ÉDUCATION A ROME
commençait à présenter ce cachet personnel qui le désignait dès lors à ses maîtres et à ses condisciples comme un écolier d'avenir ^.
Ces heureuses dispositions eurent leur plein épanouissement lorsqu'il aborda quelques années plus tard, — c'était après la mort de l'empereur Julien (363), — l'étude de la rhétorique. Il est vrai, Marius Victorinus n'était plus là pour l'y guider. Le professeur à qui Rome reconnaissante avait élevé sur le forum de Trajan une statue, dut quitter sa chaire, lorsque, en 362, un décret de l'apostat Julien interdit aux chrétiens l'enseignement des auteurs classiques ^. Mais à son défaut, Jérôme trouva d'autres maîtres excellents qui l'aidèrent à tirer très bon parti de ses dons naturels et de ses inclinations. Il s'y employa lui-même de son mieux. Assidu aux leçons, il ne l'était pas moins aux exercices où les étudiants essayaient leurs talents. Dans son âge mûr, il avait encore parfois le cauchemar de ces séances où, sous les yeux de camarades attentifs, enthousiastes et parfois goguenards, l'apprenti rhéteur se présentait devant son maître, les cheveux bien lustrés, et revêtu de la toge, pour déclamer une plaidoyer fictif ou prendre part à l'une de ces controverses dont les œuvres de Quintilien et de Sénèque le rhéteur ont conservé des spécimens. Il se réveillait tremblant encore d'émotion, tout heureux d'être délivré de cet exercice. L'étudiant était plus encore intéressé par les plaidoiries réelles. Il ne se faisait pas faute de courir les tribunaux pour assister aux joutes entre avocats célèbres. Il en revenait souvent écœuré de les voir abandonner tout à coup leur
' Epist. L, 5 : « Et nos didicimus litterulas et nos saepe manum ferulae subtraximus, de nobis quoque dici potest: faenum habet in cornu. » — Ibid., 1, il avait déjà écrit : « Ego... qui meliorem stili partem eam legerim quae deleret quam quae scriberet. » — Epist. XXIX, 7 : « Quidquid pueri plausibile habueramus, amisimus » (il s'agit de sermo opposé à scientia). Plus tard il souffrira beaucoup d'être obligé de dicter, ce qui l'empêche de polir son style comme il le voudrait.
^ Sur Marius Victorinus, voir Schanz, § SaS-Ssia (t. IV, 1,3^" édit.,p. 149-161). Nulle part Jérôme n'appelle Victorinus son maître, comme il le fait constamment pour Donat. La seule explication plausible, étant donnés ses éloges du célèbre rhéteur, c'est qu'il n'a pu le suivre parce que celui-ci avait cessé d'enseigner. En effet, saint Jérôme dit lui-même qu'il étudiait encore la grammaire, quand parvint à Rome la nouvelle de la mort de Julien. Victorinus était démissionnaire depuis l'année précédente.
lO LES PREMIERES ANNEES
cause, pour se livrer, à l'égard de leurs adversaires, aux injures personnelles les plus odieuses ^.
Le cours des études libérales se couronnait par la philosophie et notamment par la dialectique. Saint Jérôme s'initia avec entrain à toutes les finesses de l'art du syllogisme. Non sans complaisance, il rappelait plus tard, à son ancien condisciple Rufin, la longue liste des divers modes d'argumentation ^. Au besoin il
^ Epist. LXXXI, I : «Poteram et ego, qui saepissime controversias fîguratas declamavi, aliquid de veteri artificio repetere. » — Apol. I, 30 (PL, XXIII, 422, A B) : '( Et, quo magis stupeas, nunc cano et recalvo capite saepe mihi videor in somnis, comatulus et sumpta toga, ante rhetorem controversiolam declamare. Cumque experrectus fuero, gratulor me dicendi periculo liberatum. » Sur ces exercices, voir dans le Dictionnaire des Antiquités , de Daremberg et Saglio, l'article de BoissiER, Declamatio. — Comm. in... Galatas,U, 11 (PL, XXVI, 340,6): «Aliquoties cum adulescentulus Romae controversias declamarem et ad vera certamina fictis me litibus exercerem, currebam ad tribunalia iudicum et disertissimos oratorum tanta inter se videbam acerbitate contendere ut, omissis saepe negotiis, in proprias contumelias verterentur et ioculari se invicem dente morderent. » — Lui-même a signalé sa lettre à Héliodore (Epist. XIV, de 376) comme un spécimen de ces exercices littéraires, Epist. LU, i : i In illo opère pro aetate tune lusimus et, calentibus adhuc rhetorum studiis atque doctrinis, quaedam scolastico flore depinximus. » Certains contemporains en virent un autre exemple dans la lettre CXVII, ad matrem et filiam in Gallia commorantes; cfr Contra Vigilantium, III (PL, XXIII, 341, B): « Fieri enim potest ut rursum malignus interpres dicat fictam a me materiam cui rhetorica declamatione respondeam, sicut illam scripsi ad Gallias matris et filiae inter se discordantium. » Il a mentionné les séances de l'Athenaeum (Epist. LXVI, 9) en rappelant à Pammachius une anecdote de leur vie d'étudiant.
- Apol. I, 30 (PL, XXIII, 422, B) : « Septem modos conclusionum dialectica me elementa docuerunt, quid significet à^/w/za, quod nos pronuntiatuni possumus dicere, quomodo absque verbo et nomine nulla sententia fit, soritarum gradus, pseudomeni argutias, sophismatum fraudes. lurare possum me, postquam egressus de schola sum, haec nunquam omnino iegisse. » — Ibid., III, 39 (484- 485) : « Nonne in epistula mea (LXXXI V, 6) quam criminaris haec verba sunt } « Sed fac me errasse in adulescentia et philosophorum id est gentilium studiis eruditum, in principio fidei ignorasse dogmata christiana et hoc putasse in apostolis quod in Pythagora et Platone et Empedocle legeramB,de dog-matibus eorum non delibris locutus sum, quae potui in Cicérone, Bruto ac Seneca discere.» — Epist. L, I : « Nunc dialecticum urbis vestrae et Plautinae familiae columen non Iegisse quidem categorias Aristotelis, non Trept tf)fxr]vaiaç, non analytica, non saltem Ciceronis tÔttovç sed per imperitorum circulos ... syllogismos ùfTvXXoyîrTTovç texere et quasi sophism.ata nostra callida argumentatione dissolvere. Stultus ego qui me putaveriiTi haec absque philosophis scire non posse; frustra ergo Alexandri verti commentarios, nequicquam me doctus magister per i'Kjayùi-yijy Porphyrii introduxit ad logicam. » Il s'agit d'Alexandre d'Aphrodise et de son commentaire sur la logique d'Aristote. M. Griitzmacher