LE PREMIER DÉPART POUR L'ORIENT ET SA CAUSE
I. Dans sa lettre à Julien, diacre d'Aquilée, saint Jérôme écrit : <' Non solum quid agatur in patria sed an ipsa patria perstet ignoro. Et licet me sinistro Hibera excetra rumore dilaniet, non timebo hominum iudicium habiturus iudicem meum. » Il est évident d'après cela qu'il est brouillé avec sa famille, puisqu'il n'en a aucune nouvelle et que la remarque est faite immédiatement après les recommandations concernant sa sœur. Peut-être lui reprochait-on de l'avoir décidée, avec le diacre d'Aquilée Julien, à se consacrer à Dieu. Dans sa lettre XVI, 2, au pape Damase, il dit encore : « Inimicus incessabilis post tergum secutus est. » Sur le départ lui-même et la façon brusque dont il intervint, au moins quant à Aquilée, la lettre à Rufin s'exprime ainsi {Epist, III, 3) : «Postquam me a tuo latere subitus turbo convolvit, postquam glutino caritatis haerentem impia distraxit avoilsio. «Il faut en rapprocher les passages des lettres XI et XII, adressées à Haemona et où il est manifestement fait allusion à des difficultés pareilles et aux mauvais bruits répandus sur le compte de Jérôme. La lettre XI, aux religieuses, insiste sur la nécessité de ne point juger avant le temps et en appelle au tribunal de Jésus-Christ; la lettre XII, au moine Antoine, insiste sur l'humilité chrétienne, en opposant la condescendance de Jésus-Christ à l'orgueil du pharisien et à son mépris pour le publicain.
On pourrait peut-être se représenter ainsi les choses. Jérôme ayant provoqué le mécontentement de sa parenté par ses projets d'ascétisme et son action spirituelle sur sa jeune sœur, et se voyant en butte à des attaques auxquelles sans doute il répondait vertement, dégoûté par une telle attitude, résolut de brusquer la situation en s'éloignant subitement
^ Cfr Comm. in Ezech. XL (PL, XXV, 375, A; supra, p. 15, n. 2). La fin de cette note reproduit Hieronymiana du BLE, 1918, p. 316-317.
yô NOTES COMPLEMENTAIRES
de son pays, sans avoir encore une idée bien arrêtée sur ce qu'il ferait. Un passage de la lettre à Héliodore (XIV, 3) et un autre de celle à Eustochium (XXII, 30) sembleraient indiquer qu'il y eut des adieux émouvants. Je pense toutefois qu'ils exposent seulement les sentiments intimes de Jérôme. Dans le premier, il dit qu'il a connu lui aussi les déchirements de la séparation d'avec sa famille; dans le second, qu'il s'en est séparé, comme on sacrifie ce qui est le plus cher, pour aller militer à Jérusalem. Toutefois, ce qui rend insuffisante l'explication donnée plus haut sur les attaques dont il était l'objet, c'est que c'est dans les milieux adonnés à la piété qu'il fut spécialement diffamé, ainsi qu'il résuite de la correspondance avec Haemona et avec Rufin. Le mot excetra est un terme qui revient ailleurs pour désigner les diffamateurs de saint Jérôme, par une allusion classique, dont l'origine m'échappe \ Évidemment il faut en conclure que les vipères ibériennes avaient très mauvaise réputation.
II. Sur le voyage lui-même, saint Jérôme donne les détails suivants {Epist. III, 3) : « Tandem in incerto peregrinationis erranti, cum me Thracia, Pontus, atque Bjthinia totumque Galatiae vel Cappadociae iter et fervido Cilicum terra fregisset aestu, Syria mihi velut fidissimus naufrago portus occurrit. » — Ce texte, écrit peu après les événements, est évidemment celui qui doit faire foi sur les intentions de saint Jérôme au moment de son départ. Il ne semble pas qu'on ait donné jusqu'ici à l'incise : in incerto peregrinationis erranti, toute l'importance qu'elle mérite. Elle exclut absolument toute idée de voyage concerté d'accord avec Evagrius ou des compagnons de voyage. Ceux qu'on lui donne, en dépit du silence des textes, n'interviennent dans ses lettres qu'à propos de son séjour à Antioche. C'est là qu'il fréquente non seulement Evagrius son
^ Le Thésaurus linguae latinae n'a point encore le mot excetra.Vonr le sens figuré, Freund indique trois textes: Plaute, Casina, III, 5, 19, «Excetra tu, | Ludibrio, pessuma, adhuc quae me habuisti » (il s'agit de la servante Pardalisca); Pseudolus, I, 2, 82, «Ain, excetra tu, quae tibi amicos tôt habes tam probe oleoonustos » (une meretrix); Tite Lfve, XXXIX, 11, « Illius excetrae delenimentis et venenis imbutum » (l'affranchie Hispala). Je ne sais si ces trois exemples autorisent à conclure qxi'excetra au sens figuré signifie toujours <i vipère, femme intrigante et méchante » et par suite à voir une femme visée par Jérôme soit dans Vhibera excetra de VEpist. VI, soit dans les deux autres textes où excetra est pris au sens figuré : Praef. in comm. Habacuc, II (PL, XXV, 1307, A) : «Sibilet igitur excetra et Sardanapallus insultet >. (en 392); Praef. in versionem Ezrae ex hebraeo (PL, XXVIII, 404, A) : « Licet et excetra sibilet » (en 395). Dans ces deux derniers textes certains manuscrits lisent hydra ou serpens. Vallarsi y voit une allusion à Rufin. On lit encore {Epist. CXLVII, 8, ad Sabinianum) : « At tu, bonae spei columen, excetrae stimulis inflammatus » (année incertaine). Il semble qu'ici excetra garde son sens propre de vipère. Jérôme fait allusion au ressentiment que lui garde Sabinianus.