LES PREMIÈRES TRADUCTIONS. LA CHRONIQUE
remarques d'ordre géographique ou personnel se joignent aux premières. Celles-ci ont pour objet habituellement de compléter les indications sommaires d'Eusèbe sur les rois de Rome, ou les événements de son histoire. Jérôme ajoute volontiers le détail anecdotique. Il signale les endroits célèbres par la mort d'un personnage illustre ou les circonstances de cette mort ; il mentionne la date de réunion des provinces à Rome ; il énumère les peuples avec lesquels elle s'est trouvée en guerre. Surtout il y a inséré toute une série de petites notices littéraires sur les écrivains latins malheureusement incomplètes, comme celles d'Eusèbe, puisqu'elles se bornent le plus souvent à indiquer à quelle date est né, est mort ou florissait tel écrivain. Elles apportent un véritable complément d'intérêt et de valeur à son livre pour les lecteurs auxquels il était destiné. Des noms obscurs y voisinent avec les illustrations de la littérature latine. La persévérance même avec laquelle il note tout au long de sa Chronique les faits de ce genre est à elle seule une preuve du sérieux apporté à ce travail de complément ^.
La troisième partie, des Vicennalia de Constantin (325) à la mort de Valens, est exclusivement l'œuvre de Jérôme. Elle est conçue dans le même esprit que les précédentes : indication des principaux faits politiques, successions épiscopales et événements religieux plus importants, mention des écrivains ecclésiastiques
^ Jérôme parle avec raison de nunc addita, nunc admixta. Il y a, en effet, des remarques absolument nouvelles et de simples compléments insérés dans la phrase même d'Eusèbe, par exemple à propos des premiers rois de Rome. Ces additions sont en nombre relativement assez considérable. Elles portent sur des détails biographiques relatifs aux rois, empereurs et autres personnages politiques latins, sur les guerres faites, les pays conquis, les provinces rattachées à Rome. L'apport capital est celui qui concerne le mouvement littéraire. Dans l'ordre chronologique, Jérôme signale les poètes, historiens, orateurs, philosophes, grammairiens qui se sont distingués sous la république et l'empire : Ennius, Plaute, Livius, Caecilius Statius, Térence, Pacuvius, Accius, etc., etc. : la liste est très longue. Pour les écrivains chrétiens, il n'ajoute qu'un ou deux détails à ceux signalés par Eusèbe (Victor : mediocria volumina ; Cyprien : écrit le de mortalitate et des lettres). C'est d'ailleurs tout à fait dans l'esprit de la chronique originale qui signale, mais moins abondamment, les faits intéressant le mouvement littéraire en pays grec. Il est évident que saint Jérôme avait sous les yeux un catalogue de la littérature profane et n'a eu qu'à insérer à leur date dans la chronique les noms déjà réunis.
66 SAINT JÉRÔME A CÔNSTANTINOPLE
OU profanes plus en vue, autres événements divers, dignes d'être notés. On ne voit vraiment guère comment on a pu trouver une grande différence entre cette partie et celle due à Eusèbe ^. Exiger de Jérôme une critique analogue à celle de notre siècle et inspirée de principes auxquels son temps était étranger, lui demander de dominer assez son époque pour devancer le jugement de l'histoire et démêler, dans la masse des faits, ceux qui étaient vraiment le centre des événements est assez oiseux. Le plus grave reproche que l'on puisse lui faire, c'est d'avoir, sincèrement d'ailleurs, fort mal jugé certains de ses contemporains. Jérôme n'était pas un homme à qui il fallait demander de l'impartialité^. Si sincères que soient ses protestations qu'il ne craint que Dieu et ne redoute pas de dire la vérité, il n'est pas à l'abri du parti pris, au contraire. Amis ou ennemis sont traités avec la même vigueur de sentiment: il est tout à l'éloge ou au blâme. Ainsi rien ne montre mieux à quel point il est attaché au parti paulinien que le jugement injuste sur saint Mélèce et la manière dont son rival Paulin est loué ^. Saint Basile n'est pas plus respecté, mais sans doute le reproche de superbe que lui fait Jérôme n'est-il qu'un écho des conversations avec saint Grégoire de Nazianze dont le mécontentement contre son ami, à propos de son ordination épiscopale, ne s'est jamais affaibli *. Saint Cyrille de Jérusalem et Pierre d'Alexandrie
^ Voir Grûtzmacher, Hieronymus , t. I, p. 191-T95, qui résume les vues de Schoene.
* Il y prétend cependant, car il écrit à la fin de sa préface : « Non quo de viventibus timuerim libère et vere scribere, timor enim Dei hominum timorem expellit » (édit. Helm, p. 7).
* Apropos deMélèce et de ses prédécesseurs, il écrit (as*" année de Constantin): « Quorum idcirco tempora non digessi quod eos hostes potius Christi quam episcopos iudicem » (édit. Helm, p. 232 ; PL, XXVII, 677) ; et plus loin (p. 242) : « Exsilii iustissimam causam subita fidei mutatione delusit. » Au contraire, il écrit de Paulin (i*" année de Julien; ibid. p. 242): « Lucifer, adscitis duobus aliis confessoribus,Paulinum, Eustathii episcopi presbyterum, qui se numquam haereticorum communione polluerat, in parte catholica Antiochiae episcopum facit. » C'est sans doute, à l'influence de ces sympathies pauliniennes que l'on doit attribuer la manière élogieuse dont il est parlé de Lucifer de Cagliari et de Grégoire d'Elvire (6*^ année de Valens; ibid. p. 246) : « Numquam se arrianae miscuit pravitati. »
* « Basilius Caesariensis episcopus Cappadociae clarus habetur qui multa continentiae et ingenii bona uno superbiae malo perdidit» (12'' année de Valens;