ÉDUCATION A ROME I
Mais ce brillant élève, cet étudiant de premier ordre justement remarqué dès lors pour les qualités exceptionnelles de son style et les espérances qu'il éveillait, n'avait rien de morose. Joyeux compagnon, il prenait largement sa part des joies de l'existence. En classe même il n'était pas le dernier à rire des bévues ou des quiproquos ^. Il chantait avec entrain le facétieux testament de Grunnius Corocotta 2, plaisanterie juridique dont l'intérêt ne paraissait jamais épuisé. On pense si, aux heures de délassement, l'espiègle de jadis, avec son esprit affiné par la lecture des comiques, était à court pour trouver des occasions de se distraire. Rome en fait de spectacles et de plaisirs était la ville de rêve. A ces jouissances Jérôme apporta la même fougue qu'au travail intellectuel. Sa nature ardente ne connaissait point la contrainte. Il résista d'autant moins aux passions naissantes que la grâce du baptême ne l'aidait pas encore à les amortir. Avec sa sensibilité frémissante et délicate, sa vivacité d'imagination, son caractère impétueux, prompt à se donner, mais aussi à se reprendre, toujours disposé à payer de retour qui lui témoignait de l'affection, il subit plus d'une fois le mirage des amours faciles et décevantes. Leur souvenir plus tard, en plein désert, agitait douloureusement sa chair déjà mortifiée et troublait de séductions importunes ses austères méditations ^. Toutefois, il ne semble pas s'y être laissé
écrits du vivant même de saint Jérôme (I, 9 ; PL, XX, 189-190): « Totus semper in lectione, totus in libris est; non die non nocte requiescit; aut legit aliquid semper aut scribit. » Voir les textes dans Luebeck ou seulement VAdversus lovinianinn.
1 Témoin l'anecdote qu'il rappelle à son condisciple Pammachius (Epist. LXVI, 9), sur le mot de Caton, rappelé par un orateur : « Sat cito si sat bene. »
'' Apol. I, 17 (PL, XXIII, 412, A) : « Quasi non cirratorum turba milesiarum in scholis figmenta decantet et testamentum suis Bessorum cachinno membra concutiat. » Préface au XIL' livre du commentaire^ur Isaïe (PL, XXIV, 409, D) : «Testamentum autem GrunniiCorocottaePorcelli décantant in scholis puerorum agmina cachinnantium. » Ce testament où un jeune pourceau lègue à ses parents et amis les diverses parties de son individu a été publié par Barnabe Brisson (réédition récente par Buecheler, Berlin, 1912). Grunnius est le surnom sous lequel Jérôme désigne habituellement Rufin, après leur brouille.
^ Epist. XXII, 7 : « O quotiens in heremo constitutus..., putavi me romanis interesse deliciis;... saepe choris intereram puellarum; pallebant ora ieiuniis et mens desideriis aestuabat. »
embourber à fond. La foi chrétienne, l'amour de l'étude, de précieuses amitiés l'aidèrent à s'en dégager. Parmi ses condisciples et ses émules, il s'attacha particulièrement à Bonose, à Rufin de Concordia, à Héliodore d'Altinum et à Pammachius issu d'une des plus nobles familles romaines ^. D'autres se joignirent à eux. Ils avaient en commun avec les goûts littéraires l'attachement sincère à la foi chrétienne. Ils ne bornaient pas leur enthousiasme à la jouissance artistique; ils savaient apprécier la beauté supérieure d'une vie consacrée à la divinité et d'une mort volontairement acceptée pour ne point trahir Jésus- Christ. Jérôme n'oubliait pas, en effet, cette religion catholique, sucée avec le lait et dont nulle part mieux qu'à Rome, il n'aurait compris la puissance et la surnaturelle beauté. La foi des Romains, se manifestant d'une manière tout ensemble simple et bruyante, par les acclamations liturgiques, le ravissait d'aise ^.
^ Bonose : Epist. III, 4 et 5 : «Post romana studia. » — Rufin : sa présence à Rome est maintenant couramment admise, elle résulte de tout ce que lui écrit Jérôme dans sa lettre III, qu'il s'agisse de leurs relations personnelles ou de leurs rapports communs avec Bonose, par exemple, Epist. III, i : « Quam illud os quod îtiecum vel erraviî aliquando vel sapuit impressis figerem labiis ! » Epist. III, 4 : " Bonosus tuus, immo meus et, ut verius dicam, noster... ecce puer honestis saeculo nobiscum artibus institutus. >> Il s'agit ici des arts libéraux étudiés à Rome. Rufin le confirme lorsqu'il écrit à propos du grec {Apol. II, 7 ; PL, XXI, 540-591): « Antequam converteretur, mecum pariter et litteras graecas et linguam penitus ignoravit. » On voit que le manque de culture que lui reproche saint Jérôme est tout relatif. îl avait moins bien profité que lui de sa formation. Il était d'ailleurs de naissance distinguée, au témoignage de Palladius qui l'a bien connu (Historia Lausiaca, XLVI, 5), et avait de la fortune. — Héliodore : cela me paraît supposé par la préface du commentaire d'Abdias où Jérôme écrit : « Hoc est illud tempus, mi Pammachi, hac luce dulcius, quo egressi schola rhetorum, diverso studio ferebamur, quando ego et Heiiodorus carissimus pariter habitare solitudinem Syriae Chalcidis nitebamur » (PL, XXV, 1098, B). Cette façon de faire intervenir Héliodore ne semble pouvoir bien s'expliquer que s'il était le condisciple de l'un et de l'autre. — Pammachius : Epist. XLIX (XLVIII, Vallarsi), I : « Et condiscipulum quondam et sodalem et amicum. » Epist. XLVIII (XLIX,Vallarsi),i: «Magis silentio consolariquam retractando veteres amicitias ambitionis crimen incurrere. « Voir plus haut, p. 13, n. i {Epist. LXVI, 9).
' Comm. in... Ga/atos, II, préface (PL, XXVI, 355, B C) : « Romanae plebis laudatur fides. Ubi alibi tanto studio et frequentia ad ecclesias et ad martyrum sepulcra concurritur ? Ubi sic ad similitudinem tonitrui Amen reboat et vacua idolorum templa quatiuntur .''... quod devotio in eis sit maior et simplicitas ad credendum. »