LA QUERELLE DES HYPOSTASES
primer la foi catholique, en matière trinitaire, la formule : une ousie (substance) et trois hypostases (personnes). Malheureusement le mot hypostase pouvait prêter à confusion. Longtemps il avait été employé, conformément à son étymologie, au sens de substance. Certains catholiques, comme les partisans de Paulin, accusés d'ailleurs facilement eux-mêmes, par leurs adversaires, de sabellianisme, affectaient de ne voir dans la nouvelle formule qu'une dissimulation honteuse de l'erreur arienne. Le concile d'Alexandrie (362) s'était entremis pour pacifier les esprits. Des explications échangées il était résulté que les deux partis étaient également orthodoxes et l'on avait accordé toute liberté de professer, selon le sens ancien ou nouveau du mot, une ou trois hypostases. Mais les choses iraient trop bien, s'il suffisait d'une décision conciliaire pour supprimer les difficultés. Les dissensions ne s'apaisèrent point et l'on continuait à se lancer mutuellement à la face, entre orthodoxes, les accusations d'hérésie. Quant à l'erreur d'Apollinaire, qui niait la présence dans le Christ d'une intelligence créée sinon de l'âme même, elle était présentée en termes subtils. Aussi mit-on quelque temps à s'apercevoir, dans certains cercles bien disposés pour cet écrivain, défenseur intrépide du dogme trinitaire, qu'il altérait la foi catholique sur l'Incarnation.
Telles étaient les controverses sur lesquelles, au désert de Chalcis, Jérôme, malgré son ignorance du syriaque et sa connaissance du grec trop insuffisante pour rendre de sa part une propagande dangereuse, était journellement sommé de prendre parti. C'étaient des disputes violentes et interminables. On donnait des explications et, aux moments de calme, on convenait que, sur le fond de la doctrine, l'accord régnait, mais le calme se faisait rarement et des deux côtés l'orage éclatait vite à nouveau. Jérôme n'était pas d'un tempérament à prendie longtemps patience et à refuser d'ergoter en présence d'adversaires batailleurs. La contradiction le mettait en verve. La lettre même où il décrit au pape Damase ^ cet état de choses et raconte avec passion les péripéties
^ Epist. XV, en 376. C'est une question de savoir si saint Jérôme connaissait alors personnellement Damase. L'affirmative est d'autant plus vraisemblable que,
de ces stériles querelles, en apporte une preuve éclatante. C'est en effet au pape en personne que, fatigué de ces discussions et incertain sur la ligne à tenir vis-à-vis des trois évêques se disputant le siège d'Antioche, Jérôme avait résolu de s'adresser. Cette lettre mérite d'être ici largement citée. Outre qu'elle rend un magnifique témoignage à la primauté romaine, et met ainsi en haut relief les sentiments de Jérôme pour la patrie de son âme, elle constitue un document psychologique de premier ordre. Rien ne la vaut pour éclairer sur l'état des esprits et le parti-pris fougueux que l'on apportait des deux côtés, en une matière où il eût été si facile, entre gens rassis, de s'entendre :
«Puisque l'Orient est broyé par l'antique fureur des peuples aux prises entre eux et met en pièces la tunique sans couture du Christ, dont la vigne est ravagée par les renards, de sorte qu'entre ces citernes ruinées, dépourvues d'eau, il est difficile de savoir où se trouve la fontaine scellée et le jardin fermé, j'ai résolu de consulter la chaire de Pierre et cette foi louée par l'Apôtre, réclamant maintenant pour mon âme la nourriture là où j'ai reçu jadis les vêtements du Christ... La mauvaise engeance ayant dissipé le patrimoine, vous seul conservez, sans corruption, l'héritage des pères. Donc, bien qu'effrayé par ta grandeur, je suis attiré par ton humanité. Au prêtre je demande, victime, le salut; au pasteur, brebis, la protection. Arrière la susceptibilité, que le faste romain s'écarte ! Je m'entretiens avec le successeur du pêcheur et le disciple de la croix. Avant tout fidèle au Christ, je m'unis de communion à ta Béatitude, c'est-à-dire à la chaire de Pierre. Sur cette pierre, je sais qu'est bâtie l'Eglise. Quiconque aura mangé l'agneau hors de cette maison est un profane. Si quelqu'un ne se trouve pas dans cette arche, il périra lors du déluge.
« Comme à cause de mes péchés, j'ai émigré dans cette solitude qui limite la Syrie aux confins de la barbarie et que je ne puis toujours demander à ta Sainteté le Saint du Seigneur, je suis ici les confesseurs égyptiens, tes collègues, et à l'abri de ces gros transports, petite barque, je me blottis. Je ne connais point Vital, je repousse Mélèce, j'ignore Paulin. Quiconque ne recueille pas avec toi disperse, c'est-à-dire, qui n'est pas du Christ est de l'Antéchrist.
dans ses lettres, Jérôme ne se présente pour ainsi dire pas, suppose qu'il est connu de celui à qui il écrit, et se contente de lui préciser sa position actuelle. La manière dont il parle d'Evagrius et le ton qu il emploie suggèrent la même conclusion.