CHAPITRE IV
I. A l'école de S. Grégoire de Nazianze. — II. Les premières traductions ;
la Chronique d'Eusèbe. — III, Les homélies d'Origène.
— IV. Essais d'exégèse personnelle.
Le départ de saint Jérôme pour Constantinople eut lieu sans doute quelque temps après l'arrivée en cette ville (378) de saint Grégoire de Nazianze, qui venait y défendre contre l'arianisme la foi catholique et ressusciter cette Église, presque anéantie par la persécution de Valens. Épris de son éloquence, non moins que de sa doctrine, Jérôme voulut continuer sous sa direction les études bibliques commencées à Antioche. Il devint son disciple assidu et curieux. Le Théologien le satisfit complètement et suscita de sa part une vive reconnaissance : Grégoire resta pour Jérôme le maître par excellence, praeceptor meus, celui qui lui avait enseigné les Écritures. Il n'en parlait qu'avec orgueil, preuve qu'il avait bien profité de ses leçons ^.
Ces deux hommes avaient d'ailleurs plus d'une affinité et devaient bien s'entendre. Leurs tempéraments étaient semblables;
^ Saint Jérôme a souvent rappelé ses relations avec saint Grégoire de Nazianze qu'il aime à nommer praeceptor meus. Cfr De Viris, CXVII (PL, XXIII, 707, C) ; Epist. L, 4 ; LU, 8 ; Adversus lovin.l, 13 (PL, XXIII , 230, C) ; Apol.l, 13 et 30 (PL, XXIII, 407, C et 423, A) ; Comm. in...Ephes. III, cap. V, 32 (PL, XXVI, 535, D) ; Comm.in Isaiatn, lll, cap. VI, i (PL, XXIV, 91, D) : « Ante annos circiter ttiginta, cum essem Constantinopoli et apud virum eloquentissimum Gregorium Nazianzenum, tune eiusdem urbis episcopum, sanctarum Scripturarum studiis erudirer. »
6o SAINT JÉRÔME A CONSTANTINOPLE
très sensibles l'un et l'autre, facilement impressioijnables et alors soupçonneux, irascibles, s'exagérant l'injure reçue et ne ménageant pas les coups rendus, prompts à l'ironie et au sarcasme, mais aussi accessibles à la tendresse, passionnés pour l'amitié, l'un et l'autre gardaient une faiblesse pour la rhétorique et la littérature. Ils s'enchantaient d'une belle phrase sans toutefois s'en dissimuler la vanité. Grégoire, dont l'éloquence suscitait les applaudissements de l'auditoire, qu'il s'était créé au prix de fatigues sans nombre, voulut un jour montrer à son disciple combien ils étaient illusoires et la facilité avec laquelle on pouvait, en cette matière, donner le change. Il s'agissait de l'explication du sabbatum secundoprimiim dont parle saint Luc (VI, i). A Jérôme qui l'interrogeait là-dessus, Grégoire se contenta en riant de lui promettre la réponse, quand il se ferait applaudir sur ce sujet à l'égHse par tous les auditeurs. Ainsi arriva-t-il ^. Mais c'est oublier le fin sourire dont il avait enveloppé sa promesse, que de lui reprocher à cette occasion sa vanité et son amour de la gloire ^. Ainsi ne l'avait point compris Jérôme, qui y vit très justement au contraire une leçon de sérieux et l'avertissement de chercher en tout le solide sans se laisser séduire aux approbations incompétentes. Pour un homme engoué des habitudes littéraires du temps, cela n'était pas tout à fait inutile. Le maître et le disciple étaient d'ailleurs tous deux enthousiastes de la vie ascétique et s'entendaient à merveille sur l'austérité de la morale chrétienne. Nous ne savons pas combien dura ce séjour auprès de Grégoire, ni sur quoi portait en particulier l'enseignement reçu. Jérôme
^ Epist. LU, 8 : «Praeceptor quondam meus Gregorius Nazianzenus, rogatus a me ut exponeret quid sibi vellet in Luca sabbatum deuteroproteron id est secundoprimum (Luc VI, i), eleganter lusit : docebo te, inquiens, super hac re in ecclesia, in qua omni mihi populo adclamante, cogeris invitus scire quod nescis aut certe si solus tacueris solus ab omnibus stultitiae condemnaberis. Nihil tam facile quam vilem plebiculam et indoctam contionem linguae volubilitate decipere, quae quidquid non intelligit plus miratur. »
* M. Grùtzmacher (Hieronymus, 1. 1, p. 178-179) parle lourdement à ce propos de savante charlatanerie, d'orgueil de savant, etc. : « Die gelehrte Charlatanerie, von der Gregor auch nicht frei war, hatte Hieronymus selbst erfahren... Gregor wusste also keine Erklârung, aber sein Gelehrtenstolz und seine Eitelkeit verboten ihm sein Nichtwissen einzugestehen. » Il n'a évidemment rien compris à Veleganter lusit par quoi saint Jérôme caractérise la portée de l'incident.
A l'École de s. Grégoire 6i
ne mentionne qu'un détail à propos de l'Épître aux Éphésiens et des paroles de saint Paul sur le mariage ^. On y constate la familiarité et la minutie de l'enseignement comme dans l'anecdote déjà rapportée.
Les amis de Grégoire entrèrent aussi en relation avec Jérôme, à l'occasion sans doute du concile de 381. Grégoire de Nysse, un autre fervent de la rhétorique, non moins célèbre que son homonyme et, comme lui, une lumière de l'Église d'Orient, l'honora de son amitié. Il leur fit à tous deux, à Constantinople même, la lecture de son traité contre Eunomius ^. De son côté, saint Amphiloque, évêque d'Iconium, lui communiqua un livre, malheureusement perdu, sur l'Esprit-Saint, démontrant qu'il est Dieu, qu'il faut l'adorer, qu'il est tout puissant^. Ces quelques souvenirs échappés en passant à saint Jérôme soulèvent un coin du voile et nous aident à nous représenter sa vie studieuse dans la nouvelle capitale de l'empire. Il ne se tient pas toujours enfermé dans sa cellule ; en même temps qu'il visite les monuments pour lesquels Constantin a comme dépouillé tout le monde antique *, il est plus curieux encore des personnages qui y viennent. Il se met en re-
^ Comm. in...Ephes. III, cap. V, 32 (PL, XXVI, 535,0), du vivant de Grégoire : « Gregorius Nazianzenus, vir valde eloquens et in scripturis apprime eruditus, cum de hoc mecum tractaret loco, solebat dicere : Vide quantum istius capituli sacramentum sit ut Apostolus in Christo illud et in Ecclesia interpretans, non se ita asserat, ut testimonii postulabat dignitas expressisse etc. »
- De Viris, CXXVIII (PL, XXIII, 713, B) : « Ante paucos annos mihi et Gregorio Nazianzeno contra Eunomium legit libros. »
' De Viris, CXXXIII {Ibid. 715, B) : « Nuper mihi librum legit de Spiritu Sancto quod Deus et quod adorandus quodque omnipotens sit. »
* Chronique, 24*^ année de Constantin : « Dedicatur Constantinopolis omnium paene urbium nuditate » (édit. Helm, p. 232; PL, XXVII, 677). La Chronique d'Eusèbe, traduite par saint Jérôme, présente çà et là des remarques sur Constantinople où l'on peut voir, avec vraisemblance, des additions du traducteur, — elles ne se retrouvent pas dans les autres textes, — par exemple à propos de ZeuxippedeSicyone (édit. Helm, p. 62, verso). Dans la partie postérieure à 325, œuvre exclusive de saint Jérôme, des faits intéressant Constantinople sont mentionnés à dix-sept reprises : transfert de reliques, successions épiscopales, événements politiques ou atmosphériques. Ainsi le plus récent, en 373 : « Clearchus praefectus urbi Constantinopoli agnoscitur, a quo necessaria et diu exspectata votis aqua civitati inducitur. » Déjà en 367 : « Tanta Constantinopoli est orta tempestas ut mirae magnitudinis decidens grando nonnullos hominum interfecerit » (édit. Helm, p. 247 et 245 ; PL, XXVTI, 695 et 697).
lation avec les grands docteurs, enrichit à la fois son esprit et sa bibliothèque, acquiert ainsi de jour en jour, avec la connaissance et l'amour plus intime du christianisme, une érudition variée dont l'Occident ne tardera pas à bénéficier.
Jérôme se trouvait à Constantinople lors des grands événements de 381, en particulier du concile orageux où plus de cent cinquante évêques discutèrent, sous la présidence de Mélèce, qui succomba à la tâche, les questions, dont depuis soixante ans le monde était agité et qui avaient suscité entre l'Orient et l'Occident de regrettables malentendus. L'ardent eustathien^, le prêtre ordonné par Paulin, l'ami d'Evagrius, n'avait guère de sympathie pour ces évêques dont plusieurs venaient de partis arianisants. Mélèce lui-même ne trouvait point grâce devant lui. Jérôme assista ainsi, d'assez près sans doute, aux discussions que provoqua le choix de son successeur. Elles amenèrent la démission de saint Grégoire de Nazianze. Ce dernier exhala son mécontentement dans ses discours, ses lettres et ses poésies. Jérôme dut être un des premiers à recueillir l'écho de ces violentes récriminations. Elles lui rendirent plus antipathique encore la cause du nouvel évêque d'Antioche, Flavien qui, par son acceptation, disputait à Paulin un épiscopat que Grégoire, dans son amour de la paix et de la concorde avec l'Occident, aurait voulu voir assurer exclusivement à ce dernier ^.
Tout en fréquentant Grégoire de Nazianze et en complétant sa formation exégétique, Jérôme ne perdait point de vue la composition proprement dite. Sa connaissance approfondie de la langue grecque le mettait en possession des trésors d'une littérature jusque là parcimonieusement utilisée par quelques écrivains latins comme saint Victorin de Pettau, saint Hilaire, saint Eusèbe
^ On appelait ainsi cette partie des catholiques d'Antioche qui avait fait église à part, depuis la déposition de l 'évêque légitime Eustathe, vers 330, c'est-à-dire le parti de Paulin.
* Sur ces faits et ces tendances, cfr Cavallera, Le Schisme d'Antioche, chapitres VII et VIII, p. 211-265.
de Verceil et surtout saint Ambroise. Jérôme résolut d'en faire profiter abondamment et directement ses compatriotes. Ses prédécesseurs avaient généralement adapté et comme repensé les œuvres dont ils s'inspiraient. Jérôme, dès ce moment, estimait beaucoup plus utile au monde latin de lui faire connaître intégralement les originaux, de faciliter l'accès direct aux sources elles-mêmes. Mais ce n'était pas sans appréhension qu'il se mettait à cette nouvelle tâche. Il y reviendra souvent dans la suite et écrira même sur ce sujet un opuscule ^. Ses idées semblent d'ailleurs n'avoir jamais varié sur la conception de la meilleure manière de traduire. L'exemple des grands traducteurs latins, de Cicéron en particulier, aussi bien que celui des traducteurs bibliques, lui donnait fort à penser. Quoi qu'on fasse, il est difficile de lutter avec l'original : ou l'on sera très littéral et on se rendra illisible, ou l'on se préoccupera surtout du style et l'on risquera d'être infidèle. L'idéal serait de rendre exactement la pensée sans soumettre la langue à la torture, en respectant ses exigences et ses propriétés. Mais Cicéron même n'y parvient pas complètement; à lire ses traductions au style embarrassé et heurté, on a besoin de savoir que ce sont des traductions pour croire qu'elles sont de lui. Il ne faudra donc pas s'étonner si Jérôme lui-même n'est pas complètement satisfaisant.
Le premier ouvrage auquel il donna ses soins était d'ailleurs des plus difficiles à traduire et le fut dans des condition»^ assez peu favorables. Eusèbe avait publié en deux livres des tables chronologiques et un résumé de l'histoire universelle. Laissant la première partie, recueil de pièces justificatives et de matériaux qui avaient servi à élaborer la seconde, Jérôme traduisit cette dernière 2. Mais peut-être bien, par coquetterie littéraire, a-t-il exagéré un peu la vitesse avec laquelle il a dicté au scribe la version de cet ouvrage et son caractère « tumultueux ». Les détails qu'il ajoute
^ Epist. LVII, ad Pammachium, de optimo génère interpretandi, en 395.
* En 380-381, Jérôme l'appelle tantôt Temporum liber (Epist. XVIII, i, datant de la première moitié de 381), tantôt Chronicon onmimodae historiae (notice du De Vins, CXXXV).
là même, dans sa préface ^, sur la disposition fort compliquée des tables et des renvois dont le livre est émaillé, la distinction des notes et leur rapport avec les chiffres de la colonne correspondante, d'après la couleur des initiales et des chiffres eux-mêmes, supposent un travail minutieux et patient. Le mérite en revient, sans doute, au calligraphe, mais celui-ci a dû être dirigé et surveillé de très près par l'auteur. Il serait vain de recommander de transcrire fidèlement l'original si cet original lui-même avait été composé négligemment.
Quant au fond, Jérôme nous apprend lui-même ^ qu'il faut distinguer dans la Chronique trois parties : la première, d'Abraham à la prise de Troie, est la reproduction fidèle du texte eusébien. Autant que l'on peut en juger dans l'état actuel des éditions, d'après une version arménienne çà et là abrégée et les fragments du texte grec, cette assertion de Jérôme répond vraiment à la réalité. Sa phrase d'une latinité élégante rend cependant exactement l'original. Il y a des erreurs d'interprétation, mais en petit nombre, et qui ne semblent pas de nature à entacher gravement la fidélité du traducteur. La deuxième partie, depuis la prise de Troie jusqu'à la vingtième année du règne de Constantin, offre, en dehors du texte d'Eusèbe, des additions concernant spécialement l'histoire romaine, à laquelle un écrivain grec devait naturellement moins s'intéresser. Ces additions sont empruntées à Suétone, et à d'autres historiens, en particulier à Eutrope et Aurelius Victor. Jérôme affirme qu'il les a très soigneusement extraites de ces auteurs. En dépit de critiques récentes, j'estime que l'on peut souscrire à ce jugement. Ces additions se rapportent, comme il est dit, avant tout à l'histoire romaine. Çà et là seulement quelques
^ PL, XX\^I; édition récente (1913), en une sorte de fac-similé, dans les Griechische... Schriftsteller de Berlin, par Helm, au volume VII des œuvres d'Eusèbe; la préface de Jérôme, p. 1-7.
- ttltaque a Nino et Abraham usque ad Troiae captivitatem para graeca translatio est. A Troia usque ad vicesimum Constantini annum, nunc addita, nunc admixta sunt plurima, quae de Tranquille et ceteris illustribus historicis curiosissime excerpsi. A Constantini autem supra dicto anno usque ad consulatum Augustorum, Valentis sexies et Valentini iterum, totum meum est» (édit. Helm, p. 6-7).