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L'ANECDOTON D'AMELLI SUR ORIGÈNE ET LE CHAPITRE VI D'ISAÏE

Dans ses Anecdota Maredsolana '^, dom Morin a donné une nouvelle édition critique d'un texte anonyme, publié en 1901, au Mont-Cassin, par dom Amelli, sous ce titre : S. Hieronymi Stridonensis presbyteri, tractatus contra Origenem de visione Esaiae *. La préface d'Amelli, reproduite en substance dans un article des Studi religiosi ^, décrit les manuscrits et leur contenu, puis étudie la question d'auteur. Dom Amelli s'est efforcé de montrer que ce traité, d'abord composé en grec par saint Jérôme, n'est autre que le Tractatus hrevis et subitus ^, écrit à

' Voir la note complémentaiie suivante.

2 Apol. II, 27 (PL, XXI, 606-607).

^ Ibid. 603, D.

* Cette note a paru d'abord dans Hieronymiana, 2® série, 1 (BLE, 1921,. p. 140-146).

^ Anecd. Mareds. t. III, lu, p. 103-122.

* Le titre continue : quem nunc primum ex codd. tnss. Casinensibus A. M. Amelli, in lucent edidit et illustravit, Montecassino, 1901. Ces manuscrits sont cotés 345 et 342. Le premier date des environs de 1050, d'après dom Morin; il est mutilé au début. Le second serait de Pierre Diacre, d'après le même éditeur ; en tous cas, il remonte au XII^' s. ; il donne le début qui, dès la ligne 26, se soude au texte du ms. 345, sur lequel il a été évidemment copié.

' Un trattato di S. Girolamo scoperto nei codici di Mojitecassino, dans les Studi religiosi, t. I, 1901, p. 193-204.

* Comm. in Isaiam (PL, XXIV, 91-92): " De hac visione ante annos circiter triginta, cum essem Constantinopoli et apud virum eloquentissimum Gregorium Nazianzenum... S. Scripturarum studiis crudirer, scio me brevem dictasse subitumque tractatum ut et experimentum caperem ingenioli mei et amicis iubentibus oboedirem. Ad illum itaque libellum mitto lectorem. »

Constantinople avant le retour de Jérôme ' en Occident (382) et jusqu'alors identifié avec la lettre XVIII. L'article des Studi était daté du 10 mai 1901. Dès le 14, M. Giuseppe Mercati achevait un travail, publié en juillet par la Revue Biblique ", où étaient réfutées ces deux thèses. Il émettait, en finissant, un doute sur l'attribution à Jérôme, mais ajoutait que si de nouvelles recherches ou de nouveaux manuscrits démontraient l'authenticité hiéronymienne, on verrait que ce n'étaient point là les prémices des études bibliques de saint Jérôme, mais un fruit tardif, mûri pendant ou après les acerbes polémiques au sujet d'Origène ■* . De son côté, dom Morin préparait, vers le même temps, une dissertation qui parut dans la Revue d'histoire ecclésiastique en octobre *, oîi il réfutait le sentiment de dom Amelli sur les rapports entre la lettre XVIII et ce nouveau traité, et maintenait que la lettre XVIII était bien le brevis tractatus de Constantinople. Puis, analysant les sentiments de saint Jérôme pour Origène et s'appuyant sur la parenté entre le traité et les lettres de Théophile, traduites par saint Jérôme, il concluait que ce nouvel ouvrage devait être l'un de ces tractatus adressés par Jérôme à son auditoire habituel de Bethléem. De là son silence sur l'existence de cette œuvre : a Cette allocution a dû être prononcée par Jérôme au plus fort de la lutte contre l'origénisme, vraisemblablement en 402, alors qu'il était occupé à traduire, ou venait de traduire, la lettre pascale de Théophile d'Alexandrie pour cette même année ''. » Revenant, l'année suivante, dans la même revue, sur le doute exprimé par Mercati ^, dom Morin démontrait, par une série de rapprochements avec d'autres œuvres de saint Jérôme, que celle-là aussi était bien de son style. Il confirmait la date proposée en remarquant qu'un « nombre relativement considérable de traits parallèles sont fournis par les lettres et traductions composées par saint Jérôme entre les années 400 et 404 ' . » Réponse était faite ensuite à quelques difficultés de M. Mercati.

Je ne sache pas que, depuis, l'ouvrage ait fait l'objet d'une étude critique. Déjà, en 1903, dans la préface de ses Anecdota, dom Morin se félicitait que, pour ses deux conclusions, paternité hiéronymienne et

^ Cfr tome I'"'', p. 75.

* // nuovo trattato di S. Girolamo sulla visione d'Isaia (t. X, p. 385-392).

* L'article se terminait par quelques notes de critique textuelle sur l'édition d 'Amelli.

* Le nouveau traité de saint Jérôme sur la vision d'Isaïe, édité par dom Ambr. Amelli (t. II, 1901, p. 810-827).

^ Ibid. p. 825 ; cfr p. 820-821.

* Pour l'authenticité du traité sur la vision d'Isaïe, récemment publié sous le nom de saint Jérôme (t. III, 1902, p. 30-35).

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date fixée aux environs de 402, « ciincti demum assensu accepere » \ Aussi, en 191 3, dans ses Études, Textes et Découvertes, se contentait-il d'enregistrer qu'il avait établi l'authenticité et la date approximative du traité ^. Dès 1901, cependant, dans un bref compte rendu publié par la Literarische Rundschau '', M. Diekamp avait indiqué ce qui me paraît être la vraie solution de la question, au moins pour l'essentiel.

Dans les manuscrits, le traité se présente comme une œuvre anonyme, après les homélies d'Origène sur les Juges. La paternité hiéronymienne ne saurait cependant être mise en question. Dom Morin a multiplié les rapprochements entre ce traité et les œuvres authentiques et, s'ils ne sont pas tous d'égale valeur, par leur masse cependant ils forment un argument décisif*. La lecture du traité ne laisse aucun doute sur ce point. Toutefois, il faut nuancer cette appréciation plus qu'il n'a été fait jusqu'ici. Il est incontestable qu'on retrouve dans le traité anonyme la langue, la syntaxe et, dans une certaine mesure, le style de saint Jérôme ; mais il n'est pas moins sûr que l'on n'a point affaire à sa manière d'écrire ordinaire, au style de ses ouvrages personnels. Nulle part de ces courtes phrases, à incises brèves, à répétitions fréquentes, au développement rapide et vif, que l'on retrouve même dans les Tractatus, pourtant plus négligés. La phrase du traité, toujours soignée, bien entendu, a une tout autre allure. Elle est souvent plus longue, plus compliquée, moins dégagée. La période y est plus ample et plus lente, singulièrement apparentée avec celles des traductions hiéronymiennes. Saint Jérôme y parle sa langue, y conserve ses expressions préférées, mais sa phrase est coulée dans un moule différent.

Dom Morin voit dans l'opuscule un Tractatus analogue à ceux qu'il a publiés sur les Psaumes et les Évangiles. Ce serait, en ce cas, un tractatus, c'est-à-dire un sermon, bien différent des autres et par le ton et par le style : le nos solennel y règne à peu près exclusivement au lieu de Vego primesautier. Rien de la familiarité et de la simplicité ordinaires. On y verrait, avec bien plus de raison, un traité proprement dit. En revanche, il est singulier que les citations bibliques soient tirées des Septante f sans aucune de ces allusions à la veritas hebraica chères à saint

* Anecdota Maredsolana, t. III, ni, p. xix.

* Num. 27, p. 22-23. Cfr Bardenhewer, Geschichte, t. III, 1912, p. 643;

SCHANZ, t. IV, I, IQI4, p. 485.

* XXVII'' année, p. 293-295.

* Revue d'histoire ecclésiastique, t. III, 1902, p. 30-32.

Jérôme, et que la manière d'alléguer l'Écriture et, en particulier, saint Paul, soit moins conforme à l'usage de Jérôme. Où il dit habituellement Apostolus, Paulm, Paulus Apostolus, nous avons souvent Sanctus Paulus, Beatus Apostolus. Il y a surtout nombre d'expressions, — des héllénismes, comme dit dom Morin, — qui ne s'expliquent naturellement que si le texte latin représente une traduction faite sur un original grec. Le développement lui-même est assez différent de celui que présentent d'ordinaire les écrits personnels de Jérôme. On sait qu'il s'attarde peu aux exposés dogmatiques et s'attache davantage au côté critique ou moral. Il préfère les dossiers de textes aux longs commentaires spéculatifs.

Quant à l'antiorigénisme, celui du traité est, d'une manière continue, de couleur beaucoup plus foncée que celui de Jérôme, même à la période aiguë. Jamais celui-ci n'a nié la science d'Origène et il ne peut avoir écrit cette phrase du Tractatus : Vir, ut putant, eruditissimus^ . Il y a eu, assurément, de l'incohérence dans son attitude et de la contradiction dans ses jugements, mais pas à ce point. Faut-il rappeler qu'au moment même où il aurait été dans cette crise de violence sans mesure, il écrivait à saint Paulin de Noie : « Praeterea quia docto viro loquor et tam divinis scripturis quam saeculi litteris erudito, illud Dignationem tuam admonitam volo, ne me putes in modum rustici balatronis cuncta Origenis reprobare. » Aussi, un peu plus haut, lui a-t-il signalé que, sur une des questions soulevées par Paulin, dans ces livres du Periarchon, « quos nuper Pammachio nostro iubente interpretatus sum, Origenes fortissime respondit ". » Il n'a d'ailleurs jamais cessé de s'inspirer des travaux exégétiques du savant alexandrin et de cultiver sa méthode d'interprétation, tout en se gardant plus que par le passé des idées suspectes. Ses lettres à Vigilance et à Tranquillinus insistent comme celle à Paulin sur la distinction à faire entre l'érudition et les erreurs ^ Aussi des applications nettement condamnées dans le Tractatus sont-elles tranquillement soutenues par Jérôme dans le commentaire sur Isaïe, postérieur de quelques années *. L'explication ingénieuse de dom Morin n'est pas suffisante pour ôter toute valeur aux objections faites ci-dessus. Pour lui, dans le traité, nous sommes évidemment au plus fort de la lutte contre l'origénisme. « L'esprit de Jérôme est un volcan en travail. Dans le commentaire on sent bien encore le grondement sous les cendres, mais enfin la lave est déjà notablement refroidie ; le saint homme fait de louables efforts pour garder la juste mesure, autant que la chose

^ Anecdota Maredsolana, t. III, m, p. 103, I. 15.

^ Epist. LXXXV, 4 et 3 (édit. Hilberg, p. 137 et 136).

3 Epùt. LXI, LXII, LXXXV et aussi LXXXIV, 2-3, à Pammachius.

* Voir l'annotation de dom Morin.

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est compatible avec son impétueuse nature '. » En réalité, son attitude n'a guère varié et la lutte contre les Pélagiens le montre bien. Il continue à utiliser et à louer Origène exégète, mais ne manque aucune occasion de témoigner sa réprobation pour le dogmatiste. En somme, la nuance antiorigéniste du Tractatus répond beaucoup moins à la manière de Jérôme qu'à celle de Théophile, d'Épiphane ou, plus anciennement, d'Eustathe et de Méthode.

Dès lors, il semble qu'une solution réponde seule pleinement à toutes les données du problème en faisant à chacune des thèses en présence sa juste part : le traité sur la vision d'Isaïe est de la plume de Jérôme, mais ce n'est qu'une de ces traductions que sa complaisance ne savait pas refuser à ses amis d'Orient. L'œuvre originale a été écrite en grec, peutêtre par Théophile, peut-être par quelque autre. L'hypothèse de Théophile paraît plausible à première vue. « Dom Amelli fait remarquer qu'il existe de singuliers points de contact entre le traité publié par lui et l'épître XCVIII, laquelle n'est autre chose que la lettre pascale de Théophile d'Alexandrie, de l'an 402, traduite par saint Jérôme luimême. Les ressemblances de langage sont telles, toujours d'après l'éditeur, que le traité doit nécessairement dépendre de la lettre ou la lettre du traité".» Dom Amelli conclut que Théophile aurait emprunté à l'écrit de Jérôme, publié selon lui vingt ans auparavant. Il faudrait plutôt se demander, pense Dom Morin, « si, par aventure, le Tractatus n'aurait pas été écrit ou improvisé précisément vers le même temps qu'a été faite la traduction de l'épître de Théophile. Qui n'a appris par sa propre expérience combien les esprits les moins à court d'expressions sont enclins à se répéter partiellement lorsqu'il leur faut manifester de différents côtés à la fois les mêmes idées, les mêmes sentiments dont leur âme est remplie ? A ce compte, ce ne serait pas Théophile, mais Jérôme luimême qui se serait inspiré de Jérôme \ » Ne serait-ce pas plutôt Théophile qui aurait continué à être identique à lui-même ? On peut, par exemple, rapprocher ce qui est dit au sujet de Dieu et des créatures, de ce que, sur le même sujet, contient la lettre pascale C,et qui lui valait les compliments de son propre traducteur ^. Sans doute, nous n'avons pas affaire ici à une lettre pascale. Théophile peut avoir écrit autre chose : un sermon ou même un traite, comme il semble que soit réellement l'opuscule en question.

^ Revue d'histoire ecclésiastique, t. II, 1901, p. 819-820. * Ibid. p. 820.

*Epist. XCIX, 2. — Cfr Tractatus, édtt. Morin, p. iio etsu'^'. et Epist. C, lo (de Théophile), dans la collection des lettres de saint Jérôme.

Cependant l'attribution à Théophile ne me paraît pas s'imposer. Les rapprochements de style s'expliquent suffisamment, pour le plus grand nombre, par l'identité de traducteur. Pour le fond, il est un passage caractéristique du Tractatus qui semble s'accorder malaisément avec la doctrine de Théophile dans ses lettres pascales. Celui-ci énumère les différentes catégories d'anges et admet entre elles une véritable hiérarchie. Or, dans le Tractatus, un passage extrêmement curieux et, à en juger par le De Angelis de Petau, absolument unique et, dès lors, singuhèrement important en la matière, s'élève avec violence contre l'audace d'Origène à établir entre les anges des distinctions et à déclarer que les Chérubins sont les plus saints d'entre eux. L'auteur semble n'avoir pas assez de termes pour flétrir une entreprise aussi sacrilège \ On pourrait penser à saint Épiphane ; le ton du Tractatus est assez dans sa manière. Cela expliquerait pourquoi saint Jérôme aurait accepté de traduire ce morceau, comme, quelques années plus tôt, il avait traduit la lettre contre Jean de Jérusalem ^. On pourrait aussi songer à un autre antiorigéniste fougueux, mort depuis longtemps, mais dont le souvenir était cher à saint Jérôme, à celui qu'il appelait Eustathius noster ^. On a de lui, contre Origène, le violent opuscule Sur la Pythonisse ; rien n'empêche de penser que, parmi les infinitae epistulae, connues de Jérôme, quelqu'une s'identifiât avec le Tractatus. Celui-ci débute et finit brusquement et, par ses invectives, comme par son attitude à l'égard de l'allégorie, se rapproche assez de sa manière. Toutefois la traduction d'une œuvre due à un antiorigéniste encore vivant se comprend plus facilement.

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