ÉDUCATION A ROME
deux surtout retinrent l'attention du nouveau venu : le rhéteur Marius Victorinus et le grammairien Aelius Donatus. C'est à celui-ci qu'il s'adressa d'abord ^. Sous sa direction il n'apprit pas seulement les règles arides de la grammaire et de la poétique ^, il s'initia surtout à la lecture raisonnée des prosateurs et des poètes latins^. Du grec il n'était alors plus sérieusement question dans l'enseignement occidental et en général on se contentait d'en apprendre les éléments *.
1 Sur Donat, voir Schanz, § 832 (t. IV, i, p. 149-161). Jérôme l'appelle toujours praeceptor meus . Les textes sont groupés dans Luebeck, p. 224; y ajouter celui de la Chronique, 17® année (354) de Constance (PL, XXVII, 687-688; édit. Helm, p. 239) : « Victorinus rhetor et Donatus grammaticus praeceptor meus, Romae insignes habentur. »
" Les œuvres de saint Jérôme y font allusion quelquefois, surtout par voie d'exemples.
^ Les commentaires conservés de Térence et de Virgile peuvent donner une idée de cet enseignement où les leçons morales se mêlaient aux remarques d'ordre philologique et littéraire. Le commentaire de Jérôme sur l'Ecclésiaste rappelle une anecdote caractéristique de cet enseignement oral (PL, XXIII, 1019, A), à propos d'un vers de Térence : « Unde praeceptor meus Donatus cum istum versiculum exponeret : Pereant, inquit, qui ante nos nostra dixerunt. »
* Sur la connaissance du grec par saint Jérôme, son propre témoignage concorde avec celui de Rufin. Dans la lettre XVII, au prêtre Marc, de 377, il écrit ironiquement (n. 2) : " Plane times ne eloquentissimus homo in syro sermone vel graeco ecclesias circumeam ! » Rufin écrit de son côté (^^o/.II,7 ; PL, XXI, 590- 591): « Ante enim quam converteretur (la conversion monastique) mecum pariter et litteras graecas et linguam penitus ignorabat. » Il est probable que, comme saint Augustin, Jérôme et Rufi.n savaient au moins les éléments (Confessiones, I, 13-14; PL, XXXII, 670-671). C'est lors de son séjour au désert, puis à Antioche, que Jérôme se mit sérieusement à l'étude de cette langue. Pammachius et Oceanus n'auraient sans doute pas écrit à saint Jérôme pour avoir une traduction, s'ils avaient pu confronter celle de Rufin avec l'original. Eusèbe de Crémone, qui appartenait à une famille distinguée, ignorait le grec (Jérôme, Epist. LVII, 2) : « Graeci enim eloquii penitus ignarus erat. » Paulin de Noie, à qui Jérôme attribue une connaissance suffisante du grec pour lire le Periarchon (Epist. LXXXV, 3), se plaint de le savoir peu (Epist. XLVI, 2; PL, LXI, 392-393) et souhaiterait avoir Rufin près de lui pour se perfectionner. En revanche, Blésilla est louée pour sa connaissance parfaite de cette langue (Epist. XXXIX, i) : «Si graece loquentem audiisses, latine eam nescire putares. » Il est vrai que sa famille, du côté paternel, était d'origine grecque et se glorifiait de descendre d'Agamemnon. Elle possédait la plus grande partie de ses propriétés en Épire (Comm. in... Titum, prologue; PL, XXVI, 546, A). Il y avait donc une raison spéciale à cette étude approfondie. Sur cette période, il n'existe pas, à ma connaissance, de monographie, comme pour les trois premiers siècles de l'ère chrétienne et le début du IV* siècle : Excursus I de Caspari, dans Quellen zur Geschichte des Taufsymbols, t. III, 1875, p. 267-466,
A l'école de ce maître expérimenté, Jérôme fit des progrès rapides et se passionna sans peine pour la littérature. C'est alors qu'il commença ces vastes lectures dont une mémoire particulièrement heureuse lui assurerait le bénéfice jusque dans sa vieillesse. Le maître commentait de préférence Virgile; l'élève l'apprenait par cœur et d'eux-mêmes les vers du chantre d'Énée se présentaient sous sa plume pour embellir ses propres compositions^. Mais les autres auteurs n'étaient pas négligés : Cicéron, Salluste, Tite-Live, Quintilien, les comiques et les satiriques, où s'alimentait de préférence sa verve railleuse, étaient lus et relus, soit avec le maître, soit dans la solitude de sa chambre d'étudiant. Bientôt les manuscrits commencèrent à s'y aligner, prémices d'une bibliothèque personnelle, persévéramment enrichie et où passait le plus clair des ressources qui lui venaient de Stridon 2. A côté des textes il y avait les commentaires, ceux du maître d'abord sur Térence, sur Virgile, puis les autres, plus ou moins célèbres ou recommandés aux écoliers studieux, d'Asper, de Volcatius, de Victorinus ^. Jérôme s'appliquait aux exercices destinés à dérober aux modèles le secret de leur correction et de leur élégance. Son vocabulaire s'enrichissait en même temps qu'il apprenait à varier ses phrases et à leur donner bonne tournure. Il alliait ainsi l'érudition et le goût. Son esprit s'ornait des connaissances les plus diverses, sa plume s'aflînait, son style
« Griechen und Griechisch in der romischen Gemeinden in den drei ersten Jahrhunderten ihren Bestehens», résumé parSANDAY, A critical and exegetical Commentary on the Epistle to the Romans, Edimbourg, 1900. Introduction, p. LII-LIV.
^ Pour Virgile et les citations qu'en fait saint Jérôme, voir Luebeck, p. 167- 191 . Cicéron, Horace lui étaient aussi très familiers {ibid., p. 128-159 et 160-167).
Epist. XXII, 30 : « Bibliotheca quam mihi Romae summo studio ac labore confeceram. » Il nomme là Cicéron et Plaute.
Voir l'ouvrage de Luebeck, Hieronymus quos noverit scriptores et ex quitus hauserit, Leipzig, 1872. Je me contente de deux textes indiquant soit les lectures de Jérôme soit ses appréciations, ^^0/. I, 16 (PL, XXIII, 410, A B) : « Puto quod puer legeris Aspri in Virgilium et Sallustium commentarios, Volcati in orationes Ciceronis, Victorini in dialogos eius et in Terentii comoedias praeceptoris mei Donati atque in Virgilium et aliorum in alios, Plautum videlicet, Lucretium, Flaccum, Persium atque Lucanum. » — Epist. CXXV, 12 : « Ut, post Quintiliani acumina Ciceronisque fluvium gravitatemque Frontonis et lenitatem Hinii, alphabetum discerem. »