III. La mort d'Eustochium. Les dernières lettres et la mort
Au nombre de ces conseillers de la jeune vierge ^, se trouvait un moine dont la personne et la doctrine ^ attiraient l'attention depuis quelques années. Il allait devenir l'adversaire dont Jérôme ne cesserait de s'occuper. Le breton Pelage, ressuscitant l'erreur stoïcienne sur le pouvoir des forces naturelles pour le bien, affirmait leur suffisance entière pour le salut. Il n'y avait qu*à le vouloir pour échapper au péché; la grâce n'était point nécessaire et d'ailleurs désignait moins un secours particulier de Dieu que l'ensemble de ses dons. A la suite du prêtre Rufîn, qui avait été moine au monastère de Jérôme, puis hôte de Pammachius, il niait l'existence du péché originel. Par l'exaltation de la volonté libre et par sa haute tenue morale, le système apparaissait généreux et séduisant. Il était plein d'équivoques et il n'était pas aisé d'en reconnaître au premier abord l'opposition avec le dogme chrétien. Aussi se répandit-il, pendant plusieurs années, sans éveiller l'attention. Augustin fut des premiers et des plus ardents à le démasquer et à le combattre. Lors de l'invasion d'Alaric, Pelage quitta Rome pour l'Afrique, puis gagna l'Orient où se rendaient aussi son principal auxiliaire Célestius et quelques-uns
* La lettre de Pelage est dans PL, XXXIII, 1099- 1 120.
2 Voir Hefele-Leclercq, Histoire des conciles, t. II, § 118, p. 168 et suiv.; PoRTALiÉ, art. Augustin, dans DTC, 1. 1, 2280 et suiv.
de ses disciples les plus actifs. A Jérusalem il obtint toute la confiance de révêque Jean. Mais Augustin ne le perdait pas de vue. En 415 un jeune prêtre, originaire d'Espagne, passait en Afrique, pour consulter l'évêque d'Hippone sur un certain nombre de questions. Après quelques semaines, il recevait d'Augustin luimême le conseil de se rendre à Bethléem : saint Jérôme l'y instruirait mieux. Orose emportait en partant deux écrits, sur lesquels Augustin tenait à connaître la pensée du docteur de Bethléem. Le premier exposait les différentes opinions sur l'origine de l'âme et leurs difficultés, le deuxième discutait l'interprétation d'un texte où saint Jacques affirme ^ que celui qui enfreint un commandement les viole tous ^. Mais Jérôme ne songeait plus qu'à barrer la route aux nouveaux hérétiques, dont quelquesuns ^ avaient entretenu avec lui d'amicales relations. C'était une raison de plus pour tâcher de les ramener. Il ne se souciait pas, tout en reconnaissant le grand talent et la doctrine éminente d'Augustin, d'affirmer à ce moment des divergences de pensée. Il importait de s'unir devant l'ennemi et de pousser à fond la lutte contre lui. C'est dans ce sens qu'il répondit *. Lui-même venait d'y prendre une part très active. Déjà plusieurs mois auparavant, il avait réfuté les idées pélagiennes sur Vimpeccance et Vapathie^ dans une longue lettre à Ctésiphon. Il y dénonçait comme précurseurs de l'hérésie, avec les philosophes, les manichéens, les gnos tiques, Évagre du Pont et Rufin son disciple qui, par ses traductions, avait répandu le mal de V apathie en Occident. Une longue parenthèse rappelait ses faux littéraires : l'Histoire des moines, les Sentences de Sixte, l'Apologie de Pamphile. Enfin il fallait
1 Jac. II, 10.
2 JÉRÔME, Epist. CXXXI et CXXII = Augustin, CLXVI et CLXVII. Sur Orose, voir la lettre CXXXI = CLXVI, 20 : « Religiosus iuvenis, catholica pace frater, aetate filius, honore compresbyter noster Orosius, vigil ingenio, paratus eloquio, flagrans studio... Docui hominem quod potui, quod autem non potui, unde discere posset admonui atque ut ad te iret hortatus sum. » Orose était déjà en Palestine, lors du synode de Jérusalem, en juillet 415 (Apologeticus , III; PL, XXXI, 1 176, B C ; édit. Zangemeister, CSEL, t. V, p. 606, i).
^ Voir note complémentaire M.
* Epist. CXXXIV = Augustin, CLXXII : « Virum honorabilem », en 416, probablement quand Orose regagne l'Espagne par l'Afrique, après la composition des Dialogues.