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L'EXACTITUDE DE RUFIN

Dans son livre sur les ennemis de saint Jérôme, M. Brochet résume ainsi les accusations portées par saint Jérôme sur son ancien ami (p. 393) : « Tantôt il fustige et tantôt il raille la fausse simplicité de Rufin, son hypocrisie, sa pleine conscience de ses actes et de leur portée, ses mensonges éhontés, son impudence, son audace, son aplomb, ses manœuvres sans scrupule, son acharnement contre lui, la fertilité de ses inventions et son obstination dans la calomnie, ses menaces furieuses et puériles, son habileté à circonvenir les simples, ses feintes continuelles, ses équivoques, ses précautions, ses dérobades, ses embarras, ses contradictions, le vague de ses allégations, l'inexactitude de ses citations, l'inanité de ses commérages, la faiblesse de sa culture et le peu de solidité de son jugement. » En dépit de quelques réserves, M. Brochet lui-même, loin d'infirmer sérieusement cette appréciation si défavorable à Rufin, l'a plutôt aggravée encore, par les résultats auxquels l'a conduit sa méthode qui est « l'analyse minutieuse )),non seulement « des démarches publiques », mais aussi « des pensées secrètes » telles qu'il a cru pouvoir les déceler à travers les documents de la querelle. A sa suite. M, Grûtzmacher, sans être aussi favorable à saint Jérôme, a porté un jugement fort sévère sur Rufin et accepté pour l'essentiel la thèse de M. Brochet sur le complot origéniste. J'estime que le livre de M. Brochet est, pour une large part, gravement partial et inexact et totalement erroné dans son essai de reconstitution psychologique. Dans le fouillis d'accusations dont on a lu plus haut la liste, il est facile de distinguer

^ Voir, entre autres, le violent chapitre de NoRis, Historia Pelagiana, I, 2, Louvain, 1702, p. S-13.

' Reproduite sous forme de Vita Rufini, II, 18 et 20 (PL, XXI, 271-277, et 292-294).

' Marti Mercatoris opéra, Paris, 1673, p. 130-133 (dans PL, XLVIII, 261- 266), Dissertât. I, 3 : De Rufino quem Caelestius pro magistro agnovit.

deux groupes. Les unes sont des procès de tendance, des appréciations subjectives qui échappent en grande partie à tout contrôle, parce qu'elles mettent enjeu les intentions et supposent une confiance absolue dans les affirmations de saint Jérôme, dont le caractère passionné et les habitudes invétérées de rhétorique outrancière ne permettent pas, on l'a vu, d'accepter sans réserve les dires, surtout quand il s'agit d'affaires personnelles et de polémique. L'autre groupe est plus accessible à la confrontation, il s'agit d'accusations dont on peut vérifier en très grande partie le fondement, puisque les pièces du procès sont encore largement à notre portée. Sous diverses formes ; accusations de calomnies, de mensonges, de contradictions, de vague dans les allégations ou d'inexactitudes dans les citations, c'est au fond le même grief qui revient : Rufin sciemment ou non, selon les cas, ne dirait que rarement la vérité.

Cette accusation, répétée sous tant de formes et inlassablement reproduite, est-elle fondée ? Il peut sembler paradoxal de se le demander» Pourtant la question doit se poser, car tout accusé a droit à n'être condamné que sur preuves et Rufin peut se plaindre qu'en son affaire la haute autorité de Jérôme, auprès de la postérité, lui a considérablement nui et a ruiné une réputation qui ne méritait pas un sort aussi rigoureux. En effet, s'il est une qualité qui frappe au premier abord dans l'Apologie de Rufin, et son De adulieratione librorum Origenis, c'est l'abondance et la précision de la documentation. Cette première impression, contraire aux accusations rapportées ci-dessus, est-elle confirmée par une étude rigoureuse des documents ? C'est ce qu'il est facile de voir en examinant les principales allégations des deux parties.

I. - Pour l'attitude de Jérôme à l'égard d'Origène, dans sa lettre LXXXIV, 3, de 399, en réponse à la préface du Periarchon, Jérôme écrit : « Obiciunt mihi quare Origenem laudaverim. Ni fallor, duo loca sunt : praefatiuncula ad Damasum in omeliis canticorum et prologus in libro Hebraicorum nominum. Quid ibi de dogmatibus ecclesiae dicitur? etc. » Tout le développement, qui se prolonge, revient à ceci : je n'ai loué que deux fois Origène et encore c'était l'exégète non le théologien {laudavi interpretetn non dogmatisten). Rufin répond dans son Apologie en citant textuellement dix passages différents où Jérôme, avant la controverse origénienne, a loué Origène, sans restriction, bien plus en déclarant, comme dans la lettre XXXIII, 5, que sa condamnation a eu lieu : <( non propter dogmatum novitatem, non propter haeresim, ut nunc adversum eum rabidi canes simulant. » Rufin aurait pu augmenter encore le chiffre de ses références. Du moins toutes celles qu'il donne

1 Rufin, Apol. II, 13-22 (PL, XXI, 596-602').

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sont exactes et ont le sens qu'il leur attribue. L'inexactitude n'est pas de son côté et l'on s'explique mal une pareille défaillance de la mémoire chez saint Jérôme qui l'avait fort bonne; voir les textes, note Q.

2. - Saint Jérôme s'est, à plusieurs reprises, défendu d'avoir professé l'origénisme, et renvoyait pour le prouver aux commentaires sur l'Ecclésiaste et sur l'épître aux Éphésiens. Sa bonne foi n'est pas en question, pas plus ici qu'ailleurs; mais c'est un fait que l'impression laissée précisément par la lecture de ces commentaires, surtout du second, c'est qu'il y a trop subi l'influence d'Origène et, en dépit de rares passages où il fait des réserves, en d'autres, ceux-là précisément que relève Rufin, a inconsciemment exposé des idées origénistes. Les textes cités par Rufin sont exacts et les laborieuses explications de Jérôme, avec la part de vérité qu'elles contiennent, ne donnent pas pleine satisfaction (cfr TiLLEMONT, Saint Jérôme, a. XLVIII; Mémoires, t. XII, 1707, p. 114-116). En tout cas, Rufin ne peut être accusé de falsifier les textes ou de calomnier Jérôme.

3. - Il en est de même de l'accusation concernant les Septante. Les points de vue des deux adversaires sont diiférents, mais tous deux ont raison et Rufin ne peut être accusé de mauvaise foi. Le fait qu'il relève est exact. Il est certain que l'activité exégétique de saint Jérôme s'est exercée tout entière, en dépit de ses protestations, en un sens défavorable aux Septante et a très heureusement réagi contre l'autorité exagérée qui leur était accordée dans la plupart des milieux chrétiens. Il s'est sans doute défendu dans ses préfaces de les attaquer, mais l'impression laissée par les nombreuses critiques qu'il leur fait, au cours de ses explications et de leur confrontation avec les autres traducteurs, leur est généralement défavorable. Sur ce point Rufin a raison. Son opposition d'ailleurs ne vient pas nécessairement de la mauvaise volonté. L'exemple de saint Augustin qui, jusqu'au bout, s'opposa à l'introduction dans l'Église, comme texte officiel, de la version de Jérôme, prouve qu'il pouvait y avoir de bonnes raisons à alléguer par ceux qui n'approuvaient pas l'œuvre de Jérôme : esprits à courte vue, mais non nécessairement malveillants. U Apologie de Rufin expose ces raisons qui sont sérieuses et expliquent la durée et l'étendue d'une opposition qui était inévitable. Elle rend plus méritoire la persévérance de Jérôme dans un travail que seule la postérité devait apprécier à sa juste valeur.

4. - Plusieurs problèmes d'ordre littéraire ont été posés par la controverse. C'est ici surtout que saint Jérôme a multiplié les accusations de faux volontaires, ou d'altération de documents. Il reproche à Rufin d'avoir mutilé la lettre d'Origène à ses amis d'Alexandrie et d'en avoir ainsi faussé le sens. Pour le prouver, il la reproduit tout entière (Apol. II, 18; PL, XXIII, 440-442). Après avoir lu sa réplique et relu le texte de Rufin, dont il n'attaque pas l'exactitude matérielle, on est bien obligé

100 NOTES COMPLEMENTAIRES

de convenir que la première partie de la lettre ne modifie en rien le sens donné par Rufin à la seconde et que celle-ci constitue réellement une protestation d'Origène contre les falsifications dont son œuvre est l'objet de la part d'adversaires peu scrupuleux {De adulter. lihrorutn On]§'enw;PG, XVII, 624-626). Il y a chez Rufin certaines attributions littéraires qui sont erronées; mais, contrairement à ce que déclare Jérôme, elles ne proviennent pas de la mauvaise foi de Rufin, se cherchant des patrons, mais de son manque de critique. Il n'invente pas les attributions, il les reçoit telles que l'opinion courante mal informée les connaît. C'est la supériorité de Jérôme de ne pas s'en laisser imposer, encore que son parti pris de tout trouver à blâmer chez son adversaire l'induise lui aussi en erreur. Ainsi :

a) Pour le traité attribué à saint Cyprien sur la Trinité. Ce qu'affirme Rufin, sur l'ouvrage lu à Constantinople, est exact, comme vient de le montrer le P, Delehaye \

b) Rufin n'a pas davantage inventé l'attribution par Épiphane de six mille volumes à Origène (Jérôme, Apol. II, 13; PL, XXIII, 504, A; 22, Ibid. 445, D-446, B); Épiphane lui-même s'exprime ainsi (Adversus haereses, LXIV, 63; PG, XLI, 1177, C) : « El yâp iariv àXï]diç, o TTtpï (Toï) aèerai, on ét,aKia^iXiovç /3<êAouç (Tuvf-ypai/'ai. « Il a pu y avoir malentendu sur la pensée d 'Épiphane, mais le chiffre vient bien de lui.

c) L'incident le plus fameux en ce genre est celui qui concerne V Apologie d'Origène par Pamphile. A diverses reprises, du vivant de Rufin et après sa mort, encore en 415, lors de la controverse pélagienne, avec une persévérance qui démontre sa bonne foi, Jérôme n'a cessé d'affirmer que l'ouvrage est d'Eusèbe seul, celui-ci affirmant que son ami Pamphile n'a rien écrit. Il dénonce Rufin comme auteur de la fraude qui l'attribue à Pamphile, afin d'assurer à l'origénisme le patronage d'un martyr. Rufin lui-même semble avoir été décontenancé par la vigueur de cette négation et finit par mettre en doute la paternité de Pamphile. Sa bonne foi cependant ne pouvait sérieusement être contestée, car Jérôme reconnaît qu'avant le De Viris, où il attribue l'ouvrage à Pamphile, il ne le connaissait que d'après un manuscrit à lui prêté par Rufin. Qui admettra comme vraisemblable ce qu'il affirme là, que Rufin avait dès lors, c'est-à-dire, à un moment où il n'y avait pas de controverse origéniste, voulu faire un faux? D'ailleurs, la question est réglée depuis longtemps en faveur de Rufin. C'est par suite d'une distraction que Jérôme a pu s'obstiner dans cette accusation, puisque

^ Cyprien d'Antioche et Cyprien de Carthage, dans les Analecta BoUandiana, t. XXXIX, 1921, p. 327-328.

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