même, tantôt il lui reproche d'avoir publié une traduction hérétique et tantôt simplement de l'avoir mêlé lui-même sans raison à son entreprise, par la préface où il le visait, assurant qu'il ne fût point intervenu, si on l'avait laissé tranquille.
2 Epist. LXXXI, I : « Diu te Romae moratum sermo proprius indicavit nec dubito spiritualium parentum ad patriam revocatum desiderio, quem matris luctus ire prohibebat, ne magis coram doleres quod absens ferre vix poteras. » Cfr Apol. II, 2 (PL, XXIII, 426, A) : « Illud vero ridiculum quod, post XXX annos, ad parentes se reversum esse iactat, homo qui nec patrem habet nec matrem et, quos viventes iuvenis dereliquit, mortuos senex desiderat, nisi forte parentes militari vulgarique sermone cognatos et affines nominat, quos quia non vult deserere, ne inhumanus putetur aut durus, idcirco, patria derelicta, Aquileiam habitat.. Sicque praetendit longi itineris lassitudinem quasi triginta annis semper cucurrerit aut biennio Aquileiae sedens praeteriti itineris labore confectus sit. » Ce passage fait allusion au début de VApologia ad Anastasium et fixe la date du voyage d'Aquilée (fin 398 ou début 399), V Apologie de Jérôme étant de 401 et Rufin étant depuis deux ans à Aquilée, lorsqu'il écrit à Anastase. Dans la lettre
Rome il écrivit à Jérôme une lettre confiante, pour l'informer de ce départ et se plaindre de l'attitude de ses amis qui continuaient à ne s'inspirer que de leur animosité, au lieu de s'en tenir à la direction de Jérôme et à sa conduite pacifique ^.
Jérôme avait déjà reçu la traduction du Periarchon avec la lettre commune de Pammachius et d'Oceanus ^. Sincèrement réconcilié avec Rufin, il fut péniblement affecté de se voir ainsi mis en cause, alors que Rufin savait pertinemment à quoi s'en tenir sur ses dispositions actuelles à l'égard d'Origène. La lecture de la traduction lui montra vite ce qu'avait modifié Rufin, — la doctrine sur la Trinité, — et ce qu'il avait laissé de dangereux pour la foi de ses lecteurs dans les autres parties de l'ouvrage. Cependant la modération même avec laquelle Rufin avait parlé de lui, les éloges qu'il donnait à son orthodoxie et à son talent adoucirent quelque peu le ressentiment que lui inspirait l'ennui de se voir ainsi présenté, sans son aveu, au public, comme patronnant une œuvre dont il ne voulait à aucun prix accepter la responsabilité.
Cet état d'âme complexe explique le caractère différent des trois écrits qu'il envoya simultanément à Rome en réponse aux lettres précédentes. Tout d'abord il cessa toute autre occupation,
CXXVII, 10 (en 413), Jérôme présente ce voyage comme une fuite : Rufin, ne se sentant plus en sécurité à Rome, demande les lettres de communion pour s'en aller : « Cémentes haeretici de parva scintilla maxima incendia concitari et suppcsitam dudum flammam iam ad culmina pervenisse nec posse latere quod multos deceperant, petunt et impétrant ecclesiasticas epistulas ut communicantes Ecclesiae discedere viderentur. » Ces lettres de Sirice sont encore mentionnées dans VApol. III, 21 (PL, XXIII, 472, B C) : «Siricii iam in Domino dormientis profers epistulam et viventis Anastasii dicta contemnis. » Ibid., 24 (475, B): «Taie quid et contra papam Anastasium disputas ut, quia Siricii habes epistulam, iste contra te seribere non potuerit. »
^ Elle ne nous est connue que par la réponse de Jérôme (Epis t. LXXXI, i) : « Diu te Romae moratum sermo proprius indicavit... Quod quereris stomacho unumquemque servire et nostro non adquiescere iudicio, conscientiae meae testis est Dominus, post reconciliatas amicitias nullum intercessisse rancorem,^ quo quempiam laederemus,quinpotius cum omni cautione providimus ne saltim casus in malivolentiam verteretur. »
^ Epis t. LXXXIII : « Quae etiam in schidis istis quas ad Sanctitatem tuam direximus. »
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pour mettre aussitôt sur pied la traduction nouvelle et fidèle du Periarchon qui lui était demandée. Dans sa pensée, elle était évidemment surtout destinée à renseigner ses amis sur la nocivité de l'œuvre origénienne. De même que la version de Rufin était apologétique, celle-ci était polémique et l'on croira facilement qu'elle ne péchait point par atténuation des erreurs et des bizarreries ^. En même temps que cette traduction, il expédiait à ses amis deux lettres, l'une destinée à Rufin, l'autre adressée à Pammachius et Oceanus,mais qui visait en réalité le grand public et devait dégager sa responsabilité dans l'affaire du Periarchon ^, Il y a entre les deux un certain contraste dont la lettre à Rufin donne la clef. Manifestement, dans la lettre à Pammachius, Jérôme avait cherché à se contenir et amorti autant qu'il l'avait pu les saillies de son tempérament, pour ne point compromettre l'œuvre de paix si laborieusement rétablie.
« Ta propre lettre, écrit-il à Pvufin, m'apprend que tu t'es attardé longtemps à Rome. Je ne doute point que l'envie de revoir tes parents spirituels ne t'ait ramené dans ta patrie où le deuil de ta mère t'empêchait de te rendre, pour ne point souffrir présent plus cruellement ce que dans l'absence tu avais de la peine à supporter. Tu te plains que chacun suive son caprice et n'acquiesce point à notre jugement. Dieu m'est témoin, qu'après le rétablissement de notre amitié il ne m'est resté aucune rancœur, me poussant à attaquer personne. Au contraire, j'ai pris toute précaution pour que même le hasard ne devînt point occasion de malveillance. Mais qu'y pouvons-nous si chacun pense agir avec justice dans ce qu'il fait et estime plutôt rendre la pareille que mordre le premier?
« La vraie amitié ne doit point dissimuler ses sentiments. On m'a envoyé une petite préface du livre du Periarchon où j'ai reconnu ton style et où, obliquement, ou plutôt ouvertement, je suis attaqué. Dans quelle intention elle est écrite, c'est ton affaire ; comment elle est comprise, les sots eux-mêmes s'en rendent compte. Je pourrais moi aussi, qui ai si souvent déclamé des controverses fictives, reprendre quelque
^ Sur cette édition, voir le Periarchon (édit. KoETSCHAU, préface, p. Lxxxviiixcv), notamment le tableau des fragments de la lettre CXXIV à Avitus (Jbid^. p. xcm-xcv), comparés avec le texte de Rufin.
2 Ce sont les lettres LXXXI (à Rufin) et LXXXIV. Vallarsi n'a pas vu leur rapport étroit et intercale ici mal à propos la lettre LXXXII,à Théophile, qu'il a raison d'ailleurs de rattacher chronologiquement au Contra lohann. HierosoL M. Griitzmacher (t. III, p. 47, n. i) a bien vu le synchronisme. La lettre LXXXI a été écrite immédiatement après la lettre LXXXIV, qu'elle suppose et explique..,
chose de la vieille manière et te louer à ma façon. Mais Dieu me garde d'imiter ce dont je te blâme. Au contraire, j'ai écrit de manière à écarter l'accusation, et cependant bien que blessé, autant que possible, à ne pas blesser mon ami.
«Mais je t'en prie, si désormais tu veux imiter quelqu'un, contente-toi de ton jugement. Car nous recherchons ou le bien ou le mal : pour le bien nous n'avons besoin du secours de personne, pour le mal la multiplicité des coupables n'apporte aucun patronage à l'erreur. J'ai préféré t'exposer amicalement ces observations plutôt que m'indigner publiquement. Tu t'en rendras compte : je cultive sincèrement l'amitié rétablie et ce n'est pas, selon le mot de Plaute, avec une pierre dans une main que, de l'autre, j'offre du pain.
«Mon frère Paulinien n'est pas encore rentré du pays. Je pense que tu l'auras vu à Aquilée chez le saint évêque Chromatius. Nous avons aussi envoyé par Rome à Milan, pour un motif particulier, le saint prêtre Rufin et l'avons prié de vous apporter personnellement notre amitié et notre respect ^. Nous avons fait savoir de même aux autres amis qu'il fallait éviter par des morsures réciproques de se détruire mutuellement. A toi et aux tiens de ne donner aucune occasion à ceux qui sont impatients. Tu pourrais en trouver qui ne me ressemblent pas et ne se contentent pas de louanges fictives. »
En somme, la lettre était un noble témoignage donné à l'amitié et exprimait un désir sincère de la sauvegarder. Les dispositions en étaient excellentes. Le mémoire envoyé à ses amis devait être lu dans cet esprit et, pour répondre à la pensée de Jérôme, il fallait interpréter dans ce sens les critiques qu'il y faisait de la préface où Rufin le mettait en cause. Quand on le lit ainsi, on se rend compte que Jérôme s'est efforcé d'y apporter une certaine modération soit de fond, soit même de forme ^. Mais tout d'abord
1 Voir dans Jérôme, Apol. III, 24 (PL, XXIII, 475, C), quelques indications sur ce voyage : « Rufinus in causa Claudii, post biennium missus. '^ Sans doute c'est ce Rufin qui était chargé de porter la lettre ainsi que les deux autres écrits adressés aux amis de Rome.
2 Epist. LXXXIV. Saint Jérôme s'est même réellement persuadé que, n'ayant pas nommé Rufin, mais seulement en général des adversaires, celui-ci était tout à fait à couvert des attaques, — comme si la préface mise en cause n'était pas celle de Rufin et si dès lors celui-ci ne recevait pas en pleine figure les critiques décochées. C'est un curieux cas de psychologie, car la bonne foi de Jérôme est incontestable. Son insistance là-dessus et son étonnement que Rufin ne partage pas cette manière de voir, le prouvent suffisamment. Cfr Apol. III, 38 (PL, XXIII, 484) : « Hic est totus error tuus et haec iusta querimonia quod quae nos in haereticos dicimus, tu in te dicta confingis. » — Apol. I, 3 (Ibid. 399, A) :
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Jérôme se défend comme s'il avait été l'objet d'une attaque directe, ce qui n'était pas le cas. Lui-même reconnaît ailleurs qu'il a étendu à tout l'univers et dans un sens hostile ce qui n'était vrai que de Rutîn, son ami, au sujet de cette controverse et des objections soulevées contre lui. Puis il atténue singulièrement son passé origéniste et son attitude envers son maître Didyme : «Origène, dit-il, sans doute je l'ai loué, mais en deux passages seulement et encore pour son exégèse et non pour sa doctrine. » Sa vraie pensée sur lui se trouve dans les commentaires sur l'Épître aux Éphésiens et sur l'Ecclésiaste : il y sépare nettement sa cause de celle de l'Alexandrin. Il a distingué, comme on le fait pour tant d'autres : on loue ce qui est bon, on rejette le reste. Tel Cyprien à l'égard de Tertullien. Apollinaire et Eusèbe ont d'excellents ouvrages, à côté de ceux où ils propagent l'erreur. C'est la conduite qu'il a tenue jadis à l'égard d'Apollinaire et de Didyme. La lettre qu'il a écrite à ce dernier est de pure politesse. Nulle part dans ses œuvres on ne retrouvera l'erreur origéniste, partout elle est combattue. Oui, il a lu Origène et a recueilli ses œuvres et cela lui a même coûté fort cher et il voudrait avoir ainsi les œuvres de tous les écrivains chrétiens, sa propre tâche lui serait facilitée, mais cela ne fait pas de lui un origéniste. A insister, ils l'obligeront à attaquer directement leur mignon.
Puis à mesure qu'il avance, devenant plus combatif, il écrit sur un ton plus âpre ^ : «Ils s'imaginent que j'agis comme eux, que je fais partie de leur confrérie de mensonge, qui les autorise, selon l'enseignement du maître, à mentir et à se parjurer devant les profanes. » Aussi trouvent-ils toutes sortes de prétextes pour se dispenser de condanmer directement ces erreurs : rien que des formules ambiguës où la littéralité orthodoxe peut cacher les pires erreurs : « Ainsi la résurrection de la chair, ils la proclament.
«Ad quas respondi, fateor, et quamvis laesus sic amicitiae iura servavi ut me sine accusantis accusatione defenderem et, quod unus Romae amicus obiecerat a multis in toto orbe inimicis dicerem iactitatum, ut non viderer homini sed criminibus respondere. » — Apol. I, 12 (407, A); III, 37 (483, D). Mais il n'y avait évidemment que lui à se faire illusion là-dessus et Rufin avait le droit d'être d'un autre avis et de voir dans ces explications une mauvaise plaisanterie. ^ £"/)w^LXXXIV, 3.
mais quand ils s'expliquent, eux et les femmelettes qui les suivent, c'est pour tourner en dérision le dogme vrai et la persistance d'une chair identique à la nôtre. » Voilà qui est clair au moins sur ses sentiments actuels vis-à-vis d'Origène, quoi qu'il en soit du passé; ils n'ont qu'à l'imiter.
Mais alors, dira-t-on, pourquoi l'a-t-il loué ^ } Il le louerait encore si on n'exaltait pas ses erreurs. D'autres aussi se sont trompés, mais on peut tirer profit du reste de leurs ouvrages : que Ton reconnaisse seulement ses erreurs. Il l'a loué; fallait-il que, dans sa préface, il le blâmât et le traitât d'hérétique } ou qu'il déclarât qu'il l'avait corrigé ? En agissant ainsi à propos du Periarchon^c'tst toute la vie d'Origène qu'on a soumise à la discussion et toutes ses œuvres. Lui a été bien mieux inspiré de corriger sans le dire ce qu'il y avait à reprendre et n'a point soulevé de colère contre son auteur. D'ailleurs, il y a des livres rebelles à la correction et voilà pourquoi jusqu'ici tous ceux qui ont traduit Origène ont soigneusement évité de traduire le Periarchon. C'était lui rendre le plus mauvais service. Qu'on le loue, oui certes ; il y a de quoi et il y applaudit ; mais pas pour ses erreurs. Qu'on le loue, mais sans idolâtrie et sans vouloir substituer sa doctrine à la pureté de la foi. Jérôme préfère passer pour un imbécile et rester catholique.
Quant à dire que les hérétiques ont altéré ses livres, c'est inepte 2. Ses meilleurs défenseurs, un Eusèbe, un Didyme, n'ont jamais recouru à ce moyen de le défendre, ils se sont contentés de l'expliquer. L'attribution de V Apologétique à Pamphile est une ruse pour assurer à Origène le patronage d'un martyr; en fait Pamphile n'a rien écrit. Le premier livre de V Apologétique est d'Eusèbe, comme le reste de l'ouvrage, où il s'efforce d'attirer Origène à son parti arien ^. En terminant Jérôme reconnaissait attaquer celui dont jadis il louait le talent; il avoue qu'il préfère voir sa renommée en péril plutôt que sa foi. La traduction demandée du Periarchon lui a coûté beaucoup de travail, car modifier le
1 Epist. UKy.lW,'].
^ Ibid., 10.
^ Ibid., 12. Sur la valeur de ces allégations, voir note complémentaire N.
LA LETTRE A PAMMACHIUS 253
texte grec c'est non pas traduire mais trahir, et rendre mot pour mot, renoncer à conserver au langage son élégance.
On voit par ce résumé que saint Jérôme n'était pas un antiorigéniste fanatique et que, de lui-même, il aurait volontiers continué à profiter de ce qu'il y avait de bon dans ces œuvres, sans se livrer à des attaques violentes du genre de celles de saint Epiphane. C'est en ce sens que, peu après, consulté par Paulin de Noie sur l'endurcissement de Pharaon, il le renvoie^ au Periarchon qu'il vient de traduire, en s'excusant d'avoir été obligé, sur les prières instantes des moines romains, de laisser le commentaire sur Daniel qu'il avait abordé, pour cette œuvre d'urgence absolue. Presque toute la fraternité de Rome le demandait, affirmant qu'il y avait péril de perversion. Aussi a-t-il été obligé de traduire cet ouvrage, où il y a plus de mal que de bien, en gardant cette règle de ne rien ajouter ni retrancher et de conserver en latin l'intégrité du grec : « Tu pourras en emprunter un exemplaire à Pammachius, bien que le grec te suffise et que tu ne doives point rechercher les ruisseaux troubles de notre petit talent, toi qui bois à la source même. » Jérôme profite de l'occasion pour faire cette déclaration d'importance, qui précise bien sa position à ce moment :
« En outre, comme je parle à un homme docte, aussi familier avec rÉcriture qu'avec les lettres profanes, je veux informer ta Dignation de ne point croire que j'entends réprouver comme un rustique bouffon toutes les œuvres d'Origène, ce dont m'accusent ses partisans qui, croyant que je suis un autre philosophe Denys, me reprochent d'avoir tout à coup changé d'opinion. Je me contente de répudier ses fausses idées. Je sais que la même malédiction atteint ceux qui appellent le bien mal et qui font du mal le bien. Quelle opiniâtreté que de louer la doctrine de quelqu'un au point de suivre ses blasphèmes ! »
Voilà pourquoi, comme il le déclarait au début de son Apologie à Pammachius, Jérôme refusait d'aller avec ceux qui l'aimaient tant, qu'ils ne pouvaient être hérétiques sans lui.
^ Epist. LXXXV, 3" « In libris TVepL 'AjO^^wj' quos nuper, Pammachio nostro iubente, interpretatus sum. » Pammachius était aussi l'ami de Paulin, qui lui avait écrit une longue lettre de sympathie à l'occasion de la mort de sa femme Paulina (Epist. XIII ; édit. Hartel, p. 84-107 ; PL, LXI, 207-223).
254 LA CONTROVERSE ORIGENISTE. JlÉRÔME ET RUFIN
Comparée avec ce que Jérôme écrira ou traduira bientôt, cette Apologie^ malgré certaines contradictions et ses vivacités de langage, nous apparaît dans l'ensemble relativement modérée. Jointe à la lettre à Rufîn, elle aurait pu sauvegarder suffisamment son attitude sans entraîner de rupture. Mais cette modération ne faisait pas l'affaire de ses partisans romains. Là les esprits s'étaient échauffés. Ils le furent encore plus lorsqu'à la réception du travail de saint Jérôme, ils constatèrent les altérations subies par le texte, dans la version de Rufîn, et les erreurs réelles du Periarchon. Le bon Pammachius en fut tout scandalisé et, nous affirme saint Jérôme ^, s'empressa de mettre sous clé la nouvelle traduction, pour ne la prêter qu'à des amis et en vue de la propagande antiorigéniste. 'L'Apologie fut également la bienvenue. On décida de lui donner la plus large publicité. Quant à la lettre à Rufin, on la trouva tout à fait intempestive, après les accusations infamantes qu'il avait, assuraient-ils, portées contre saint Jérôme ^. Par un véritable abus de confiance, on décida de la garder sans la transmettre à son destinataire. Rufin ainsi n'eut point connaissance des dispositions conciliantes qui animaient en fait saint Jérôme. Il ne connut que V Apologie à Pammachius et, par là même, fut beaucoup plus sensible à quelques-uns des traits vifs qu'elle contenait, en particulier à l'accusation d'hérésie par laquelle s'ouvrait la lettre et à celle d'appartenir à une confrérie de mensonge ^. Il résolut donc de préparer une réponse
^ Epis t. CXXIV, I, ad Avitum : « Feci ut voluit (Pammachius) misique ei libres, quos cum legisset exhorruit et recludens scrinio ne prolati in vulgus multorum animos vulnerarent... »
2 ApoL l, 12 (PL, XXIII, 407, A) : «Ego ille moderatus in epistula publica, qui diligenter cavi ne quid in te putares, scripsi ad te statim brevem epistulam expostulans super laudibus tuis, quam, quia Romae non eras, amici mei tibi mittere noluerunt, eo quod te dicerent cum sodalibus tuis indigna nomine christiano de mea conversatione iactitare. Cuius exemplum huic volumini subdidi ut scias quantum dolorem quanta moderatione necessitudinis temperavi.» — Ibid.,UI,2S (484, A) : « Muiti Romae eius exemplaria habent, ante hoc circiter triennium, qui tîbi eam mittere noluerunt, scientes quae de meo nomine iactitares et quam indigna proposito christiano ac nefanda confingeres. » Le prétexte invoqué par ses amis pour justifier cette inquahfiable attitude est incontrôlable, d'autant plus que Rufin avait quitté Rome depuis plusieurs mois.
^ Epist. LXXXIV, I : « Boni homines (eadem) super nomine meo iactare consuerunt et tantum me diligunt ut sine me haeretici esse non possint. » Ibid., 3 :
ANASTASE ET l'ORIGÉNISME 255
OÙ il réfuterait point par point cette Apologie et suppléerait aux défauts de mémoire et aux inexactitudes qui s'y manifestaient un peu trop à son gré.
La tâche lui parut d'autant plus urgente qu'à Rome même un changement de pontificat venait de se produire ^, fort défavorable à sa cause. Sirice, sommé d'agir par les amis de Jérôme,s'y était toujours refusé, au grand scandale de Marcella. Elle avait protesté publiquement et organisé, de concert avec ses amis, en particulier avec l'aide de sa fidèle compagne Principia, toute une campagne contre Rufin 2. Des deux traductions du Periarchon elle fit des extraits, en constitua un dossier, qu'elle remit entre autres à Eusèbe de Crémone. Celui-ci avait pris à cœur la condamnation d'Origène et de Rufin. A Rome, puis en diverses villes d'Italie, partout où l'influence des adversaires pouvait s'exercer, dans les monastères, auprès des évêques, des prêtres et des laïques, Eusèbe faisait connaître ces extraits et s'efforçait de montrer combien dangereuse était l'œuvre de Rufin. Il ne semble pas qu'il y ait jamais eu entre Sirice et Jérôme beaucoup de sympathie. Celui-ci attribue l'attitude du pape en cette aflFaire
«Exquo intellegi volunt nosquinec dum initiati sumus debere audire mendacium ne parvuli atque lactentes solidioris cibi edulio suffocemur. Quod autem periuriorum atque mendacii inter se orgiis foederentur sextus Stromatum liber, in quo Platonis sententias atque nostrum dogma componit, planissime docet. »
^ La date du 26 novembre 399 pour la mort de Sirice, proposée par Mgr Duchesne au lieu de 398, est la seule d'accord avec les documents de cette controverse (Lî7>ey Po^fz/îca/w, I, chronologie, p. CCL-CCLI). En revanche, c'est bien trois ans qu'il faut donner au pontificat d'Anastase et en 402, non en 401, qu'eut lieu sa mort. Voir la chronologie, VIII, 2, t. II, p. 38.
^ Voir surtout la lettre CXXVII, 9, qui d'ailleurs reproduit en partie VApoL III, 24 (PL, XXIII, 475) : « Cum venenata spurcaque doctrina Romae invenerit quos induceret. Tune librorum Ylefii \\p\ù)v infamis interpretatio, tune discipulus oXèioç vere nominis sui (Macarius),si in talem magistrum non impegisset, tune nostrorum èunrvpoç contradictio et pharisaeorum turbataschola,tunc sancta Marcella quae diu coniverat ne per aemulationem quicquam facere crederetur, postquam sentit fidem apostolico ore laudatam plerisque violari, ita ut sacerdotes quoque et nonnullos monachorum maximeque saeculi homines in adsensum sui traheret ac simplicitati illuderet episcopi (Sirice), qui de suo ingenio ceteros aestimabat, publiée restitit, malens Deo placere quam hominibus. »
à sa simplicité qui lui faisait juger des autres par lui-même ^. Son successeur Anastase (décembre 399) était au contraire favorable à Jérôme dont les partisans trouvèrent auprès de lui le meilleur accueil. Aussi Marcella profita-t-elle aussitôt de la situation pour éclairer la conscience du Pontife sur la nouvelle hérésie : « Des témoins furent produits, raconte saint Jérôme, qui avaient été endoctrinés par les origénistes et ramenés ensuite à de meilleurs sentiments. On montrait au pape le grand
^ Rufin se plaint vivement des moines venus de Bethléem et en particulier d'Eusèbe. A en juger par son texte, Eusèbe, à diverses reprises, quitta Rome et non pas seulement au moment (après le 15 août 400) où le pape Anastase le charge de porter sa lettre à Venerius de Milan. Rufin, Apol. I, 18 (PL, XXI, 555, D) : «Istis qui ad insidiandum mihi de Oriente transmissi sunt.» — Ibid., 19 (556- 557) : « Iste (Eusèbe) qui de monasterio Romam, quasi calumniandi peritissimus, missus est... docetur... pro pace movere bellum, pro concordia moveredissidia, perfidus esse pro fide,pro veritate falsarius. » — Ibid. ,20 (558,0 D), il lui reproche de ne pas l'avoir averti à Rome où ils étaient ensemble. — Ibid., 21 (5 5 9, A): «Sed istum quia falsi conscientia deterrebat ad me quidem cuius erant scripta quae volebat criminari, non detulit sed per domos, per matronas, per monasteria, per singulos quosque fratrum circumfert quo solo possit conturbare auditu. Et hoc fecit sub ipso tempore quo confestim ex Urbe discederet ne vel comprehensus facti sui redderet causas. Etiam inde, ut intelligi datur, secundum praeceptum magistri, per totam Italiam criminari, instigare turbas, conturbare Ecclesias, aures quoque polluere sacerdotum et in his omnibus modestia nostra tamquam conscientia abuti. Haec discipuli. Ipse vero orientaîis magister... Hinc iam non solum Origenem sed meipsum in suspicionem haeresis conatur adducere. Hinc emittit incessabiliter canes suos qui me per urbes, per vicos, per iter quoque transeuntem calumniarum latratibus insectentur et fanda adversum me omnia atque infanda tentant. » Rufin, dans Jérôme, Apol. III, 24 (PL, XXIII, 475) : « Vos nobis pacem proficiscentibus dedistis et a tergo iacula venenis armata iecistis. » — Il est évident que Rufin incrimine à tort Jérôme. Celui-ci n'était point maître de ses troupes. Epist. LXXXII, 2 : « Ceterisque amicis eadem significavimus ne mordentes invicem consumamini ab invicem. >- — Jérôme, Apol. III, 33 (PL, XXIII, 481, B) : « Venio ad gravissimum crimen in quo, post reconciliatas amicitias, me infidelitatis accusas. Fateor inter cuncta maledicta quae vel obicis vel minaris nihil a me ita repellendum est quam fraus dolus infidelitas. » — Ibid. (482, C) : « Sed in eo reprehendendus sum quare accusatores tuos amicos meos non coercuerim. Vis tibi proferam litteras eorum in quibus me hypocriseos arguunt quod te sciens haereticum tacuerim, quod dum pacem incautus praebeo intestina Ecclesiae bella suscepi... Et quia parcior fui in refellendis laudibus tuis, putant me tuum esse symmysten. Hoc mihi praestitit prologus tuus ut me plus amicus laederes quam inimicus... Te non putant insidiose scripsit»se sed vere. » Pour ses efforts infructueux auprès d'Eusèbe en particulier, voir VApol. III, 15 (Ibid. 460, A B). Finalement sous leur influence lui aussi a écrit comme s'il était persuadé que Rufin était véritablement hérétique. Voir par exemple le récit des événements dans la lettre CXXVII, 9-10.