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EDUCATION A ROME II

savait faire appel aux artifices de Chrysippe ou développer la théorie stoïcienne des vertus ^, II semble pourtant que la philosophie n'ait point exercé sur lui d'influence bien profonde. Il y vit matière à érudition plutôt qu'il n'y trouva un aliment de vie intérieure. La spéculation ne fut jamais son fait et moins encore à ces heures de sa jeunesse où le vin capiteux de la gloire littéraire commençait à lui monter au cerveau. Il lut les philosophes comme il avait lu les historiens et les grammairiens. Il leur donna place dans la bibliothèque qu' « à grand soin et à grands frais » il se formait; il ne s'attarda guère à les fréquenter.

L'empreinte reçue en ces années de travail attentif et intelligent fut définitive. Entre tous les écrivains chrétiens de ce siècle et du suivant, Jérôme se distinguera par l'art du style, la richesse et la variété de sa langue, le caractère personnel des compositions, la souplesse du talent. Plus qu'aucun d'eux il reste sensible à la louange pour une phrase artistement travaillée ou à la critique blâmant un terme mal choisi, une locution impropre, une tournure de phrase mal venue ^. D'elles-mêmes et sans qu'il ait besoin de rafraîchir sa mémoire par la lecture, les citations les plus variées des auteurs classiques jailliront sous sa plume et tout naturellement se fondront avec ses propres trouvailles ^. Aucun des procédés chers aux rhéteurs, aucune des ressources du métier d'écrivain ne lui seront étrangers *. Il n'arrivera même jamais à

(t. I, p. 124, n. 3) pense que vertere ne signifie pas ici traduire mais feuilleter; je ne trouve pas d'exemple de cette acception dans les lexicographes, bien qu'elle soit plausible, d'autant plus que la connaissance que Jérôme avait du grec était alors très élémentaire.

1 Sur Chrysippe, voir les passages indiqués à la table générale, au tome XXX de Migne. L'éthique stoïcienne est surtout utilisée dans les commentaires sur saint Paul.

^ Si l'on veut connaître la susceptibilité littéraire de Jérôme, qu'on lise, entre autres, la lettre L à Domnion, écrite en 393, la lettre LVII à Pammachius,de 395, et la polémique avec Rufin, où il réitère souvent le reproche tout à fait exagéré qu'il fait à son adversaire d'être dépourvu de culture et de ne savoir pas écrire. Voir encore VAdversus lovinianum, I, 3 (PL, XXIII, 212, B).

Cfr le recueil de Luebeck, d'ailleurs incomplet, où ces citations sont recueillies et classées par auteurs.

* Lui-même en avait conscience et, comme les Pères grecs ses contemporains, suivait de très près, ce qui est assez naturel, dans ses compositions soignées, les préceptes des rhéteurs (Epist.LX, 5) : «Quid agimus anima ? que nos vertimus ?

se défaire complètement de certaines habitudes qui trahissent à nos yeux le caractère un peu trop artificiel de sa manière d'écrire, en particulier sa tendance à l'exagération. Ces exercices développèrent aussi en lui le penchant à la satire non sans de fâcheuses concessions au mauvais goût, en même temps qu'une susceptibilité chatouilleuse. Elle justifie trop souvent la parole sévère de Tillemont : « Quiconque l'a eu pour adversaire a presque toujours été le dernier des hommes ^. » Mais à la différence d'autres contemporains, il sut joindre à l'acquisition de brillantes qualités de style, celle d'un fonds solide de connaissances. S'il appréciait une phrase bien tournée, un mouvement oratoire puissant, une cadence harmonieuse, il n'était pas moins intéressé par les choses et ne mettait aucune borne à sa curiosité. Sa mémoire emmagasinait, avec les récits, les renseignements les plus divers, d'ordre littéraire ou scientifique. Il ne se contentait pas de s'appliquer à enrichir, de la manière la plus variée, sa bibliothèque d'étudiant, il meublait son esprit : historiens, géographes, savants, tels qu'ils étaient alors, avec leurs lacunes et leurs bizarreries, l'avaient pour disciple fervent. Les anecdotes ne lui plaisaient pas moins que les grands faits, inépuisable mine pour relever l'intérêt de ses ouvrages. Il se préparait ainsi, sans le savoir, à la tâche ardue de traducteur et de commentateur des Livres Saints. Ami du pittoresque et du concret, curieux de tout ce qui pouvait lui offrir un détail réaliste, une donnée inédite, une précision savante, c'était, avant la lettre, l'humaniste aussi féru d'érudition encyclopédique qu'amoureux du beau langage ^.

quid primum adsumimus .' quid tacemus .-' Exciderunt tibi praecepta rhetorum et occupata luctu, oppressa lacrimis, praepedita singultibus dicendi ordinem non tenes. Ubi illud ab infantia studium litterarum ? a (Ibid., 8): < Haec praecepta sunt rhetorum ut etc.. « Cette influence est très sensible au commencement et à la fin des traités en forme de lettres, des éloges (prologue et épilogue avec métaphores nautiques), par exemple Epist. I, XIV, XXII.

^ Tillemont, Mémoires, t. XII, p. 2 (Saint Jérôme, art. i).

^ Assurément il y a parfois un peu de rhétorique dans l'étalage de son érudition et les énumérations d'auteurs sont un peu enflées, — ceci encore est bien d'un humaniste, — mais on a fortement exagéré en sens contraire et diminué à l'excès son érudition. En plus de ses propres œuvres, nous avons le témoignage irrécusable de son hôte Postumianus, dans les dialogues de Sulpice Sévère,

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