LES PREMIÈRES TRADUCTIONS. LA CHRONIQUE
ne sont pas mieux servis ^. Dans quelle mesure saint Jérôme a modifié, en une édition ultérieure, d'autres jugements, il est difficile de le préciser. Si ces altérations dues à son ressentiment étaient prouvées, elles attesteraient évidemment une petitesse d'âme fâcheuse : en dehors du cas de sainte Mélanie, attesté par Rufin, je ne vois pas qu'on puisse en prouver d'autres ^. Qu'il ait fait attention spécialement à certains détails de l'histoire monastique, c'est tout naturel de sa part et on ne saurait l'en blâmer: dans l'histoire de ce temps et de plus en plus, cette institution occupe une place capitale. Qu'il ait aussi, témoignant d'une crédulité excessive, relaté certains événements merveilleux, il suivait en cela l'exemple des plus grands historiens et assurément nul ne songe à prétendre qu'il faille lire sans discernement sa Chronique.
Il n'en reste pas moins que, par cette traduction et les compléments qu'il y avait ajoutés, saint Jérôme rendait à l'Occident un précieux service. Jusqu'alors on n'y possédait rien qui permît de s'orienter à travers l'histoire universelle, qui facilitât l'étude comparée de la Bible et des historiens profanes. La Chronique mettait à la portée de tous une foule de notions dispersées à travers de nombreux livres. Elle piquait la curiosité en la satisfaisant dans une large mesure. En reliant le présent au passé, elle continuait à
ibid. p. 248). Comparer avec saint Grégoire de Nazianze (7m laudem Basilii Magni, 59; PG, XXXVI, 573, A B; mais aussi Ibid., 64; 580, D).
^ Chronique, 11'' année de Constance (édit. Helm, p. 237; PL, XXVII, 684): «Post quem (Maxime) Ecclesiam Ariani invadunt id est Cyrillus, Eutychius, rursum Cyrillus, Hirenaeus, tertio Cyrillus, Hilarius, quarto Cyrillus, quorum Cyrillus cum a Maximo fuisset presbyter ordinatus et post mortem eius ita ei ab Acacio episcopo Caesariensi et ceteris arianis episcopatus promitteretur si ordinationem Maximi repudiasset, diaconus in Ecclesia ministravit. Ob quam impietatem, sacerdotii mercede pensatus, Heraclium quem moriens Maximus in suum locum substituerat varia fraude sollicitans, de episcopo in presbyterum regradavit. 1» Il n'est pas inutile de rappeler que le concile de Constantinople, de 382, a pris sans réserve la défense de Cyrille auprès du pape Damase (Théodoret, HE, V, 9, édit. Parmentier, p. 294; PG, LXXXII, 1217, C). Sur Pierre d'Alexandrie {Chronique, (f année de Valentinien et de Valens; édit. Helm. p. 247; PL, XXVII, 597) : « Petrus qui post Valentis interitum tam facilis in recipiendis haereticis fuit ut nonnullis suspicionem acceptae pecuniae intulerit. »
* J'ai montré plus haut, p. 34, n. i, qu'il n'y a pas à retenir l'accusation en ce qui concerne l'échange des noms de Rufin et de Florcntinus.
maintenir ce contact étroit par lequel les générations se sentent solidaires les unes des autres. Il n'était pas jusqu'à cette union du sacré et du profane qui ne présentât un double avantage : elle confirmait le fidèle dans la persuasion que sa religion était la plus noble, la plus ancienne comme la plus pure de toutes celles qui se disputaient le monde, mais aussi elle éveillait ou maintenait sa sympathie pour l'histoire profane, elle lui rappelait que, citoyen du ciel, il était encore citoyen de l'empire romain, héritier de cette civilisation antique dont les principaux faits connus lui étaient rappelés. Cela l'empêchait de s'isoler et de se désintéresser de ce qui s'y passait. Le succès de la Chronique de Jérôme, attesté par ses remaniements et ses continuations ^, n'a rien qui doive étonner. Il était très légitime et c'est en partie à ce livre que le moyen âge doit ce qu'il savait de l'histoire antique.
Jérôme, en arrêtant sa Chronique à la mort de Valens (378), n'agissait point par une sorte de réserve à l'égard de ses contemporains. Il voulait, au contraire, écrire avec plus de détails l'histoire postérieure, mais il ne se sentait pas encore assez maître de son sujet. Les incursions des barbares jetaient partout le trouble et rendaient bien précaire la situation. Il fallait attendre des jours meilleurs. D'autres préoccupations survinrent plus tard et le projet à^ Histoire de son temps ne fut jamais réalisé .
Saint Jérôme n'abandonnait point d'ailleurs ses études scripturaires. La lecture d'Origène lui révélait de plus en plus les trésors de la Bible. Aussi, plein d'admiration pour celui que, selon l'expression de Didyme, il considérait, après les Apôtres, comme le maître de l'Église, encouragé d'ailleurs à Constantinople même par le prêtre Vincent, il se mit à l'œuvre pour le faire
^ Chronica minora, édit. Mommsen (MGH, Auctores antiquissimi , t. IX, XI et XIII).
* Voir la fin de la préface à la Chronique (édit. Helm, p. 7 ; PL, XXVII, 40, A): « Quo fine contentus, reliquum temporis Gratiani et Theodosii latioris historiae stilo reservavi, non quo de viventibus timuerim libère et vere scribere, — timor enim Dei hominum timorem expellit, — sed quoniam dibacchantibus adhuc in terra nostra barbaris, incerta sunt omnia. »
LES HOMÉLIES d'ORIGÈNE 69
connaître aux Latins. La fréquentation de ce grand esprit lui ouvrait des horizons nouveaux, avivait son désir de s'instruire et comme insensiblement le préparait à sa tâche future de commentateur. Elle ne lui apprenait pas seulement par la variété des aperçus, la richesse des applications, l'ingéniosité de l'exégèse, à tirer magnifiquement parti du texte sacré, elle l'habituait aussi à en scruter de près les syllabes, à comparer les versions et à trouver dans cette comparaison un principe de solution pour les passages difficiles. Rien ne pouvait le confirmer davantage dans son ardeur à apprendre l'hébreu et à recourir au texte original que la lecture de ces travaux d'Origène sur le texte sacré, des scolies\ courtes gloses expliquant les passages obscurs, des homélies destinées aux fidèles et visant davantage à l'édification, des tomes surtout, où, sans contrainte, le docteur alexandrin donnait libre essor à son génie et déployait ses merveilleuses dispositions pour l'exégèse ^.
Jérôme aurait voulu pleinement répondre aux vœux de Vincent, mais ce n'était pas possible : l'ardeur au travail, les lectures prolongées lui avaient fatigué la vue; ses ressources amoindries ne suffisaient plus à entretenir les tachygraphes nécessaires. En envoyant à son ami les premiers fruits de ce genre d'occupations, il renouvelait cependant sa promesse de travailler de tout cœur à faire entendre Origène aux oreilles latines, mais la fécondité du labeur dépendait d'une double condition : recouvrer la santé que les prières de Vincent à Jésus pouvaient lui obtenir et avoir, aux frais du même Vincent, un tachygraphe qui recueillerait la dictée de Jérôme.
Il finissait alors de traduire vingt-huit homélies d'Origène. Les quatorze premières, tirées du commentaire de Jérémie, étaient depuis quelque temps déjà achevées ^. Les autres, sur Ézéchiel, avaient été dictées par morceaux, à diverses reprises, selon l'occurrence. A cette occasion, Jérôme ne revient pas sur la manière
* Sur l'attitude de Jérôme a l'égard d'Origène, voir note complémentaire Q. Il importe de remarquer qu'il ne lui a pas seulement emprunté la méthode allégorique, mais aussi ce qu'il y a de critique élémentaire dans la comparaison entre les différentes versions grecques selon l'hébreu et le texte des Septante.
^ Voir note complémentaire E.
dont il entend la traduction; il signale pourtant la loi qu'il s'est imposée avant tout: respecter la simplicité de style de l'original, seule profitable à l'Église, en négligeant tout le brillant de la rhétorique.
Autant que nous pouvons en juger, par le texte de Jérémie, il a tenu parole. C'est par exception seulement que sa plume donne un ton plus oratoire ou une couleur plus brillante au style d'Origène. Elle n'en garde pas moins une simple élégance qui, s 'ajoutant au riche fond des homélies, rend attrayante leur lecture. Ce qui importe davantage encore, on trouve observée raisonnablement la fidélité que l'on attend d'un traducteur. Nous ne pouvons guère en juger que pour Jérémie: une confrontation suivie du texte tel qu'il a été conservé et de la version hiéronymienne montre que l'interprète s'est en somme acquitté très convenablement de son office et, à part certains détails ordinairement négligeables, fait vraiment entendre Origène aux oreilles romaines. C'était rendre à l'Occident un grand service. En vulgarisant ces homélies, Jérôme enrichissait à la fois la théologie et la piété ; il rendait accessibles des sources vives, qui pourraient alimenter abondamment les ruisseaux jusque là assez pauvres. S'il y avait excès dans l'interprétation allégorique, il était largement compensé par la variété même du contenu et sa valeur religieuse. Nous ne savons dans quelle mesure l'écrivain put tenir dès lors sa promesse de traduire en grand nombre les œuvres d 'Origène. Ce n'est pas sans raison cependant qu'on rapporte à cette période de son activité la version de neuf homélies sur Isaïe dont, par une particularité encore inexpliquée, Jérôme n'a jamais voulu ensuite rappeler l'existence. C'est seulement par une allusion de Rufin, au cours de la controverse origéniste, qu'on a pu lui en reconnaître et confirmer la paternité ^.
Ces travaux l'avaient mis en goût. Poussé par ses amis, et d'abord sans doute par saint Grégoire de Nazianze, qui avait déjà
^ Voir note complémentaire E.
ESSAIS D EXEGESE PERSONNELLE 7I
dû lui recommander l'étude approfondie d'Origène, dont il était un fervent, Jérôme résolut d'essayer ses propres forces et de donner au public un spécimen de commentaire. La vision où les Séraphins vinrent purifier les lèvres d'Isaïe était déjà l'objet de cinq des homélies qu'il venait de traduire ; elle l'attira de nouveau. Ce travail de traduction lui servit ainsi comme de préparation immédiate à la nouvelle tâche ^.
Jérôme suit, en effet, de très près Origène dans l'interprétation des détails de la vision, tout en faisant cependant œuvre personnelle. A la malencontreuse allégorie, qui découvre dans les deux Séraphins le Fils et le Saint-Esprit, il substitue le symbolisme des deux Testaments. D'autres détails attestent son originalité. D'ailleurs, il a recours à diverses sources qu'il sait excellemment approprier à son développement. L'ensemble est bien venu; aucun détail n'est négligé ; le style est élégant comme à l'ordinaire. L'exégèse hiéronymienne est déjà constituée dans ses grandes lignes : établissement du sens littéral, interprétation symbolique, mais avec rareté, ici, de l'application morale; richesse de l'érudition biblique et mise à contribution continue des devanciers. On voit, par la multiplicité même des questions qu'il pose, que le commentateur a étudié le récit sous toutes ses faces ^ ; les comparaisons de texte entre les différents livres de l'Écriture témoignent d'une certaine dextérité ^. Saint Jérôme ne craint pas de donner son opinion personnelle; il fait preuve d'une certaine maîtrise de pensée et de jugement indépendant.
^ Epist. XVIIl, 1-16 (édit. HiLBERG, XVIII A, p. 73-96) — M. Hilberg a détaché sous le nom de Epist. XVIII A et Epist. XVIII B, les deux parties mises par Vallarsi sous le même numéro XVIII, chacune donnée par les manuscrits comme adressée à Damase, auquel le texte lui-même ne fait aucune allusion, probablement parce que, l'ayant composée à Constantinople, il ne la publia qu'à Rome en la dédiant directement à ce pape. Dans les manuscrits chacune est diversement intitulée : Epist. XVIII A : « de seraphim», «de seraphim et de calcule », « de morte Oziae régis et seraphim et calcule » ; Epist. XVIII B : « de seraphim et de calculo et de quis ibit nobis ». Sur l'anecdoton publié par Amelli comme représentant le traité sur Isaïe VI, composé à Constantinople, voir note complémentaire F.
■' Epist. y.yn\, i et6.
^ Ibid., 4, réfutation d'Origène et accord de saint Jean et de saint Paul ;/6iW.,
7, « Dominus Sabaoth ».
Un deuxième travail sur le même sujet est d'une allure un peu différente et de caractère plus technique^. Reprenant les derniers versets commentés dans l'exposé précédent, Jérôme groupe les diverses traductions grecques, Septante, Aquila, Théodotion» Symmaque et y ajoute quelques explications exégétiques.
Ces essais intéressent surtout comme prémices. Ils marquent une étape dans l'acquisition de la méthode définitive. Uhebraica Veritas est encore à peu près absente du commentaire ; elle ne se fera pas attendre longtemps.
1 Epist. XVIII, 17.21 (édit. HiLBERG, XVIII B, p. 97-103).