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CHAPITRE I

L'ACTIVITÉ SCRIPTURAIRE

I. S. Jérôme et le pape Damase, — II. Marcella. — III. Paula.

Après s'être démis de l'épiscopat de Constantinople, saint Grégoire de Nazianze s'était retiré en Cappadoce. Jérôme continua pendant plusieurs mois encore à séjourner dans la capitale. Naturellement, le départ de son maître la lui rendait moins agréable. Aussi accepta-t-il volontiers l'occasion de revenir à Rome que lui offrait la convocation du concile de 382 ^. Saint Épiphane et Paulin s'y rendaient : ils durent l'inviter à les y accompagner pour leur servir d'interprète et leur faciliter les relations avec le monde religieux romain ^,

Nous ignorons quel rôle joua saint Jérôme à ce concile romain de 382, où la question du schisme d'Antioche occupa tant de place. Le pape Damase ne tarda pas à l'apprécier. Il voulut qu'il collaborât intimement avec lui à la direction de l'Église. L'austérité de vie du moine rehaussait l'estime qu'inspiraient sa valeur intellectuelle et sa connaissance approfondie de la littérature ecclésiastique. Jérôme fut donc choisi pour rédiger les réponses

' Sur ce concile, voir Cavallera, Le Schisme d'Antioche, chapitre VIII, p. 245-262.

* Epist. CXXVII, 7 : « Cum et me Romam cum sanctis pontificibus Pauline et Epiphanio ecclesiastica traxisset nécessitas. » Epist. CVTII, 6 : « Cumque Orientis et Occidentis episcopos ob quasdam ecclesiarum dissensiones Romam impériales litterae contraxissent, vidit Paula admirabiles viros Christique pontifices Paulinum Antiochenae urbis episcopum, Epiphanium Salaminae Cypri quae nunc Constantia dicitur, quorum Epiphanium etiam hospitem habuit, Paulinum in aliéna manentem domo quasi proprium humanitate possedit. » Peut-être saint Jérôme avait-il connu saint Épiphane h Antioche où celui-ci s'était rendu, vers 377, pour réconcilier Vital et Paulin.

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aux innombrables consultations qui d'Orient et d'Occident parvenaient au Pape ^.11 ne reste malheureusement rien de ce travail. Le seul épisode connu qui s'y rapporte est raconté par Rufin, dans un but de polémique. Jérôme, dans sa réplique, affecte de n'y attacher aucune importance et d'y voir un de ces récits de table qui, tout en étant vrais, ne méritent vraiment pas les honneurs du livre ^. Il s'agit d'une ruse dont la probité de Jérôme faillit être victime. Chargé de rédiger un formulaire sur l'Incarnation que les Apollinaristes devaient signer, il y avait inséré l'expression dominicus homo. Les hérétiques protestèrent aussitôt, la traitant de nouveauté. Jérôme justifiait sa phrase par des citations d'auteurs catholiques antérieurs, en particulier par l'exemple de saint Athanase, L'un des adversaires parut acquiescer à la démonstration et demanda communication du traité de ce dernier pour persuader plus aisément ses coreligionnaires. Jérôme sans défiance prêta l'ouvrage, mais quand on le lui eut rendu et que la discussion fut de nouveau agitée, il se vit, à son grand étonnement, accusé d'avoir falsifié le texte de l'évêque d'Alexandrie. On lui en fournissait la preuve palpable en lui montrant le mot dominicus homo écrit sur une rature. On avait poussé

^ Epist. CXXîII, 9 (10, Vallarsi) : « Ante annos plurimos, cum in chartis ecclesiasticis iuvarem Damasum, Romanae urbis episcopum et Orientis atque Occidentis synodicis consultationibus responderem. » Ce détail étant donné à propos d'un fait divers sans importance, à titre de synchronisme, montre qu'il s'agit d'une véritable fonction et semble résumer pour saint Jérôme son activité à Rome du temps du pape Damase. De ce dernier il ne reste aucune lettre que l'on puisse rapporter à cette période, sauf peut-être la Confessio fidei adressée à Paulin d'Antioche dont la date est controversée.

Le renseignement de Jérôme est confirmé parRufin,à l'occasion de l'incident apollinariste dont il est question dans le texte. Damase confia la rédaction de la profession de foi « amico suo cuidam presbytère, viro disertissimo, qui hoc illi ex more negotiuni procurabat » {De adult. lib. Origenis, I; PG, XVII, 629, B). Jérôme rappelant ce passage écrit : « Cui ille ecclesiasticas epistolas dictandas tradidit » (Apol. II, 20; PL, XXIII, 444, B).

- RuFiN, De adult. libr. Origenis, I (PG, XVII, 629-630); Jérôme, Apol. II, 20, (PL, XXIII, 444). Celui-ci qualifie l'incident à'apertas ineptias, deliranienta, prandiorum cenarumque fabulas , mais il en confirme l'authenticité en nous apprenant qu'il l'avait lui-même raconté à Rufin : « Fieri enim potest ut, etiam si a me verum audisti, alius, qui huius rei ignarus est, dicat a te esse compositum.»

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l'impudence jusqu'à effacer l'expression originale et à la récrire afin de persuader que Jérôme était l'auteur d'une fraude. Heureusement il n'était pas homme à se laisser intimider par une pareille effronterie; la calomnie tourna à la honte de ceux qui l'avaient inventée et le prestige de saint Jérôme ne put qu'y gagner ^,

Des rapports entre saint Damase et son secrétaire, il nous reste cependant, à défaut de leurs travaux communs, de précieux témoignages. Ils montrent la familiarité et l'affectueuse confiance du vieux Pontife pour le jeune savant. Bien que Jérôme eût gardé son indépendance et continuât à vivre en moine isolé sans revendiquer, comme prêtre, le droit de se rattacher au clergé romain, il mettait toute sa bonne volonté à servir le Pape et à le faire profiter de son érudition et de ses richesses littéraires. Une correspondance assidue complétait les conversations. Jérôme ne trouva d'abord nulle part de plus bienveillants encouragements à continuer ses travaux sur la Bible. C'est à l'initiative de Damase que nous devons plusieurs des œuvres originales ^ ou des traductions composées alors par l'infatigable écrivain.

Ce sont d'abord de courts travaux exégétiques. Damase demande à son ami la solution d'une difficulté rencontrée au cours de ses lectures. Désireux de ne point se payer de mots, il fait appel à sa connaissance de la langue hébraïque pour savoir, par exemple, le vrai sens du mot Hosanna ^ :

« Lisant les commentaires grecs ou latins des évangiles écrits par nos auteurs, je veux dire les orthodoxes de jadis ou de naguère, sur VHosanna filio David, je les ai trouvés non pas seulement divergents mais même opposés entre eux. Avec l'ardeur vaillante qui caractérise ta Dilection, supprimant les opinions, chassant les équivoques, écris

* L'anecdote ne laisse pas d'avoir ses difficultés, l'expression dominicus homo étant fort en usage parmi les Apollinaristes, au témoignage de saint Grégoire de Nazianze, qui la leur reproche. Voir la dissertation bien documentée de Petau, De incarnatione, 1. VII, ch. XII, 5-10 (édit. Vives, t. VI, p. 187-191).

* Les manuscrits dédient même, comme on l'a vu plus haut, p. 71, n. i, à Damase le travail de Jérôme sur la vision d'Isaïe.

' Lettre de Damase (Jérôme, Epist. XIX) ; réponse de Jérôme (Epist. XX) en

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nettement ce qu'il y a en hébreu. En cela comme en beaucoup d'autres choses, mes occupations te devront de la reconnaissance dans le Christ Jésus. 0

Le billet atteste les services multiples rendus au Pontife par Jérôme. Celui-ci se hâte d'y ajouter en envoyant à Damase une petite dissertation très bien conduite sur les origines et le sens de l'expression Hosanna. Elle nous intéresse surtout par la déclaration finale où le savant fait connaître sa méthode et son programme. En ces matières il ne faut point viser à chatouiller les •oreilles et à plaire par la beauté du langage. Jérôme pourrait, comme d'autres, jeter de la poudre aux yeux et à peu de frais usurper la réputation d'homme bien au courant ; il pourrait répondre par des mots, à l'exemple de ses prédécesseurs, dont les solutions sont erronées. La recherche de la vérité demande plus d'effort; mais, du moins, le labeur dépensé n'est-il point perdu et n'expose-t-il pas à accepter aveuglément des faussetés.

Une autre fois ^ c'est encore Damase qui, lui-même, trace le plan du commentaire demandé à Jérôme, sur la parabole de l'enfant prodigue. Que signifient les personnages mis en scène, le père, chacun des fils, les actions qui leur sont attribuées, la vie de dissipation du plus jeune et l'accueil si généreux qu'il reçoit après son repentir, la jalousie de l'aîné ? On donne diverses explications, on applique notamment la parabole aux Juifs et aux gentils. Mais certains textes se laissent alors difficilement expliquer. Il en est de même si on parle du juste et du pécheur. — Jérôme ne trompe point la confiance de son interlocuteur. Il compose un long commentaire de la parabole, où aucun détail n'est laissé dans l'ombre et qui donne la plus heureuse idée de son talent d'écrivain et d'exégète. Il se meut à l'aise dans le monde des commentateurs et garde vis-à-vis d'eux son indépendance, signalant au passage les erreurs ou les interprétations violentes, exposant d'excellents principes, comme la nécessité de placer d'abord la parabole dans son contexte pour qu'elle en soit éclairée, de n'établir

^ JÉRÔME, Epist. XXI. Jérôme y résume au début la lettre de son correspondant; même année.

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de conclusions que sur une étude approfondie et comparative des textes similaires. Tertullien se serait ainsi évité de faire des publicains exclusivement des païens, oubliant Matthieu-Lévi et les autres commensaux du Sauveur. Lui-même fait d'heureux rapprochements qui éclairent bien la pensée du Maître. Son exégèse n'a rien de forcé, tout en se développant d'après une idée principale qui met en relief le sens fondamental. Les pages les plus curieuses et tout à fait révélatrices de son état d'esprit sont celles où il interprète la misérable nourriture à laquelle se voit réduit le prodigue de la lecture des auteurs païens ^. Déjà, dans son exposé de la vision d'Isaïe, telle phrase était significative 2. Ici, il insiste et appuie avec toute la fougue du néophyte brisant ce qu'il a adoré. Le fameux songe, qu'il racontera bientôt à Eustochium ^, où il avait été cruellement puni d'être plus cicéronien que chrétien, lui est, on le sent, toujours présent et domine sa vie intellectuelle.

Sur ce point d'ailleurs il est en parfait accord avec son interlocuteur. Une charmante lettre de Damase écrite quelque temps après * nous donne ce détail avec quelques autres fort intéressants sur les relations littéraires des deux amis. On ne se douterait guère que celui qui écrit de ce style enjoué et noblement familier est un vieillard qui approche des quatre-vingts ans ^. Le Pape fait connaître ses goûts : les longueurs lui déplaisent, mais cependant il veut du solide. La littérature ne lui agrée point ; seuls les Livres Saints l'intéressent :

« Tu dors et depuis longtemps tu t'adonnes à la lecture plutôt qu'à la

^Epist.XXI, 13.

* Epist. XVIII, 15 : « Moysen vero quia saecularibus eruditus fuerit disciplinb et interfecto Aegyptio conscientia eius aliqua ex parte sorduerit... se excusasse. »

^ Epist. XXII, 30 : « Ciceronianus es, non Christianus... Domine, si unquam habuero codices saeculares, si legero te negavi. » Ici, il invective contre les évêques qui délaissent les Evangiles et les prophètes, se mettent à comoedias légère, amatoria Bucolicoriim versutim verba canere, tenere Virgilium. Le Per Bacco d'aujourd'hui n'aurait sans doute pas plus trouvé grâce auprès de ce rigide censeur que le Me Hercule ou le Me Castor de ses contemporains chrétiens.

* Jérôme, Epist. XXXV, en 384.

* Damase mourut cette même année, "prope octogenarius », dit Jérôme dans la notice du De Viris, CIII (PL, XXIII, 701, B).

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composition; aussi en t'envoyant ces petites questions ai-je le dessein de te réveiller. Non pas que tu ne doives lire : c'est la nourriture quotidienne qui entretient et engraisse le style, mais il faut que la lecture fructifie par la composition. Puisque, hier, en me renvoyant le courrier, tu m'as fait dire que tu n'avais plus d'autres épîtres, hormis celles que tu avais dictées au désert et que, très avidement, j'ai déjà lues et copiées, puisque de toi-même tu t'es engagé à dérober à la nuit des heures de travail pour dicter quelque chose si je le désire, j'accepte volontiers ce que tu m'offres et que je me préparais à te réclamer, en cas de refus de ta part. Je ne pense pas que notre entretien puisse avoir de matière plus digne que quelque sujet scripturaire, mes questions provoquant tes réponses, car je ne connais pas de vie, en ce monde, plus agréable. Cette nourriture spirituelle l'emporte sur tout miel : Combien douces, écrit le prophète, sont à mon palais tes paroles, elles l'emportent sur le miel pour ma bouche (Ps. CXVIII, 103). Puisque, selon le mot du grand orateur \ les hommes diffèrent des bêtes par la facilité de la parole, comment louer assez qui surpasse les autres, en cela même où gît la supériorité des hommes sur les animaux ? A l'œuvre donc. Explique-moi les questions suivantes, en évitant un double excès, de manière à ne rien laisser à désirer pour la solution, tout en observant la brièveté d'une lettre. Je te l'avoue, les livres de Lactance, que tu m'as donnés il y a longtemps, je ne les lis pas volontiers parce que la plupart de ses lettres ont plus de mille lignes et traitent rarement de notre doctrine. Ainsi à la lecture, la longueur produit le dégoût et, s'il en est de courtes, elles conviennent plutôt aux écoles qu'à nous, car il y traite de métrique, de géographie et de philosophie. »

Damase indique alors cinq difficultés, toutes empruntées au livre de la Genèse, sur lesquelles il désire l'avis du savant exégète: les sept vengeances de la mort de Cain, les animaux purs et impurs, une différence de numération à propos de la génération qui sortit d'Egypte, la raison de la circoncision d'Abraham, la tromperie dont Isaac fut l'objet.

La réponse de Jérôme n'est pas moins instructive^. Laissant de côté deux questions pour lesquelles il renvoie à Tertullien, à Novatien et à Origène, il répond brièvement aux trois autres en énonçant de nouveau çà et là quelques principes utiles d'exégèse. C'est ainsi qu'après avoir discuté à fond le texte hébreu de l'un

^ CicÉRON, De oratore, I, 32.

- Epist. XXXVI, écrite le lendemain de la précédente.

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des versets à expliquer, il insiste sur le sérieux du travail. Quand on parle de littérature hébraïque, il ne faut rechercher ni les arguments d'Aristote, ni l'éloquence abondante de Cicéron, ni les fleurs de Quintilien; le style doit être simple et pareil au langage journalier, clair avant tout, en un mot imitant la simplicité même de l'Écriture.

Mais surtout ce qui doit retenir c'est la préface de cette lettre. Jérôme y donne les renseignements les plus curieux sur ses occupations. On le voit pour ainsi dire à l'œuvre, travailleur infatigable malgré le mal d'yeux dont il se plaignait dans une lettre précédente et qui l'oblige à dicter sans pouvoir polir son style, comme il le ferait s'il composait directement ^. Il lit, il approfondit l'hébreu et pour cela entre en relations avec les Juifs de Rome ; il se fait apporter en cachette des livres de la synagogue et varie ses occupations en traduisant quelque écrit des Pères grecs :

« Dès la réception de la lettre de ta Sainteté, j'ai fait venir un tachygraphe et lui ai dit d'écrire. Il était prêt et ce que j'allais dire je me le représentais d'abord par la pensée; nous mettions en mouvement, moi la langue, lui le bras, quand subitement arrive un Juif qui m'apportait un assez grand nombre de volumes. Il les avait pris à la synagogue, soidisant pour les lire immédiatement. «Voici, me dit-il, ce que tu as demandé. ); J'hésitais, ne savais que faire, mais, par sa hâte, il m'a tellement terrifié que, laissant tout le reste, je me suis empressé de transcrire et c'est ce que je continue de faire maintenant encore. Mais hier, m'envoyant ton diacre, tu m'as fait dire que tu désirais une lettre. Je pense que ce sont plutôt des notes, comme courte réponse à des questions, qui chacune exigerait de grands volumes. J'ai esquissé ce qui suit, omettant seulement deux questions. J'aurais pu dire aussi là-dessus quelque chose, mais les gens les plus éloquents, notre TertuUien et Novatien, ont écrit en latin sur ce sujet, et, s'il faut du nouveau, la réponse devrait être assez longue. En conséquence, j'attends que tu commandes : faut-il réduire à la brièveté d'une lettre l'exposé que tu demandes ou écrire un volume sur chacune ? Origène, au tome IV de

^ Episl. XVIII, i6 (à Constantinople) : « Oculorum dolore cruciati, auribus tantum studemus et lingua. » — Préface de la traduction des homélies d 'Origène sur Ézéchiel (PL, XXV, 584) : « Oculorum, ut ipse nosti, dolore cruciatus, quem nimia impatiens lectione contraxi. » — Epis t. XXI, 42 : « Saepe causatus sum excoli non posse sermonem nisi quem propria manus limaverit. Itaque ignosce dolentibus oculis id est ignosce dictanti. »

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ses Commentaires sur l'épître de Paul aux Romains, a magnifiquement traité de la circoncision et, assez longuement, à propos du Lévitique, des animaux purs et impurs. Si je ne trouvais rien de moi-même, j'aurais là une source où puiser. A dire vrai, j'ai en mains le livre de Didyme sur le Saint-Esprit dont je désire te dédier la traduction. Ainsi tu n'estimeras plus que je ne fais que dormir, puisque, à ton avis, lire sans composer c'est dormir. Pour cette réponse, excuse donc ma hâte et mes retards, ma hâte puisque en une veille je dicte ce qui demanderait des journées, mes retards parce qu'une occupation m'a empêché de répondre immédiatement à tes questions. »

Le travail sur Didyme fut encouragé par saint Damase, mais saint Jérôme interrompit cette traduction à la mort du Pape et ne l'acheva qu'un peu plus tard à Bethléem ^. C'est encore pour Damase que, voulant lui faire apprécier Origène, Jérôme traduit ses deux homélies ^ sur le Cantique des Cantiques :

« Origène, lui écrit-il en sa courte préface, vainqueur des autres dans le reste de ses ouvrages, s'est, dans le Cantique des Cantiques, surpassé lui-même. En dix volumes, qui comprennent presque vingt mille lignes, s'occupant des Septante, d'Aquila, de Symmaque, de Théodotion et enfin de la cinquième édition qu'il a trouvée, dit-il, sur le rivage d'Actium, il les interprète avec tant de magnificence et de clarté que, vraiment, il me semble avoir vu s'accomplir pour lui Vintroduodt me in cubiculum suum. Mais laissant cette œuvre, car il faudrait beaucoup de temps, de travail et de talent pour faire passer en latin ces richesses et un ouvrage si splendide, voici deux traités en style ordinaire, comme pour des petits enfants encore à la mamelle. Je les ai traduits avec plus de fidélité que d'élégance : c'est une dégustation de ses pensées, non un repas que je t'offre. Tu te rendras compte du prix qu'il faut attacher aux ouvrages importants, puisque il y a tant de satisfaction à lire les moindres. »

Mais le zèle de Damase pour l'Écriture avait déjà demandé à Jérôme un travail plus considérable et d'une portée autrement

^ PL, XXIII, 101-103 : «Cum in Babylone versarer... volui garrire aliquid de Spiritu sancto et coeptum opusculum eiusdem urbis Pontifici dedicari. Itaque, mi Pauliniane frater, quia supradictus Pontifex Damasus, qui me ad hoc opus primus impulerat, iam dormit in Christo, etc. « (avec des variantes sans importance pour le sens).

' PL, XXIII, 1 17-118, dédicace ; « Beatissimo papae Damaso. »

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durable ^. Les recensions latines du Nouveau Testament étaient aussi nombreuses que peu satisfaisantes. Pourquoi Jérôme ne donnerait-il pas ses soins à une traduction qui reproduirait fidèlement le grec sans écorcher les oreilles romaines et satisferait à la fois la piété et les lois d'une bonne interprétation ? Jérôme ne pouvait rien refuser à celui qui, selon sa propre expression, n'avait que lui sur les lèvres ^ et appréciait si fort son talent et sa vertu. Le projet répondait d'ailleurs trop bien à ses propres désirs pour qu'il hésitât à entreprendre une œuvre qui, cependant, il s'en rendait compte aussi, lui susciterait plus d'un ennui. La préface de la traduction des Evangiles dédiée à Damase nous renseigne au mieux sur ces sentiments :

« Tu m'obliges à tirer une œuvre nouvelle de l'ancienne. Quand les exemplaires des Écritures sont dispersés par tout le monde, voici qu'il faut que je joue le rôle d'arbitre et, comme ils sont différents, que je décide quels sont ceux qui sont d'accord avec la vérité du texte grec. Pieux travail, mais périlleuse présomption! Juger autrui quand on sera soi-même jugé par tous, obliger le vieillard à changer sa langue et ramener le monde blanchi à l'alphabet des enfants ! Quel homme docte ou ignorant, prenant en mains ce volume et voyant que la leçon qu'il a coutume de réciter n'est plus la même, ne se mettra pas aussitôt à vociférer, à crier que je suis un faussaire et un sacrilège d'oser ainsi dans ces vieux exemplaires ajouter, changer, corriger ! Au sujet de cette animosité j'ai un double motif de consolation : d'abord c'est toi, le Souverain Pontife, qui me prescris de faire ce travail; ensuite la vérité ne peut exister où il y a diversité; c'est reconnu par les langues méchantes elles-mêmes. Si les exemplaires latins doivent faire foi, qu'on dise lesquels, car il y en a presque autant que de manuscrits. Si la vérité doit être demandée au grand nombre, pourquoi ne pas revenir à la source grecque ? Mauvaises éditions d'interprètes fautifs, corrections pires de présomptueux ignorants, additions ou changements de copistes somnolents sont ainsi amendés. »

' Voir sur ce sujet les renseignements fournis par saint Jérôme lui-même dans la lettre-préface : "Noviun opits », en tête de sa version des Évangiles (PL, XXIX, 525-530) et l'édition Wokdsworth-White. Il ne faut pas cependant perdre de vue, comme on le fait parfois, qu'il ne s'agissait nullement d'une entreprise officielle, comparable à celle de Sixte V par exemple. Le travail se faisait sous l'entière responsabilité de Jérôme. Il n'y eut ni promulgation ni approbation authentique.

^ Epist. XLV, 3 : « Beatae mcmoriae Damasus meus sermo erat.

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Jérôme continue à justifier son entreprise et le retour à l'unique source. Grâce à elle, on possédera les quatre Évangiles corrigés d'après la collation des manuscrits grecs anciens ^. D'ailleurs, il a fait quelques concessions aux susceptibilités contemporaines : pour qu'il n'y eût pas trop de différence avec le texte latin accoutumé, il a modéré sa plume de manière à ne corriger que les passages où le sens était altéré, laissant le reste tel qu'il était. Une revision du même genre lui permit, — et cela était, semble-t-il, encore plus nécessaire, — de ramener également à plus de fidélité à l'égard du texte des Septante, la Vulgate d'alors, le Psautier latin usuel ^.

La faveur du pape Damase, cela n'est pas douteux, dut singulièrement contribuer à grandir l'autorité morale de Jérôme. Il ne tarda pas, malgré sa réserve, l'austérité de sa vie et de ses occupations, à grouper autour de lui, en leur inspirant son double amour passionné de l'Ecriture et de la vie ascétique, un certain nombre de personnages appartenant à la haute société romaine, en particulier tout un groupe de dames et de jeunes filles ^. Spectacle unique dans l'histoire du christianisme et moment trop vite écoulé ! Pendant quelques mois, Rome devait connaître l'union étroite du zèle pour la science et pour la vertu, dans des milieux livrés le plus souvent à la futilité et au plaisir. Des femmes, de frêles jeunes filles, habituées à toutes les délicatesses et aux raffinements du luxe de la décadence, ne connaissant que le parler

^ « Igitur haec praesens praefatiuncula pollicetur quattuor tantum evangelia quorum ordo iste est Matthaeus Marcus Lucas lohannes, codicum graecorum emendata conlatione sed veterum. »

^ Sur la question de savoir si saint Jérôme a revisé le texte entier du Nouveau Testament, voir dans BLE, 1920, p. 270-292, mon article: S. Jérôme et la Vulgate des Actes, des Épîtres et de l'Apocalypse; le problème sera repris dans le second volume de ce travail, ainsi que l'étude détaillée de ce travail de revision.

' Aucun Romain n'est mentionné dans la correspondance de 382-385, sauf les adversaires, mais les relations ultérieures avec Oceanus, Domnion et Rogatien supposent qu'elles étaient déjà établies alors. Quant à Pammachius,la reprise des relations en 393 vise seulement les souvenirs de jeunesse, au temps des études communes.

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distingué de Rome et d'Athènes, s'appliqueraient à l'étude du rude idiome hébraïque pour mieux comprendre le livre divin et feraient de Jérôme leur maître en exégèse aussi bien que leur directeur spirituel, répondant, par un enthousiasme jamais attiédi, à la ferveur avec laquelle il avivait dans leur âme son double idéal !

Au premier rang de ces nobles femmes, se place une veuve, à la fois de grand bon sens et de haute intelligence, sachant en même temps bien diriger les affaires compliquées d'une maison patricienne et appliquer son esprit, avec la méthode la plus rigoureuse, à l'étude de la Bible ^. C'est elle qui décida Jérôme à commencer son apostolat scripturaire ^. Il a conservé lui-même ^ tout un livre d'épîtres à Marcella, comprenant seize lettres datant de cette époque et qui nous montrent en elle son élève de prédilection. Dix de ces lettres ont directement pour objet la Sainte Écriture. Elles permettent d'assister, pour ainsi dire, aux leçons quotidiennes de Jérôme. Elles initient à sa méthode et aux détails de son enseignement.

Marcella restée veuve de bonne heure habitait, avec sa mère Albina et la vierge Asella, le mont Aventin ^. Autour d'elles s'étaient groupées un certain nombre de jeunes filles et de veuves faisant profession de vie monastique. Jérôme leur apprit à étudier

^ Jérôme lui a consacré toute une lettre qui est son epitaphium {Epist. CXXVII, à Principia). Elle complète les nombreux renseignements épars dans les autres lettres et les préfaces.

* Epist. CXXVII, 7 : « Cum... verecunde nobilium feminarum oculos declinarem, ita egit, secundum Apostolum, opportune, importune, ut pudorem meum sua superaret industria. » — Paula et Eustochium, dans la lettre XLVI, i, se reconnaissent ses disciples : «Non... magistram cupimus docere discipulae... tu quae prima scintillam nostro fomiti subiecisti, quae ad hoc studium nos et sermone hortata es et exemplis. »

* Les éditeurs ont dispersé ces lettres, à leur date, dans l'ensemble de la correspondance, mais saint Jérôme signale l'existence de ce recueil spécial au chapitre CXXXV du De Viris, dans sa propre notice (PL, XXIII, 717, A): « Ad Marcellam epistularum liber unus. » Il y est placé entre la lettre à Eustochium sur la virginité et l'épître consolatrice à Paula sur la mort de sa fille, et se rapporte par conséquent à ces années 383-384.

* Epist. XLVII, 3 : « A sancta Marcella, quae manet in Aventino »; et Epist. XLV, 2 : « Paene certe triennium cum eis vixi. Multa me virginum crebro turba circumdedit. Divinos libros, ut potui, nonnullis saepe disserui, lectio assiduitatem assiduitas familiaritatem familiaritas fiduciam fecerat. »

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la Sainte Ecriture^. Son enseignement semble avoir porté d'abord sur l'explication des psaumes, comme ayant l'utilité pratique la plus immédiate. Ne devaient-elles pas bien comprendre ce qu'elles chantaient tous les jours ? C'est tantôt au cours de ces leçons, tantôt après, en y réfléchissant, que Marcella, de vive voix ou le plus souvent par écrit, soumettait à Jérôme ses difficultés et ses demandes d'explication. Jérôme répondait par de courts billets, stimulant à son tour dans la recherche du vrai celle qu'il considérait comme la principale instigatrice de son ardeur au travail. Elle n'y apportait ni pédanterie, ni dilettantisme, mais, de l'aveu même de Jérôme, à qui ces demandes nécessitaient parfois des recherches ardues, un zèle passionné pour la connaissance de l'Ecriture. Zèle récompensé, nous affirme-t-il, par la possession d'une réelle maîtrise. Quand Jérôme ne fut plus là, c'est à Marcella qu'il renvoyait certaines de ses correspondantes romaines pour la solution des difficultés ^. Son amitié lui était d'ailleurs précieuse à plus d'un titre. Elle exerçait sur lui une influence bienfaisante, toute de modération, l'invitant, avec une discrétion persuasive, à dominer les impétuosités de son caractère et à émousser les saillies satiriques de sa plume ^.

Une première série de questions posées par Marcella porte sur

^ La lettre XLV, fin, mentionne, outre celles dont il va être question, les Marcellae, Marcellina, Félicitas ; de Feliciana il est déjà parlé dans la lettre XXX, 4 : « Saluta Felicianam vere carnis et spiritus virginitate felicem. Saluta reliquum castitatis chorum et domesticam tuam ecclesiam. «

- Epist. LXV, 2, à Principia : > Habes ibi in studio Scripturarum et in sanctimonia mentis et corporis (magistras : add. Hilberg) Marcellam et Asellam, quarum altéra te per prata virentia et varios divinorum voluminum flores ducat ad eum qui dicit in Cantico... «

^ Cela résulte notamment de ce curieux passage de la lettre XXVII, 2 : « Scio te cum ista legeris, rugare frontem et libertatem rursum seminarium timere rixarum ac meum, si fieri potest, os digito velle comprimere, ne audeam dicere quae alii facere non erubescunt. » Sur son intimité avec Alarcella et sa famille, voir, outre la lettre XLV, 7, à Asella, la lettre XXXII, 2: « Albinam communem matrem valere cupio.. eamque per te salutari obsecro et duplici pietatis ofiicio focilari, quo in una atque eadem christiana simul diligatur et mater. » Epist. CXXVII, 8, à Principia : « In nostrum locum statim audivimus te illius adhaesisse consortio. » — Un texte sur Albina (Epist. XXIX, 7) donné par les éditions ordinaires est rejeté par M. Hilberg, comme n'existant pas dans les plus anciens manuscrits: «Mater communis si valeat gaudeo et ut valeat Dominum deprecor ». En effet, à la place qu'il occupe, il paraît bien en désaccord avec le contexte.

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la vraie signification des termes hébreux laissés tels quels par les évangélistes, comme Amen, Alléluia, sur le sens des divers noms scripturaires de Dieu, sur le mot diapsalma. Une autre fois elle demande ce qu'il faut entendre par Véphod had et les teraphim, ou encore ce que veulent dire certaines expressions obscures comme panis doloris, filii excussorum. Jérôme répond brièvement, mais solidement. Il relève les erreurs de ses devanciers, commente le texte hébreu, rapproche les diverses versions en manifestant une préférence pour Aquila, dont il avait déjà vanté, à plusieurs reprises, le mérite au pape Damase 1. Un détail prouve la haute estime que lui inspirent l'application et l'intelligence de Marcella. Il avait prêté à quelques-uns de ses élèves, — • gens d'âge et haut placés, — le commentaire de Rheticius d'Autun sur le Cantique. A Marcella, qui le lui demande à son tour, il oppose un refus très net. Ce traité contient trop de rhétorique et pas assez de science: c'est trop inférieur pour elle qui doit laisser à d'autres, quels que soient leur âge et leur autorité, les ouvrages de second ordre. Elle peut aspirer plus haut ^. Un autre jour, Marcella lui soumet les arguments scripturaires d'un montaniste en faveur de sa secte. Jérôme instruit Marcella, tout en l'assurant qu'elle connaît suffisamment elle-même l'Écriture pour réfuter ces erreurs. Il revient là-dessus dans une autre lettre que l'arrivée inopinée de quelques amis, auxquels il doit faire les honneurs de sa maisonnette ^, l'oblige à rendre courte, en réfutant l'opinion de

1 Epist. XXV, XXVI, XXVIII, XXIX, XXXIV.

* Epist. XXXVII, 4 : « Frustra igitur a me eiusdem viri commentarios postulas, cum mihi in illis multo displiceant plura quam placeant. Quod si opposueris cur ceteris dederim, audies non omnes eodem vesci cibo. lesus in deserto plures hordeaceis panibus pascit, triticeis pauciores... Neque vero eorum qui a me exemplaria acceperunt val auctoritate vel aetate ducaris cum et Daniel senes iudicet et Amos pastor caprarum in sacerdotum principes invehatur. » Quelques années plus tôt, avant d'être initié sérieusement à l'étude de l'Écriture, Jérôme appréciait beaucoup plus favorablement l'œuvre de Rheticius : < (Commentarios) in quibus Canticum Canticorum sublimi ore disseruit » (Epist. V, 2).

' Epist. XLII, 3 : <i Sed quoniam et amicis qui ad nostrum hospitiolum convenerant praesentiam nostram negare non possemus. » Nous ignorons où se trouvait cet hospitiolum. Certains en font une dépendance du palais de Marcella, sur l'Aventin; une opinion locale, signalée par M. Armellini, Chiese di Roma, p. 282-283, le met près de 5. Girolamo délia Carità, où se serait trouvée l'habitation de sainte Paule.

88 l'activité scripturaire

Novatien sur le péché contre le Saint-Esprit ^. C'est à Marcella encore qu'il fait confidence de ses déboires au sujet de la traduction du Nouveau Testament et de sa propagande ascétique, tout en redoutant un peu qu'elle ne veuille lui imposer une attitude trop conciliante ^.

La lettre XXXII apporte les détails les plus curieux sur un côté peu connu de cette activité scientifique de Jérôme, dont les résultats seuls se manifestent çà et là dans ses écrits. Peut-être même éclaire-t-elle, en la complétant, l'information, déjà recueillie dans une lettre antérieure au pape Damase, sur ses relations avec la Synagogue. Jérôme est obligé d'écrire à Marcella plus brièvement que de coutume, non pas seulement parce que le courrier est là qui le presse, — ces courriers sont toujours impatients de partir, — mais parce qu'occupé à un travail important il ne peut dérober qu'une parcelle de son temps pour cette occupation accessoire. Quel peut donc être ce travail si considérable et si nécessaire qui interrompt même le commerce épistolaire .'' « Il y a déjà assez longtemps, dit-il, que je compare avec les manuscrits hébreux l'édition d'Aquila pour voir si, par haine du Christ, la Synagogue n'a point fait de changement. Puisque je parle à un esprit ami, j'avouerai que j'y ai fait plus d'une trouvaille utile pour la confirmation de notre foi. Déjà les Prophètes, Salomon, le Psautier, les livres des Rois ont été soigneusement passés au crible. Actuellement, je m'occupe de l'Exode qu'ils appellent Elemoth. Je vais aborder le Lévitique... » Impossible donc d'interrompre le travail, mais, pour dédommager sa correspondante, Jérôme confiera au bien nommé Currentius, deux lettres récemment écrites à Paula et à Eustochium, qu'elle pourra recevoir comme adressées à elle-même.

Des dames romaines qui fréquentaient Marcella et venaient entendre sur l'Aventin les leçons de Jérôme, ces deux dernières seules, avec Blésilla, sœur d 'Eustochium, nous fournissent l'oc-

i£ï>wf.XLI,XLII.

'^ Epist. lOiVll. "Voir supra, p. 86, n. 3 et infra, p. 115.

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