‹ Saint Jérôme (volume 2)Chapitre 100 sur 106 · LE «DIALOGUE · texte numérisé non relu

LE «DIALOGUE

y compter aussi Jovinien. Il réfutait ensuite les idées pélagiennes, visant en particulier Célestius sans cependant le nommer. Il reprochait à la secte de chercher le secret, afin de pouvoir plus facilement troubler l'Église, tout en dissimulant ce qu'elle professait et au besoin en le niant. La fin de la lettre laissait prévoir un ouvrage plus considérable ^. Celui-ci était déjà sur le chantier au mois de juillet de l'année 415 2. Jérôme le publia quelques semaines après, sous forme de dialogue. Un catholique et un pélagien y discutaient les diverses assertions formulées par les partisans de la nouvelle hérésie. Jérôme, tenant à montrer qu'il n'apportait au débat aucune arrière-pensée personnelle et à ruiner la réputation de jalousie que ses adversaires lui faisaient partout, comme si elle inspirait tous ses actes, prenait pour interlocuteurs deux personnages fictifs, un catholique Atticus et un hérétique Critobule. Il se contentait, dans l'exposé lui-même, d'allusions assez vagues aux divers représentants de l'hérésie, tout en réfutant directement le livre où, à l'exemple de saint Cyprien, Pelage avait recueilli, sous plus d'une centaine de titres, les textes scripturaires qu'il estimait favorables à ses erreurs ^. Plus encore qu'au raisonnement, c'est à l'Écriture que Jérôme avait recours pour le réfuter. Il terminait par un rappel de certains traités de saint Augustin, dont il faisait le plus grand éloge et auquel il renvoyait comme ayant déjà présenté les meilleurs arguments. La modération dont il faisait preuve vis-à-vis des personnes était méritoire, car il avait une querelle personnelle à vider avec Pé-

* Eptst. CXXXIII, en 414 : Orose y fait allusion dans son Apologeticus, IV (PL, XXXI, 1177, B; édit, Zangemeister, p. 608), et XI (Ibid. 1182, B, ou p. 619) : « Beatissimus pater Hieronymus in epistola ad Ctesiphontem.»

^ C'est ce qu'affirmait Orose aux Pères du synode de Jérusalem (Apologeticus , loc. cit.) : « Hoc et beatus Hieronymus cuius eloquium universus Occidens sicut ros in vellus exspectat. Multi enim iam haeretici cum dogmatibus suis ipso oppugnante supplosi sunt, et in epistula sua quam nuper ad Ctesiphontem dédit, condemnavit. Similiter et in libro, quem nunc scribit, collata in modum dialogi altercatione confutat. » Texte du dialogue dans PL, XXIII, 495-590, Dialogus adversus Pelagianos sub persona Attici et Critobuli haeretici.

^ Voir les fragments de cette œuvre de Pelage, recueillis par le P. Gamier dans son édition de Marius Mercator, Paris, 1673, P- 37o et suiv. (PL, XLVIII, 593- 596: Diss. VI, de scriptis pro haeresi pelagiana, cap. I).

lage, à laquelle il fait allusion en d'autres traités ^. Ce moine scot « nourri de bouillie grossière » avait attaqué certaines interprétations de Jérôme. Celui-ci lui reprochait de renouveler à son égard les accusations de Rufin d'Aquilée au sujet de son commentaire de répître aux Ephésiens, et les critiques, déjà réfutées, provoquées par son traité contre Jovinien, et tendant à le représenter comme condamnant le mariage. Pelage avait d'ailleurs des protecteurs haut placés, dont Jérôme regrettait l'aveuglement. Ainsi la famille de Démétriade, qui voyait en lui un père spirituel, et lui restait très attachée. Plus tard, à une de ces nobles maisons un malheur survint que Jérôme et ses correspondants signalent avec un certain mystère et où ils ne sont pas éloignés de voir un châtiment divin motivé par cette protection mal éclairée 2. Quoi qu'il en soit, dans le commentaire sur Jérémie, auquel saint Jérôme s'appliquait en ce temps, qu'il s'agisse des préfaces aux six livres, composés à divers intervalles, ou de l'explication du texte, Jérôme se montre d'une énergie implacable contre la nouvelle hérésie. C'est l'attitude qu'il gardera jusqu'au bout. Il faut écra-

^ Lire surtout la préface au livre I du Comm. in Hieremiam (PL, XXIV, 679).

^ L'on a vu que Pelage écrivit à Démétriade, à l'occasion de sa prise de voile, une lettre fameuse, qui eut beaucoup de succès, sous le nom de saint Augustin ou de saint Jérôme. Je pense que c'est à la famille de Démétriade que fait allusion la lettre CXXXIII, 13, à Ctésiphon, à rapprocher de la lettre CLXXXVIII de saint Augustin, à Juliana (à la date de fin 417, ou début 418) : « Illudque per te sanctae atque illustris domus conciliabulum precor atque commoneo, ne per unum aut, ut multum, très homunculos suscipiant tantarum faeces haereseon aut, ut parum dicam, infamiam ut, ubi primum virtus et sanctitas laudabatur, ibi praesumptionis diabolicae et sordidissimae societatis turpitudo versetur sciantque se qui huiuscemodi hominibus opus suggerunt haereticorum multitudinem congregare et Christi hostes facere et nutrire adversarios eius frustraque aliud lingua praetendere cum manu sentire aliud comprobentur. » L'allusion à un malheur survenu est dans la lettre CXXXIX, à Apronius, de 417 : « Eversam nobilem domum funditus doleo, et tamen quid in causa sit scire non potui, neque enim portitor litterarum nosse se dixit, unde dolere possumus pro amicis communibus et Christi qui solus potens et dominus est et eius clementiam deprecari, licet ex parte Dei mereamur offensam qui inimicos Dei fovemus. » La date de la lettre de saint Augustin ne permet pas de supposer qu'il puisse s'agir de la famille de Démétriade. Ce que dit le P. Garnier sur Démétriade elle-même (Diss . VI , ad a . 4 1 8 ; PL , XLVIII , 5 54) , est du pur arbitraire : le silence de saint Augustin sur elle s'explique bien plus facilement par sa jeunesse. Déjà à l'occasion de la prise de voile, c'est avec la mère et la grand'mèrc qu'il avait correspondu.

ser ce nouveau monstre avec la massue spirituelle. Sous une nouvelle forme revient l'hérésie origénienne déjà réfutée. Cette manifestation diabolique ne doit point effrayer, mais exciter à la résistance. Il faut affronter hardiment les dangers de toute sorte et briser si c'est nécessaire les vieilles amitiés, car il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes ^.

Jérôme n'assista point au concile de Jérusalem, où Pelage comparut devant les évêques de Palestine (juillet 415); mais sa pensée y guidait Orose remplissant, sur l'invitation même des Pères, le rôle de défenseur de la foi catholique ^. Au synode de Diospolis (20-26 décembre 415) il n'était pas présent davantage ni Orose non plus. Il le qualifiait plus tard de « lamentable » et c'est sans doute aux équivoques dont ce fut l'occasion qu'il faisait allusion, en écrivant peu après à saint Augustin: «Il faut agir pour que l'hérésie si pernicieuse soit chassée des églises. Elle simule toujours le repentir pour obtenir la faculté de continuer son enseignement, car si elle se faisait voir en pleine lumière, expulsée, aussitôt elle mourrait ^. » C'était ce qui venait de se passer. Grâce à leurs subterfuges, les hérétiques avaient été absous, mais l'hérésie était condamnée. Les publications de Jérôme achevaient de faire la lumière et d'assurer à l'orthodoxie la victoire.

Dès ce moment, tout en ayant l'œil ouvert sur les menées pélagiennes *, Jérôme s'apprêtait à continuer ses autres travaux,

* Voir surtout la préface du livre III (PL, XXIV, 757-758; édit. Reiter, p. 150-151) et celle du livre IV {Ibid. 793-795 et p. 220-222). On ne sait au juste qui est visé par ce rappel de l'amitié.

2 Orose se réfère à lui (Apologeticus , IV; PL, XXXI, 1176, B C; édit. Zange-

MEISTER,p.6o8).

^Epist. CXXXIV, I, en 416.

* Le P. Garnier a imaginé de son cru le texte suivant, dans sa reconstitution de la lettre de Pelage au pape Innocent I, il écrit : « Haec presbyter Hieronymus qui mihi tamquam aemulo invidet, haec alter iuvenis ex Africa submissus ab inimicis (Orose), haec episcopi duo de suis sedibus merito in Galliis eiecti (Héros et Lazare, ses accusateurs au synode de Diospolis) obicere non cessant » (PL, XLVIII,6io, B).

dans des conditions d'ailleurs de plus en plus défavorables. Augustin avait dû renouveler par l'intermédiaire d'Orose, sa demande ancienne de recevoir l'édition revisée des Septante; Jérôme en était réduit à lui répondre : « Dans ce pays nous souffrons d'une grande pénurie de scribes latins. Nous ne pouvons donc satisfaire à votre demande, surtout en ce qui concerne l'édition des Septante avec les astérisques et les obèles; une grande partie de ce travail, par la fraude de quelqu'un, a été perdue ^. » Ses adversaires pélagiens, furieux de leur défaite, résolurent de la lui faire payer cher. Ne pouvant le réfuter, ils tâchèrent de le supprimer.

En été ou en automne de l'année 416, une bande de moines palestiniens, appartenant à ce parti, s'abattit en armes sur les monastères dirigés par Jérôme : religieux et religieuses n'échappèrent à la mort qu'en se réfugiant dans les tours construites en vue des incursions bédouines. Il y eut un diacre tué. Les bâtiments furent incendiés ^, Pendant quelque temps Jérôme et les siens durent chercher ailleurs un abri précaire ^. Le bruit de ces faits, sur lesquels nous n'avons pas d'autres détails, parvint jusqu'en Occident et y suscita une vive émotion. Tandis qu'en Afrique Augustin et ses collègues se demandaient quelles mesures de réparation allaient prendre les évêques de Palestine, le pape Innocent I, bien qu'imparfaitement renseigné, par l'intermédiaire d'Aurélien de Carthage et peut-être aussi directement par Eustochium, s'empressa d'intervenir énergiquement auprès de Jean de Jérusalem :

^ Epist. CXXXIV, fin.

2 Augustin, De gestis Pelagii, LXVI (PL, XLIV, 358; édit. Zycha, p. 121- 122) : « De his autem quae post hoc iudicium (Diospolis) ibi nescio quo perditorum qui valde in perversum perhibentur Pelagio suffragari, incredibili audacia perpetrata dicuntur, ut Dei servi et ancillae ad curam sancti Hieronymi presbyteri pertinentes sceleratissima caede afficerentur, diaconus occideretur, aedificia monasteriorum incenderentur, vix ipsum ab hoc impetu atque incursu impiorum, in Dei misericordia, turris munitior tueretur, tacendum nobis potius video et exspectandum quid ilhc fratres nostri episcopi de his tantis mahs agendum existiment, quibus eos dissimulare posse quis credat ?» — Voir aussi les lettres d'Innocent I qui vont être citées et les lettres CXXXVIII et CXXXIX de saint Jérôme.

" Epist. CXXXVIII.

« Dévastations, meurtres, incendies, tous les forfaits d'extrême démence, les très nobles vierges Eustochium et Paula déplorent que le diable les ait perpétrés dans le domaine de leur église. Elles ne nomment ni l'auteur ni le motif, mais il n'y a pas de doute sur celui qui l'a commis. Ta fraternité aurait dû veiller avec plus de sollicitude sur ton troupeau, pour empêcher de pareils événements. Le danger d'autrui met en cause ta négligence. Le troupeau du Seigneur, de telles brebis, dépouillées par les armes et la persécution, restées sans défense après qu'on a assommé et tué leurs gens, vivent à grand'peine, à ce que nous entendons dire.Ta piété épiscopale n'est point émue que le diable ait sur toi et les tiens une telle puissance ? Sur toi, dis-je, car la gravité épiscopale est mise en cause par un pareil forfait, accompli dans l'Église. Où sont tes précautions, ou en tout cas, s'il y a eu surprise, les secours et les consolations, puisqu'elles déclarent avoir plus à redouter qu'elles n'ont à se plaindre de ce qu'elles ont souffert } Je prendrais une décision plus importante si elles m'avaient parlé plus clairement. Garde-toi, frère, des embûches de l'antique ennemi et veille avec l'esprit d'un bon supérieur, pour que ces actes apportés jusqu'à nous par la renommée plutôt que par une accusation formelle, soient corrigés ou réprimés, sinon le droit ecclésiastique aurait à mettre en cause la responsabilité de celui qui n'a point assuré la défense des opprimés ^ . »

En même temps, il écrivait à saint Jérôme ^ pour lui exprimer son regret de n'être pas mieux informé afin d'agir immédiatement. « Pas de nom ni d'accusations. Ce que nous pouvons c'est compatir. Si tu déposes une accusation claire et formelle à l'égard de quelques personnes, ou j'assignerai des juges compétents, ou si quelque chose de plus urgent et de plus pressant peut être fait, je n'y mettrai point de retard, fils très cher. » Il le mettait également au courant de sa semonce à l'évêque Jean ^.

* JÉRÔME, Epist. CXXXVII (Jaffé, 325), en février 417 (Vallarsi). Jean était mort le 10 janvier 417, d'après Garnier; je ne sais où il a pris cette date précise que lui empruntent les historiens. Cette année-là son successeur Praylos écrivait à Rome en faveur de Pelage.

2 JÉRÔME, Epist. CXXXVI, même date (Jaffé, 326). Le début de la lettre est assez mystérieux. On dirait qu'Innocent reproche à Jérôme d'avoir usé de ménagements, dans la lutte contre l'hérésie, au lieu de couper immédiatement dans le vif.

^ Il y a encore une courte lettre d'Innocent I à l'évêque de Carthage Aurelius, par qui lui avait été transmise la plainte de Jérôme (Jérôme, Epist. CXXXV; Jaffé, 327). Ces trois lettres doivent être reportées à l'année 417, parce que la lettre synodale de Carthage, fin 416, ignore ces faits, tout en louant le zèle de

Jérôme oubliant dans la circonstance ses maux personnels, était tout entier à la joie de la victoire sur l'hérésie et à souffler l'énergie à ses compagnons d'armes. Si les nouvelles venues d'Occident, où se manifestait une certaine hésitation dans l'attitude d'Innocent d'abord, puis de Zosime ^, le troublaient un peu, pour l'Orient il était satisfait :

« Sache qu'en cette province ce n'est point par des moyens humains, mais par la sentence du Christ qu'a été chassé non seulement de la ville mais du territoire de la Palestine, Catilina. Nous regrettons beaucoup qu'avec Lentulus bien des conjurés soient restés qui s'attardent à Joppé. Pour nous il nous a paru meilleur de changer de local, plutôt que de foi, et de perdre les bâtiments et la commodité de notre demeure, plutôt que de nous souiller par la communion de ceux avec qui actuellement il fallait ou céder ou faire tous les jours la guerre, non avec la langue mais avec le glaive. Ce que nous avons souffert et le châtiment infligé par la main souveraine du Christ, en notre faveur, à l'ennemi, tu as dû l'apprendre par la renommée universelle. Je t'en prie, achève l'œuvre commencée, ne permets pas qu'en ta présence, l'Église du Christ reste sans défenseur... Ce n'est point avec les forces corporelles,mais avec la charité du cœur qu'il faut combattre, elle est invincible. »

Ainsi écrivait-il à Riparius ^.

On devine avec quelle sympathie il suivait les tenaces et cou-

saint Jérôme. Peut-être les détails donnés par saint Augustin dans le De gestis Pelagii (417) étaient-ils empruntés à la lettre de Jérôme à Aurelius. C'est par l'intermédiaire de ce dernier qu'Innocent I fait aussi parvenir sa réponse à Jérôme.

^ Voir le résumé de Portalié, art. Augustin, dans DTC, 1. 1, 2281-82.

2 Epist. CXXXVIII. Jérôme fait allusion à l'expulsion de Pelage que Marius Mercator (Commonitorium super nomine Caelestii, édit. Baluze, p. 139; édit. Garnier, PL, XL VIII, loo-ioi), rapporte ainsi : « Sed postmodum evidenter deprehensus (Pelagius) insistentibus accusatoribus, a posteriore synodo, cui sanctae memoriae Theodotus Antiochiae praesedit episcopus, atque detectus a sanctis quoque ac venerabilibus Hierosolymorum locis est deturbatus, eiusdemque sancti Theodoti ad reverentissimum urbis Romae episcopum et sanctae recordationis Prayli Hierosolymitani episcopi missa scripta testantur, quorum exemplaria ad documentum habemus in manibus. » Le synode semble avoir passé inaperçu depuis en Occident, Garnier le date d'octobre 417 (PL, XLV, 344-346; diss. II, 10). Cela semblerait un peu tôt, si l'on considère que Zosime a tardé plusieurs mois encore à condamner Pelage et Celestius; mais d'autre part il ne doit guère s'être passé plus d'un an depuis l'attentat contre Jérôme, car Riparius et lui s'écrivaient au moins une fois par an (Epist. CLI). La lettre doit être de fin 417. Catilina est Pelage; on ignore qui est Lentulus.

rageux efforts de saint Augustin pour tenir tête à l'hérésie, éclairer Rome et démasquer les ruses des pélagiens. De Bethléem il l'encourageait et applaudissait à son œuvre. C'était l'athlète arrivé au terme de la carrière qui voyait avec joie batailler à ses côtés celui qui continuerait la lutte sans défaillance, et avec le même succès. Il lui écrivait en 416, en lui renvoyant le prêtre Orose ^ : « J'ai résolu de t'aimer, de t'approuver, de te cultiver, de t'admirer, de défendre tes écrits, comme les miens propres. Dans le Dialogue que je vieris de publier, j'ai fait mention de ta Béatitude, comme il convenait.» Plus tard au moment sans doute où le pape Zosime, trompé par Celestius, paraissait favorable aux novateurs, il lui mandait encore ^ :

«Toujours j'ai eu pour ta Béatitude l'honneur et la vénération que tu mérites, et j'ai aimé notre Sauveur qui réside en toi, mais maintenant, si c'est possible, nous ajoutons encore à ce comble, nous complétons ce qui est plein et ne laissons passer même une heure sans parler de toi. Contre ces vents agités, avec l'ardeur de la foi, tu as résisté, tu as préféré en ce qui te concerne être seul à te libérer de Sodome plutôt que de rester avec ceux qui périssaient. Ta prudence comprend ce que je dis. Courage! L'univers t'exalte. Les catholiques vénèrent et admirent en toi le restaurateur de la foi antique, et, signe de gloire plus importante, tous les

* Epist. CXXXIV, postérieure au Dialogue y publié fin 415, allusion tacite à l'attitude de Pelage aux deux synodes (Ibid., I) : « Simulât paenitentiam. »

^ Epist. CXLI = Augustin, CXCV, en 418. Une lettre, CXLII, avant la mort d'Eustochium, de contenu assez énigmatique, au début et à la fin, semblerait être plutôt de 416, avant l'attentat, mais après le synode de Diospolis qui, tout en absolvant les personnes, condamnait l'erreur : « Multi utroque claudicant pede et ne fractis quidem cervicibus inclinantur,habentes affectum errorispristinicum praedicandi eamdem non habeant libertatem. » Ceci pourrait faire penser à la condamnation de 418, mais la fin paraît s'y opposer : « Capta Hierusalem tenetur a Nabuchodonosor nec Hieremiae vult audire consilia quin potius Aegyptum desiderat ut moriatur in Taphnes et ibi in servitute pereat sempiterna. » Cette allusion m'échappe : s'agit-il de Jean de Jérusalem ou de Praylos ou de Rome et de Zosime ? L'ordre du texte dans le manuscrit le plus ancien (Scorialensis P de Hilberg) semble être le véritable : la phrase « Capta... sempiterna » vient tout au début et les salutations à la fin. Les Mauristes éditeurs de saint Augustin rapportent cette lettre (Augustin, Epist. CXXIII) à la fin de l'année 410 et y voient de préférence une allusion non à Jérusalem mais à Rome prise par Alaric. Vallarsi veut que cette lettre ne soit qu'un appendice de la précédente CXLI, contre toute évidence, à cause des salutations différentes dans les deux lettres. Cependant deux manuscrits de Vendôme, vus par les Mauristes, unissent les deux par la phrase : « lam post subscriptionem. Multi, etc. »

hérétiques te détestent. Ils me poursuivent d'une haine pareille, et, ne pouvant nous atteindre de leurs glaives, ils nous massacrent par le désir.»

Dans ce triomphe de la foi catholique, et ce zèle de ses défenseurs qu'il ne cessait d'encourager, saint Jérôme trouvait une consolation à de lourdes épreuves domestiques et personnelles. Avec les infirmités ordinaires de la vieillesse, des maladies fréquentes paralysaient son activité. Un nouveau deuil, le plus douloureux qui pût l'atteindre alors, vint le frapper. Eustochium et Paula avaient eu la joie de voir et peut-être d'abriter quelque temps à Bethléem cette « communauté de Pinien », que l'invasion d'Alaric avait forcée de chercher refuge en Sicile d'abord, où elle avait fermé les yeux à Rufin, puis en Afrique. Maintenant Albina et ses enfants, Pinien et Mélanie, venaient d'arriver en Orient où ils s'installaient définitivement. Ils ne gardèrent point rancune à celui qui avait tant maltraité Rufin et la grande aïeule. Ils nouèrent des relations avec leur cousine, la petitefille de Paula et Eustochium ^. Ce fut pour Jérôme et pour elles dans l'épreuve un réconfort et une joie. Le cercle romain se reformait, dans l'entente complète, à la recherche des biens spirituels. Hélas ! le bonheur humain, même le plus élevé, est fragile. Eustochium subitement tomba malade et fut emportée en quelques jours. On était encore en pleine épreuve. « C'est dans l'ardeur du témoignage, qu'elle s'est endormie, écrivait Jérôme. Elle a préféré abandonner ses intérêts et sa maison et souffrir l'exil, plutôt que de se souiller de la communion avec les hérétiques ^. »

^ Toutefois Eustochium n'est point mentionnée dans les documents (Epist. CXLIII, postérieure à sa mort, et Vie de Mélanie par Gerontius). Lire GoYAU, Sainte Mélanie, chapitre V.

^ Epist. CLIV, ad Donatum, éditée d'abord par le P. Antolin, puis par dom De Bruyne {Revue Bénédictine, t. XXVII, 1910, p. 5-6) : « In ipso confessionis ardore sciatis spiritum reddidisse libentiusquehabuit et rem familiarem etdomum suam dimittere et honorata (Hilberg, d'après Engelbrecht; onera et: De Bruyne) exsilia sustinere quam haereticorum communione maculari. » Pour confessio, il s'agit non de profession de foi qu'elle aurait émise au moment de mourir, mais de support de la persécution, comme les conf essor es de jadis. La lettre est de 419.

LA MORT d'EUSTOCHIUM 333

Ce coup inattendu accabla Jérôme. C'était tout le passé qui disparaissait, avec sa fille spirituelle, et un avenir incertain et difficile qu'elle lui léguait. Pauvre Paula restée seule avec l'inexpérience et la faiblesse de ses vingt ans, pour diriger le monastère fondé par son aïeule ^ ! Jérôme sentait combien lourdes allaient peser sur ses épaules les charges et les responsabilités. Lui qui jusqu'ici avait été aidé de toutes manières et pouvait se reposer sur ses collaboratrices des soucis matériels, aurait maintenant à faire face à tout : à la direction des âmes et aux nécessités corporelles, quand les circonstances rendaient plus dures encore les conditions de la vie. Les courts billets qu'il écrit alors nous font confidence de ses tristesses, de ses préoccupations, mais aussi de la force d'âme qu'il puisait dans sa foi et son zèle pour la vraie doctrine. Puisque ce sont les dernières lignes tombées de cette plume longtemps si active, il importe de les recueillir avec la piété filiale dont on entoure les recommandations suprêmes :

« C'est une grande joie, écrivait-il en 418 à Riparius ^, que m'a apportée la venue du saint et vénérable prêtre Innocentius.il m'a remis tes lettres et m'a fait connaître de vive voix la ferveur chaleureuse de ta foi .

^ Jérôme pousse en son nom un cri de détresse (Epist. CXLIII, 2 ) ; « Neptis vestra (Alypius et Augustin) Paula miserabiliter deprecatur ut memores eius sitis. » Elle était née au plus tard en 400.

^ Epist. CLII (édit. Hilberg; De Bruyne, Revue Bénédictine, 1910, p. 10) ; la mention de Julien montre que la lettre est postérieure à l'été de 418, date de la Tractoria du pape Zosime,qui provoqua la révolte de Julien : «Furore Iuliani et sociorum eius », c'est-à-dire des dix-sept évêques qui signent avec lui la lettre de protestation. L'identification de ce Riparius avec celui qui était intervenu à plusieurs reprises à l'occasion de Vigilance semble appuyée par l'identité de nom, et rénumération de la lettre CLI qui commence par les Gaules. On peut objecter qu'il paraît s'agir ici non plus, comme du temps de Vigilance, d'un prêtre attaché à une paroisse déterminée, mais d'un moine, d'ailleurs de situation distinguée, prêtre sans doute (Dignationi tuae, domne venerande, etc.), changeant de résidence, au point que ces changements gênent les relations épistolaires. Il habite Rome, au moins par intervalles, et paraît avoir fait son affaire de la lutte contre le pélagianisme dans les divers pays. La raison principale contre l'identification, je la tirerais de la phrase {Epist. CLI, 2), où Jérôme écrit : « Coeptas in Christo amicitias mutuis epistulis frequentemus.» On ne comprendrait guère cette façon de parler si son correspondant était en relation avec lui depuis près de quinze ans. L'objection n'est pas cependant absolument sans réplique, car on peut admettre que les relations de 404 et 406, assez occasionnelles, avaient cessé et n'ont repris qu'après 415, en vue de la lutte contre le pélagianisme. C'est cependant peu probable.

La fureur de Julien et de ses compagnons, les inepties de Pelage et les bavardages de Celestius n'ont pas à te donner grand souci. L'un blasphème avec sa propre loquacité, l'autre mendie ses expressions. Leurs écrits que j'ignore ne m'émeuvent point. Je sais qu'ils sont dépourvus de sagesse et d'éloquence et surtout de la connaissance des saintes Écritures qui sont le rempart de la foi, le droit du for ecclésiastique, et notre autorité des anciens. S'ils écrivent et si cela me tombe entre les mains, sans forfanterie, mais en me mettant au niveau de leur sottise, j'espère pouvoir réfuter tous ces volumes soignés, avec le même verbiage et peutêtre en une seule séance de travail et de dictée. M'exhorter à composer, c'est imposer au vieux petit âne une lourde charge. La vivacité d'esprit et les forces corporelles m'ont complètement abandonné, par suite de mes continuelles maladies. »

L'année suivante il lui écrivait encore ^ :

« Ta vaillance dans les combats contre les hérétiques et ta victoire dans les batailles du Seigneur m'ont été rapportées par beaucoup d'arrivants. Non seulement les Gaules et l'Italie, mais la ville la plus célèbre de Palestine est souillée de leurs fraudes et de leurs parjures. Ils avaient un patron et un associé de leur maître que le Seigneur Jésus a tué de son souffle, montrant par un exemple combien il est dangereux de résister à la foi catholique et de chercher à renverser les fondements de l'Église. Je ne puis savoir où doit résider ta Sainteté, si elle est encore à Rome. Que notre rare correspondance au cours de chaque année, ne cesse point, mais qu'un échange de lettres active l'exercice de nos amitiés commencées dans le Christ. La dormition soudaine de la sainte et vénérable vierge Eustochium nous a tout à fait contristé et a presque changé notre manière de vivre, car en plus nous ne pouvons pour bien des choses réaliser nos désirs et l'ardeur de l'esprit est mise en échec par l'infirmité de la vieillesse. Les saints frères qui sont avec moi te saluent beaucoup. Je te recommande mon saint fils le diacre Théon et te prie de m'écrire familièrement tes occupations et ta situation actuelle et où tu comptes résider. »

Sur ces entrefaites le prêtre Innocentius revenait à Bethléem,

^ Epist. CLI (édit.HiLBERG ; DE^n.\jYiiE, Revue Bénédictine, 1910, p. 3), en 419. Il est difficile de savoir à qui Jérôme fait allusion par ce patronum et consortem magistri sui. Il ne semble pas qu'il puisse être question de Jean de Jérusalem mort depuis deux ans, en 417, sans que rien laisse entendre (Théodoret au contraire le proclame dav^xuaiov, HE, V, 37 ; PG, LXXXII, 1269) D ; édit, Parmentier, V, 38, p. 342) que cette mort ait eu le caractère d'un châtiment divin. Le fait que la lettre est portée par Théon et non par Innocentius qu'elle ignore, montre bien que la lettre CLI est antérieure de quelques semaines au moins à celle où il est question pour la seconde fois d 'Innocentius.

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