RELATIONS EPISTOLAIRES AVEC L OCCIDENT
leurs, une réconciliation qui réparerait le scandale passé ^. De Stridon il était sans nouvelles directes et se demandait si sa patrie existait encore ^,
Le solitaire de Chalcis n'oubliait pas le transfuge dont la pensée lui faisait encore saigner le cœur. Héliodore est mentionné en passant dans quelques lettres, mais Jérôme lui réservait, en exécution de la promesse faite à sa prière expresse, une épître ^ qui serait un suprême et puissant effort pour le ramener près de lui. Il y mit tout son cœur en même temps que tout son art. Peu de pages témoignent d'autant de maîtrise de soi-même et du sujet. Tour à tour les adjurations pathétiques, les objurgations véhémentes, les raisonnements pressants, viennent plaider la cause de la solitude désertée. Pas de fausse note; aucun de ces écarts de langage comme Jérôme en offre ailleurs et qui diminuent l'effet cherché *. C'est bien l'ami qui parle, attentif à ne point blesser les susceptibilités légitimes de son ami, à lui épargner les récriminations injustes ou les exagérations inefficaces. C'est l'Écriture même qui condamne Héliodore; Jésus-Christ dont la voix lui reproche sa défaillance dans la voie de la perfection. Quand Jérôme a retourné le problème sous toutes ses faces, dilué toutes les objections, rappelé les devoirs de la milice monastique et les dangers auxquels expose la vie sacerdotale ainsi que ses responsabilités, il chante l'hymne de la solitude et, dans un tableau final grandiose, laisse son correspondant en présence du Juge suprême, venant à la fin des temps apprécier toutes choses à leur valeur vraie. Pour être dans une tranquillité joyeuse,
^ Epist. XIII, ad Castorinam materteram.
^ Epist. VI, 2, à Julien d'Aquilée : « Hic enim ubi nunc sum, non solum quid agatur in patria sed an ipsa patria perstet ignoro. »
3 Epist. XIV.
* Cependant lui-même plus tard jugeait la lettre assez sévèrement. Il est vrai qu'Héliodore était alors évêque et que l'aveu était adressé à son neveu Népotien (Epist. LU, i) : « Scripsi ad avunculum tuum, sanctum Heliodorum, exhortatoriam epistulam plenam lacrimis querimoniisque, et quae deserti sodalis monstraret effectum. Sed in illo opère pro aetate tune lusimus et, calentibus adhuc rhetorum studiis atque doctrinis, quaedam scolastico flore depinximus. » Il est question d'Héliodore dans les Epist. III, 2 ; IV, i ; V, 2 ; VI, 2 ; IX. La lettre eut beaucoup de succès; la pénitente Fabiola l'avait apprise par cœur {Epist. LXXVII, 9).
à ce moment d'universelle frayeur, quel labeur n'accepteraiton pas ?
Cependant le temps allait venir où Jérôme lui-même se verrait forcé de quitter cette solitude si aimée : « L'antique fureur a de nouveau mis aux prises les peuples orientaux entre eux ; la tunique sans couture du Christ est par eux déchirée en mille pièces. » Telle ert la plainte qu'il formulait bientôt, tiraillé en sens divers par les partis qui divisaient alors Antioche et la Syrie ^. A côté des ariens de diverses nuances mais franchement reconnus comme hérétiques, il y avait chez les orthodoxes trois groupes qui se réclamaient également, et avec pièces à l'appui, de la communion avec Rome. La masse était gouvernée par Mélèce, mais il avait eu comme prédécesseurs des évêques arianisants, et comme parrain, pour sa translation de Sébaste à Antioche, le trop fameux homéen Acace de Césarée. Vainement professait-il ouvertement la foi de Nicée et subissait-il un troisième exil pour elle ; vainement étaitil soutenu énergiquement par saint Basile et la grande majorité de l'épiscopat oriental. Un petit groupe d'irréductibles persistait à rejeter sa communion et à faire égUse à part sous la direction de Paulin, irrégulièrement ordonné évêque par Lucifer de Cagliari. Depuis peu de temps une troisième faction s'était constituée. Un prêtre de Mélèce, assez influent. Vital, avait adhéré au parti d'Apollinaire et, sacré par ce dernier, se prétendait à son tour le seul évêque légitime d 'Antioche. De la métropole l'agitation avait gagné les campagnes. Elle s'étendait jusqu'au désert et y suscitait parmi les moines de pénibles et interminables discussions.
Sur cette question de personnes se greffait une dissension doctrinale. Pris entre l'arianisme qu'ils combattaient vigoureusement et l'accusation de sabellianisme ^, portée contre les orthodoxes par les ariens, surtout à cause des erreurs de Marcel d'Ancyre, saint Mélèce, saint Basile et leurs amis avaient adopté, pour ex-
^ Epist. XV, I. Sur ce qui suit, voir Cavallera, Le schisme d" Antioche, 1905. ^L'arianisme niait la divinité réelle du Fils et de l'Esprit-Saint ; le sabellianisme, leur personnalité distincte de celle du Père.