K^XXII
^£:^/îf. XXII, 33-36.
qu'Eustochium cultive la prière, qu'elle évite la médisance, la colère. « Propose-toi l'imitation de la Vierge Marie dont la pureté fut telle qu'elle a mérité d'être la mère de Dieu. » Quelle réserve dans la scène de l'Annonciation M Eustochium aussi peut devenir mère de Dieu par sa fidélité. Grand labeur, mais grande récompense, devenir ce que sont les Martyrs, les Apôtres, le Christ lui-même ! Arrivé là, Jérôme laisse libre cours à son enthousiasme. On n'écrira rien de plus beau que ce chant final du triomphe de la virginité :
« Tout ce que j'ai exposé paraîtra dur à celle qui n'aime pas le Christ. Mais qui méprise avec saint Paul la pompe du monde répète avec lui : Qui me séparera de la charité de Jésus-Christ ? Lui s'est tant dévoué et a tant multiplié les preuves de son amour par ses sacrifices continus jusqu'à la croix où il prie encore pour ses bourreaux. « La seule réponse digne est de donner sang pour sang, et rachetés par le sang du Christ, de mourir volontiers pour lui ! » Tous les Saints ont ainsi souffert. « Rien n'est dur à qui aime, aucun labeur n'est pénible à qui est passionné. » Ainsi Jacob pour Rachel. « Aimons nous aussi le Christ. Ce qui est difficile nous paraîtra facile et bien court tout ce qui est long. » Paul a donné l'exemple. Quelle longue liste de souffrances endurées pour l'amour de Jésus ! C'est cette violence qui ouvre les Cieux ! Ah ! la douce pensée que celle de cette récompense ! Quel jour que celui où tu verras Marie la Mère de Dieu venir à ta rencontre en compagnie des chœurs des Vierges... alors Thècle se précipitera pour t'embrasser....; alors l'époux lui-même viendra te recevoir et te dira : Lève-toi, viens ; alors les anges seront en admiration et diront : Qui est celle-ci ? n^
La description s'achève dans l'apothéose finale, au chant du cantique que seules les vierges peuvent chanter :
« Chaque fois que la vaine ambition essaiera de te charmer, chaque fois que quelque spectacle glorieux sur terre frappera tes regards, transporte-toi en esprit au paradis, commence à être ce que tu deviendras, entends l'époux te dire : Place-moi comme un rafraîchissement sur ton cœur, comme un cachet sur ton bras, le corps et l'âme ensemble mis
■1 Epist.XXll, 37-38.
^ Epist. XXII, 39-41. Je résume le plus souvent avec quelques citations textuelles mises entre guillemets.
en défense redis : l'abondance des eaux ne pourra éteindre la charité, les fleuves ne la couvriront point ^ »
C'est sur cette exhortation que s'achève cette lettre bien vite devenue célèbre et où Jérôme a déployé plus encore que son talent, sa puissance de persuasion et sa passion pour le bien. Certains contemporains en retinrent surtout les nombreux passages oii l'auteur promène le fer rouge de sa verve mordante sur les désordres trop nombreux qui altéraient à Rome la pureté de la vie ascétique. Clercs cupides ou mondains, moines sensuels et vagabonds, vierges hypocrites ou vaniteuses se sentirent blessés au vif par des reproches que Jérôme n'avait en rien cherché à adoucir. Plus ils se rendaient compte de la vérité de ses critiques, plus ils se sentaient touchés, plus aussi ils protestaient au nom du respect dû à l'Église contre le satirique qui les exposait sans ménagement à la risée et à l'indignation publiques ^.
^ Epist. XXII, fin.
^ Epist. XXII, 13-14, 27-29, 32, 38; les matrones et les veuves mondaines n'étaient pas mieux traitées, par exemple Epist. 'KK.ll, 29. Il est incontestable qu'il y a des exagérations intolérables , comme XXII ,13:" Videas plerasque, viduas ante quam nuptas» ; encore, n. 32: «plerasque videas armaria stipare vestibus.» L'impression laissée par ces descriptions est qu'en somme à peu près personne n'était fidèle à sa vocation ; cfr n.38: «Quod aliae simulant tu vere esse coepisti. »I1 n'est donc pas étonnant que l'ouvrage ait soulevé des colères et des haines inexpiables. Saint Jérôme emporté par son esprit satirique et le désir de réagir, a été excessif : tous les chrétiens sont blâmés,les clercs comme les moines, les chrétiennes vivant dans le monde comme les religieuses. Aussi a-til pu écrire {Epist. LII, 17; en 394) : « Lapidato iam virginitatis libello. » La lettre XLIX, 18, semble affirmer le contraire, mais le contexte montre que le texte actuel est fautif et qu'il s'agit de l'opinion du seul pape Damase. Il n'a rien trouvé à redire à VAdversus Helvidium : « In libro quoque ad Eustochium, multo duriora de nuptiis diximus et nemo super hac re laesus est ; amator quippe castitatis praeconium pudicitiae intenta aure captabat. » Nemo doit évidemment être remplacé par nullo modo, sinon l'explication qui suit et qui se rapporte au seul Damase serait inintelligible. En fait,. les colères soulevées par cet ouvrage rendirent à Jérôme la vie intenable à Rome dès que Damase ne fut plus là pour le protéger. Il ne fit rien d'ailleurs pour les apaiser, au contraire. Rufin {Apol. II, 5; PL, XXI, 587), écrit à ce sujet . « Libellum quemdam de conservanda virginitate, Romae positus, scripsit, quem libellum omnes pagani et inimici Dei, apostatae et persecutores et quicumque sunt qui christianum nomen odio habent certatim sibi describebant pro eo quod omnem ibi christianonim ordinem, omnem gradum, omnem professionem universamque pariter foedissimis exprobrationibus infamavit Ecclesiam et ea quae gentiles falso in hos conferre crimina putabantur iste vera esse, immo multo peiora a nostris geri quam illi criminabantur asseruit. »
Toutefois on aurait tort de donner à cet élément de critique la première place dans l'appréciation de ce remarquable traité. Il ne faut point perdre de vue que ce sont seulement des ombres destinées à mieux mettre en lumière les réalités décrites. Jérôme y apparaît comme un maître expérimenté de la vie spirituelle, un directeur prudent et ferme, sachant tour à tour faire appel au pathétique le plus intime et à la froide raison. Il tire merveilleusement parti des ressources que lui offre l'Écriture pour corroborer les leçons de l'expérience. Psychologue consommé, il ne se laisse illusionner par aucun prétexte et nul artifice ne le fera dévier de la droite voie. Il n'est point pour la mollesse. A la jeune patricienne de seize ans, il ne cache aucune des difficultés qui l'attendent, il ne dissimule aucun des sacrifices à consentir. Mais s'il s'étend longuement sur le chapitre des devoirs et des renoncements, il rappelle en temps opportun le grand mobile qui doit activer et enchanter sa vie. Rien ici du stoïcisme superbe et sec; pas de place pour cette virtuosité qui transparaît çà et là dans l'histoire du monachisme oriental et où le désir du nouveau, de l'inédit, du singulier, dans les prouesses ascétiques, paraît parfois primer les motifs surnaturels. La vierge sera à la hauteur de sa vocation, parce qu'elle aime celui qui l'a aimée jusqu'à mourir sur la croix, parce qu'elle aura pour devise le cri même de celui qui a tant aimé Jésus, de Paul, que rien ne peut séparer de la charité du Christ.
Aussi de cette lettre rien n'a vieilli : si le lettré y trouve un charme tout particulier, grâce à la vivacité des descriptions, à l'esprit incisif du satirique, à la fraîcheur et à la vie d'un style jamais alangui, toujours varié, le chrétien et l'ascète y relisent avec profit les plus sages conseils et les plus entraînantes exhortations. Même quand le développement porte davantage au rapprochement, on sent qu'il n'y a rien de commun entre les éloges profanes des vertus composés par les rhéteurs et cette exhortation inspirée par une vie spirituelle aussi profonde que raisonnée. Comme le précédent écrit à Héliodore, la lettre à Eustochium devait avoir une salutaire et durable influence sur la vie religieuse, non seulement alors, mais depuis, au plus grand profit de la sérieuse conduite chrétienne de la vie.
On retrouve ce même caractère d'austérité et de fermeté dans l'autre lettre qui nous est restée de la correspondance de Jérôme avec Eustochium à cette époque^. Même à propos de menus cadeaux qu'à l'occasion de la fête de saint Pierre la charmante jeune vierge a gracieusement envoyés à son père spirituel, — une corbeille de cerises entre autres, — Jérôme donne sa part à l'austérité. Il y trouve l'occasion de rappeler, avec la lettre précédente, les leçons graves qu'elle renferme. Trop de sévérité, dira Eustochium, et plus qu'il ne convient à une fête. La protestation ne le convainc point; la fête doit être surtout spirituelle, il faut que le repas laisse toujours assez dispos pour se livrer aussitôt après à la prière et à la lecture. Ainsi chacun est dans son rôle. Comme sa sœur Blésilla, Eustochium nous apparaît très sympathique, telle que nous la souhaitons, nullement guindée dans la dévotion, heureuse en un jour de fête de compléter la joie spirituelle par quelque délassement corporel, qui met en parfaite harmonie l'âme et le corps. Au service de Jésus dès son enfance, y ayant trouvé le vrai bonheur, comment ne serait-elle pas enjouée, aimable, prenant plaisir à d'innocentes distractions ? Jérôme lui aussi est fidèle à lui-même. Dans cette maison où le luxe est, malgré tout, de rigueur, où une nombreuse domesticité s'empresse pour offrir ses services, où la présence de Ruffina qui se destine au mariage et celle de Toxotius, qui grandit pour hériter des charges paternelles, imposent des ménagements et, malgré la ferveur de Paula, ne sauraient transformer en monastère la demeure patricienne, il était bon que la voix qui avertit se fît entendre même importunément. Nous le savons par Jérôme; il y avait eu, à côté, et il y avait sans doute encore trop d'autres voix caressantes qui s'essayaient à faire naître dans le cœur d 'Eustochium, avec des regrets, des désirs dont l'éveil possible alarmait le guide expérimenté. Mais la jeune vierge, forte de son amour pour l'Époux, n'avait point de peine à les mépriser ^.
Plus dure, excessive sans doute, mais constante avec elle-même,
1 £:/.««. XXXI, fin juin 384. Elle fait allusion à la lettre XXII {pristini libelli).
2 Epist CVII , 5 ; XXXVIII , 5 ; XXXIX, 2,7.