‹ Saint JérômeChapitre 38 sur 192 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

I, h'Adversjis Helvidium. — IL Léa, Asella, Presidius, Blésilla.

— III. La lettre à Eustochium et l'éloge funèbre de Blésilla.

— IV. L'opposition dans les milieux chrétiens.

Départ définitif pour l'Orient.

Si vif que fût le zèle scripturaire de saint Jérôme, il allait seulement de pair avec la ferveur monastique et cette dernière forme d'apostolat n'était chez lui ni moins active, ni moins fructueuse que l'autre. Le solitaire de Chalcis n'avait point eu à introduire à Rome l'ascétisme. Des moines y vivaient déjà et des vierges chrétiennes en grand nombre. Cependant la capitale de l'empire restait encore très païenne, par les mœurs plus encore que par la religion officielle du Sénat, oia saint Ambroise aurait tant de peine à obtenir, contre l'éloquence et les efforts de Symmaque, la disparition de l'autel de la Victoire (383). Le Christianisme semblait parfois s'y amollir. L'entrée en masse dans l'Église avait provoqué un certain fléchissement de l'austérité religieuse. L'exil de Libère, les luttes intestines qui avaient marqué les débuts de son successeur et l'instabilité de sa situation pendant quelques années, l'affluence des hérétiques et des sectes les plus diverses, contribuaient à entretenir une atmosphère peu favorable à l'épanouissement de la ferveur religieuse.

Monachisme ne signifiait d'ailleurs pas encore alors exclusivement soumission à une règle définie ou à un supérieur. La forme cénobitique si répandue en Orient n'apparaît pas comme déjà introduite à Rome. Aucune allusion n'y est faite dans les écrits de saint Jérôme à cette époque ^. Ceux qui s'adonnaient à la

^ Cependant la lettre XXIII signale la communauté groupée par Léa et la lettre XXIV sur Asella laisse supposer que d'autres groupes sont en formation.

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vie parfaite faisaient profession de vie plus austère que celle du commun des chrétiens et particulièrement de renoncement au mariage. Aussi un singulier prestige rehaussait-il ceux qui s'affichaient ainsi séparés du monde, tout en continuant à y vivre et à le fréquenter; mais cette liberté et cette absence de règle uniforme de conduite n'allaient pas sans inconvénient. Elles créaient des défiances mutuelles entre le clergé, plus ou moins enclin aux compromissions mondaines, et les moines que leur profession d'austérité faisait aussi rechercher des grandes familles et des personnes pieuses. De plus, tous ceux qui portaient des vêtements sombres n'étaient pas des émules d'Antoine ou de Pacôme. Plus d'une chute retentissante, à Rome même, provoquait de temps en temps du scandale. Il y avait donc une certaine opposition sourde à ce genre de vie et l'on allait jusqu'à parler, à ce propos, de manichéisme^. C'est l'époque cependant où Augustin, présent à Rome pour quelques mois, — il n'eut point alors de relations avec Jérôme, — et encore attaché à la secte de Manès, commençait à voir clair dans ses ténèbres et à se rendre compte qu'il s'était fourvoyé. Jérôme n'était pas d'un tempérament à cacher ses convictions, au contraire. La faveur de Damase d'ailleurs lui était assurée. Il prit donc bien vite la tête du mouvement en faveur de l'ascétisme et n'eut pas de plus vif souci que celui d'encourager et de développer autour de lui la pratique du renoncement au monde et de la virginité.

L'occasion lui en fut bientôt offerte par une polémique, où de vives instances l'obligèrent enfin à prendre sa part. Jérôme avait d'abord été d'avis de ne pas intervenir, tellement l'adversaire lui paraissait peu redoutable ^. Il craignait, en s'en occupant, de

^ Sur cet état de choses, voir les renseignements fournis par saint Jérôme luimême dans la lettre XXII, à Eustochium, VAdversus Helvidium (PL, XXIII, 183), antérieur de quelques mois (383) et VAdversus lovinianum (PL, XXIII, 21 1) de 393. Quelque part qu'il faille faire à l'exagération dans ces peintures satiriques, on ne peut mettre en doute qu'elles ne contiennent une certaine vérité.

- Advers. Helvid.,1 (PL,XXIII, 183-184). De l'étude des citations du Nouveau Testament il ressort que, pour les Évangiles, il y a des divergences notables, à

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lui donner de l'importance. Nous sommes d'ailleurs mal renseignés sur les origines de cette polémique. Il semble qu'un moine bien intentionné, nommé Carterius, avait composé non sans maladresse une apologie de la vie monastique, où était citée en exemple la perpétuelle virginité de Marie ^. Un laïque, disciple d'Auxence, l'évêque arien de Milan, qui s'appelait Helvidius et habitait Rome, prit à partie Carterius et riposta par un écrit où il entendait démontrer que Marie, vierge jusqu'à la naissance de Jésus, avait ensuite vécu selon la loi commune du mariage et eut de saint Joseph plusieurs enfants, garçons et filles. Helvidius protestait, en terminant, contre les éloges décernés à la virginité. Il prétendait que devant Dieu tous les états de vie se valent. Les saints mariés de l'Ancien Testament n'étaient pas inférieurs aux continents du Nouveau.

Il ne reste que de rares fragments de cet ouvrage, encore ne semblent-ils pas textuels et ressemblent-ils plutôt à une analyse qu'à des citations proprement dites ^. Saint Jérôme, auquel nous les devons, affirme seulement qu'il suit l'ordre même d'Helvidius ^. On peut d'autant plus hésiter à y voir un texte authentique que, selon lui, le style d'Helvidius était détestable. Jérôme ne flatte pas son adversaire : il le traite de rustique, d'homme qui n'a guère qu'un commencement dans les lettres, malgré ses prétentions; il afiirme que tout le traité est plein de fautes, il tourne en ridicule son exorde emprunté à la première Catilinaire : O tempora, o mores ! Bref, il ne tient pas à lui que nous n'ayons la plus médiocre idée du talent d'Helvidius. Gennadius, d'ailleurs si mo-

côté de textes identiques, avec la revision hiéronymienne, composée à cette époque. La variante la plus notable est Luc I, 35: «Quomodo erit hoc quia virum non cognovi ^> {Ibid.,\W ; 188, A), que l'on trouve une fois encore ailleurs dans saint Jérôme.

^ Le nom est donné {Advers. Helvtd.,X.Vl;Ibid. 200, B), avec les variantes Cantherius, Carterius : « Non quaero eloquentiam quam, ipse non habens, in fratre Carterio requisisti. » Il paraît directement interpellé par Helvidius (III ; 185, B) : « Ecce, inquit, habes desponsatam, non commeudatam, ut dicis. "

^ On les trouve disséminés au cours de la réfutation de saint Jérôme. L'édition Migne les présente fort mal, par suite de l'insertion dans le texte des notes marginales, hors de leur place.

3 Voir Advers. Helvid., IV (PL, XXIII, 185, C et passim).

déré dans son jugement sur ce dernier, et qui parle même de son zèle pour la religion, est d'accord sur ce point avec Jérôme ^. Toutefois, celui-ci, en bon polémiste, peut avoir exagéré. En tout cas, pour le fond lui-même, on aurait tort de considérer l'attaque comme négligeable. Il est possible qu'Helvidius n'ait pas tiré de son sujet tout le parti utile. Il n'en reste pas moins qu'il a dit l'essentiel. On n'a pas grand'chose à trouver après lui. Raisonnements et objections se succèdent, formant un tout, en somme bien composé, et qui, à première vue, ne laisse pas de faire impression.

C'est si vrai que les cercles où Jérôme fréquentait en furent particulièrement émus. Dans ces milieux où la vie ascétique et monastique était très haut prisée, le livre d'Helvidius fit scandale. Il en résulta un malaise que les haussements d'épaule de Jérôme ne suffisaient pas à dissiper. Aussi, à la fin, vaincu par l'importunité de ses amis, se décida-t-il à intervenir, et, comme il le dit, à porter la cognée à la racine de l'arbre mauvais ^. On ne peut que s'en féliciter. Quelle que fût la valeur de l'attaque, la réplique était écrasante et Helvidius n'insista pas. La réponse, en effet, plus encore que l'attaque, avait le mérite d'épuiser presque le sujet. Jérôme commençait à recueillir les premiers fruits de ses longues veilles scripturaires. Dans un domaine où l'utilisation des textes était décisive, elles lui assuraient une supériorité qui devait être encore plus sensible aux contemporains qu'à nousmêmes.

Il suit pas à pas l'adversaire à qui cependant l'Écriture paraissait faire la partie belle. Une étude serrée du texte en lui-même, dans son contexte et par comparaison avec les manières habituelles de s'exprimer en langage scripturaire, rétablit le véritable état de la question. L'honneur de la Vierge sans tache est vengé. Jérôme montre d'abord que les expressions avant de se réunir et

^ De Viris, XXXII (PL, LVIII, 1077) : « Helvidius, Auxentii discipulus, Symmachi imitator (probablement de Symmaque l'ébionite, fait remarquer avec raison Schanz) scripsit, religionis quidem studio, sed non secundum scientiam, librum neque sermone neque ratione nitidum. »

2 Advers. Helvid., I (PL, XXIII, 183-184).

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jusqu'à V enfantement n'ont point une signification en soi défavorable et, par suite, qu'Helvidius doit renoncer à y chercher un argument. De même pour le mot premier-né qui, directement, visant l'offrande légale à faire au temple, signifie seulement l'enfant venant le premier au monde, dans une famille, sans rien préjuger des enfantements postérieurs possibles. Il est vrai que de nombreux textes parlent des frères de Jésus, mais ils n'ont pas plus de signification que ceux où il est parlé de ses parents, de son père Joseph. Si de l'aveu d'Helvidius, contraint même à imaginer une altération gratuite du texte grec, ces derniers ne signifient en aucune manière une paternité réelle à l'égard de Jésus, il doit convenir que les premiers n'ont de même aucune valeur décisive pour prouver une fraternité du même genre. Il s'agit de cousins du Sauveur, fils d'une Marie, sœur de la Vierge, non de la Vierge elle-même. L'usage de l'Écriture montre que le mot frères s'y entend soit de la fraternité naturelle, soit de la fraternité de nation, soit de la simple parenté, soit de l'affection spirituelle. Une seule hypothèse répond, dans le cas des frères de Jésus, à toutes les données : celle de la simple parenté. Que le nouvel Érostrate, dans sa fureur contre le temple divin qu'a été la Vierge Marie, cesse donc ses insultes; l'Écriture ne témoigne pas en sa faveur. Il allègue aussi TertuUien et Victorin: mais le premier n'appartient pas à l'Église, le second se contente de parler, comme l'Écriture, des frères de Jésus, non des fils de Marie. La liste serait longue des Pères à invoquer en faveur de la Vierge ^.

Ayant ainsi mis en sûreté l'essentiel, c'est-à-dire démontré la perpétuelle virginité de la Mère de Jésus, Jérôme se donne libre carrière pour réfuter, d'une manière plus oratoire, la thèse subsidiaire sur l'égalité du mariage et de la virginité 2. Qu'Helvidius n'essaie pas de prouver que la naissance de Jésus était en ellemême assez humiliante pour que sa thèse ne scandalise point. Il aurait pu y ajouter des détails plus humiliants encore. Il n'y a pas à en rougir, puisqu'ils attestent seulement un plus grand sacrifice,

1 Advers. Helvid., I-XVII (PL, XXIII, 183-202). * Advers. Helvid., XVIII-XX (PL, XXIII, 202-204).

un plus grand dévouement du Fils de Dieu. Mais il n'a pas le droit d'ajouter à l'Écriture. Il ne s'agit pas ici de possibilité. A ce compte on peut prêter à Joseph plusieurs femmes, et en faire les mères des frères de Jésus. Au contraire, la virginité de Marie a entraîné la virginité de Joseph: c'est la seule solution autorisée par le texte sacré qui ne connaît à Joseph qu'une seule épouse, la Vierge Marie. Jérôme respecte l'état de mariage et les Saints qui lui appartiennent dans l'Ancien Tesifament. Ils ont suivi la loi de leur temps. Mais depuis il y a eu l'Évangile et la promulgation d'une nouvelle doctrine^. Qui veut agréer pleinement à Dieu et le servir sans embarras doit renoncer aux tracas, aux distractions,, aux occasions périlleuses qu'offre l'état conjugal. On ne s'y sanctifie que dans la mesure où l'on y prend l'esprit de l'état de virginité. Celui-ci assurément a ses transfuges et ses hypocrites. Mais qu'est-ce que cela prouve ? Jérôme termine ^ en s 'excusant sur la «rhétorique» à laquelle il vient de se laisser un peu aller, mais il a pleine conscience d'avoir assuré le succès de la bonne cause. Tout ce qu'il lui reste à attendre ce sont des injures, non des raisons. Il s'en consolera aisément. La langue qui a insulté Marie cherchera à le déchirer; la faconde canine peut bien s'attaquer au serviteur, puisqu'elle s'est d'abord essayée sur la mère du Seigneur.

Cette appréciation de Jérôme sur son œuvre est parfaitement justifiée. Sa réplique est un traité fort remarquable. L'écrivain a le mérite de ne négliger aucun aspect de son sujet, d'aller au fond des choses, de mettre en relief les textes et les raisons décisives. II aurait pu se contenter d'une fin de non-recevoir, il a compris que ce n'était point suffisant pour les âmes troublées. Aussi donne-t-il les explications les plus détaillées. L'abondance de son érudition scripturaire lui permet de mettre la preuve dans tout son jour.

* Il a raconté (Epist. CXXIII, 10), comme se rapportant à l'époque de son séjour à Rome, l'histoire de ce couple dont le mari avait enterré vingt femmes, et la femme eu vingt-deux maris. La foule amusée avait engagé des paris et fit un triomphe, lors des funérailles de la femme, au mari qui conduisait le deuil, fier de sa victoire en ce concours d'un genre inédit.

- Advers. Helvid., XXI (PL, XXIII, 206, A): ' Rhetoricati sumus et in morem declamatorum paululum lusimus. Tu nos, Helvidi, coegisti. »

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de montrer que réellement il n'y a pas sophistication des textes, mais un raisonnement fondé et inattaquable. Il ne suffisait pas de réfuter l'objection. Il fallait y ajouter l'enseignement positif. De là, par exemple, les raisons développées pour justifier le mariage virginal de Joseph et de Mariée Sa petite dissertation sur l'usage du mot frères dans l'Écriture, si bien ordonnée dans sa quadruple division et si bien documentée, ne laisse rien à désirer 2, Chaque fois que le texte sacré offre une base d'argumentation, Jérôme s'y tient fermement et en tire merveilleusement profit. On ne saurait, sans injustice, lui dénier la vigueur et l'à-propos du raisonnement. Sans doute toutes ses préférences vont au commentaire, à l'accumulation appropriée des textes, mais s'il sait les mettre en valeur, il ne néglige pas, à l'occasion, l'argument de raison théologique. La manière dont il établit la virginité de saint Joseph, par exemple, montre qu'il n'est dépourvu ni de vigueur dialectique, ni de pénétration ^. Avec cela circule partout un souffle de véritable piété, élevée et éclairée, qui a compris qu'attaquer la virginité perpétuelle de Marie, c'est déflorer le christianisme, dissiper quelque chose du parfum de sainteté qu'il répand à travers le monde, énerver l'un de ses principes les plus féconds de sanctification. Le sens chrétien qui en avait l'intuition, sans se l'être encore explicitement formulé, se trouvait pleinement satisfait par une telle défense. En dépit de toutes les subtilités et en respectant la dignité de l'état conjugal, il se rendait compte que c'était ravaler Marie et Jésus lui-même que de réduire sa mère à la loi commune et de lui donner comme unique ambition le souci d'être une honnête et féconde matrone.

Jérôme, dans sa brillante défense, n'était que son interprète bien inspiré. Il y a mis tout son talent avec tout son cœur, ses qualités de style et aussi ses défauts. S'il y a çà et là excès de rhétorique, si, à notre gré, l'auteur manque parfois de discrétion et de

1 Advers. Helvid., IV (PL, XXIII, 187).

^Ibid., XI et suiv., surtout XIV {Ibid. 197).

^ Ibid., XIX {Ibid. 203, A B) : « Tu dicis Mariam virginem non permansisse, ego mihi plus vindico, etiam ipsum Joseph virginem fuisse per Mariam ut ex virginali coniugio virgo filius nasceretur. «

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retenue dans la riposte et écrit des lignes que notre délicatesse effacerait volontiers, c'est que, Dieu merci, la Rome encore trop païenne du IV^ siècle a emporté, en disparaissant, bien des souillures et fait place à une civilisation chrétienne où la pudeur a des susceptibilités alors inconnues. Il ne faut méconnaître ni la puissance du polémiste, ni la supériorité de l'écrivain. Il est toujours clair, vivant, entraînant, particulièrement à l'aise quand il s'agit de décrire un ridicule ou de tourner en dérision l'adversaire. Aucun artifice littéraire ne lui est inconnu et il sait à propos en user pour le triomphe de sa cause. Quelques lignes sur les vierges des tavernes, les clercs cabaretiers, les moines impudiques claquent comme autant de coups de fouet ^, prélude de polémiques qui ne tarderont guère et où Jérôme, sans craindre d'accumuler contre lui les haines tenaces, apparaîtra de plus en plus comme le champion redoutable de la sainteté chrétienne, particulièrement de l'ascétisme sacerdotal et monastique, contre toutes les lâchetés et les compromissions.

La correspondance avec Marcella lui fournit plus d'une fois l'occasion de revenir sur ces idées et de mettre en lumière cet idéal. Il le fait volontiers sous la forme d'éloges. Son remarquable talent descriptif s'y meut plus à l'aise et ils ont l'avantage de présenter vivante et concrète, dans un modèle connu et sympathique, la doctrine austère qu'il veut faire accepter. Un jour, c'est Léa, une sainte veuve, qui disparaît de ce monde presque en même temps qu'un consul désigné ^. Quel contraste ! La femme du consul peut placer dans l'Olympe le païen que l'enfer a déjà réclamé; la vraie bienheureuse c'est Léa, magnifiquement récompensée des

1 Advers. Helvid., XXI (PL, XXIII, 205-206).

* Epist. XXIII. Il s'agit de Vettius Agorius Praetextatus, consul désigné pour 385 et mort en-384, après le 9 septembre. C'est lui qui disait en plaisantant au pape Damase : « Faites-moi évêque de Rome et j'embrasserai aussitôt le christianisme. » Le mot est rapporté par saint Jérôme {Contra lohann. Hierosol. IX; PL, XXIII, 361, C). Voir sa notice dans Schanz, § 824 (t. IV, i, p. 139-141). II est encore question de lui dans la lettre XXXIX.

LEA, ASELLA, PRESIDIUS, BLESILLA lOI

mortifications volontaires du veuvage qu'elle a passé dans ce monastère où elle lègue aux vierges, devenues ses filles, une belle leçon de détachement et de persévérance. Le surlendemain, c'est d'une vierge que Jérôme entretient Marcella^, d'une vivante qui, près d'elle, depuis de longues années, donne l'exemple des vertus les plus hautes. Asella, bénie et consacrée à Dieu dès l'enfance, rejeta d'elle-même les hochets mondains et se revêtait à douze ans d'une sombre tunique pour attester à tous sa résolution de vivre exclusivement pour Dieu. Modèle merveilleux d'équilibre moral, elle est parvenue, saine de corps et d'esprit, au delà de la cinquantième année, aimable pour tous, à charge à personne, grâce à la modération parfaite qui règle toutes ses actions.

Jérôme ne cache pas son intention: une si séduisante peinture est faite pour la propagande. Sa lettre est destinée aux jeunes filles qui fréquentent Marcella^. Qu'elles voient dans la conduite d'Asella le modèle selon lequel elles doivent se représenter la vie parfaite. Mais il ne plaide pas seulement auprès des femmes la cause de l'ascétisme. Les hommes, les clercs ne sont pas oubliés. Les occasions les plus inattendues lui servent de prétexte pour entretenir ou allumer la flamme sacrée.

Qui s'attendrait, par exemple, à l'occasion d'une demande que lui adresse un diacre de Plaisance, Presidius, désireux d'avoir une composition sur le cierge pascal, à lire en réponse un chaud plaidoyer en faveur de la vie monastique ^ ? Jérôme s'excuse d'abord

^ Epist. XXIV. Il en résulte qu'il ne faut point prendre à la lettre ce qu'il dit ailleurs quand il présente Eustochium {Epist. XXII, 15) comme la première de la noblesse à avoir embrassé la vie monastique, surtout, si, comme on l'a dit, Asella est la propre soeur de Marcella. A plus forte raison faut-il écarter les exagérations tendant à présenter Eustochium comme à peu près seule à suivre fidèlement son idéal et ses obligations. Voir plus loin, p. 108, n. 2.

^ Epist. XXIV, 1.

' Cette lettre est écrite, en 384, avant août, pendant une absence de Rome. Dom Morin a soutenu avec vigueur l'authenticité de cette lettre ad Praesidium de cereo paschali, rejetée au nombre des apocryphes (PL, XXX, 182- 188). Voir son édition critique dans le Bulletin d'ancienne littérature et d'archéologie chrétienne, t. III, 1913, p. 54-58. Cependant l'authenticité ne me paraît plus tout à fait hors de conteste. Je ne vois pas qu'il faille absolument exclure l'hypothèse d'une sorte de centon. En dépit d'emprunts textuels, la phrase de la lettre ne me semble pas rendre parfaitement le son hiéronymien et il y a une certaine incohérence dans

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de ne pouvoir envoyer à son correspondant le développement souhaité. Les niaiseries débitées sur le sujet aussi bien que le caractère anti-scripturaire de l'usage des cierges, lui font paraître la tâche au-dessus de ses forces. Puis il amorce brusquement et par une transition assez énigmatique, une exhortation très pressante à la fuite du monde et à la recherche de la vie solitaire. Aucun prétexte ne doit empêcher Presidius d'y donner suite. L'Évangile les a, par avance, tous anéantis. Ses fonctions diaconales elles-mêmes ne sont pas un obstacle ; il ne les exercerait à Rome, sous l'habit de moine, qu'avec les plus grands dangers pour son âme et au milieu de contradictions et de moqueries bien propres à troubler sa paix intérieure. Le satirique déploie ici toute sa verve pour décrire ces milieux ecclésiastiques et laïques relâchés où l'intrigue et la sensualité, la cupidité et la vanité créent des mœurs si opposées aux préceptes évangéliques. Que Presidius imite donc les spectacles qu'il a naguère contemplés dans ses pérégrinations en Egypte. C'est le paradis sur terre, l'affranchissement, au sein de privations volontaires, que la nécessité impose à bien d'autres. La vie est courte et se termine parfois tragiquement pour les plus grands de ce monde; après Valentinien et Valens, Gratien a été, à son tour, il n'y a pas un an, emporté par une mort violente (août 383). Presidius hésiterait-il à accomplir ce dont de faibles femmes donnent l'exemple, abandonnant tout, les plus nobles et les plus riches leur fortune et même leurs enfants, pour faire ce qu'il juge si difficile et s'assurer le royaume des cieux .•'

Nous ignorons le succès qu'eurent ces exhortations chaleureuses. A Rome, cet apostolat venait de faire une conquête retentissante. Blésilla, fille aînée de Paula, restée veuve à vingt ans, après sept mois à peine de mariage, s'était laissé pénétrer de l'atmosphère de ferveur ascétique où vivaient sa mère et ses sœurs. Jérôme cependant la trouvait encore trop tiède. Elle paraissait, à

le développement dont saint Jérôme n'est point coutumiei. — Un diacre Presidius, devenu ensuite évêque, intervient plus tard dans la correspondance entre saint Jérôme et saint Augustin comme particulièrement cher au premier {Epist. cm et CXI).

LEA, ASELLA, PRESIDIUS, BLESILLA IO3

certains moments, hésiter, vouloir partager son cœur entre Dieu et le monde, n'avoir pas renoncé à demander au siècle de nouvelles consolations et se plaire au luxe et aux commodités de l'existence. Elle s'intéressait pourtant elle aussi aux études scripturaires. Jérôme en profitait, bravant l'hostilité de la parenté, même chrétienne^, pour souligner les leçons et les avertissements capables de la fixer dans le bien absolu. Une auxiliaire inattendue vint hâter le dénouement. Une forte fièvre s'abattit sur Blésilla, la tint pendant trente jours entre la vie et la mort. On devine les angoisses de Paula et d'Eustochium, leurs instances et celles de Jérôme auprès de Dieu pour sa guérison, mais aussi auprès de Blésilla pour la déterminer à se donner toute à Lui. Le père spirituel avait alors beau jeu pour montrer l'impuissance de l'affection humaine en présence de la mort et mettre en garde contre les séductions terrestres 2. Ses efforts furent couronnés de succès. Blésilla se releva guérie, mais décidée à ne vivre désormais que pour Jésus. En quelques semaines une transformation définitive s'était opérée. La jeune femme égalait maintenant en ferveur et en austérité les plus ardentes. Son zèle pour l'étude de la parole de Dieu devint incroyable. En peu de jours, elle triompha des difficultés de la langue hébraïque et, comme elle possédait parfaitement le latin et le grec, elle devint pour Jérôme une élève de choix, aussi docile à ses enseignements ascétiques qu'empressée à profiter de son exégèse ^. Avec cet à-propos dans l'adaptation qui dénote un guide expérimenté, il choisit, pour fortifier les bonnes

* Epist. XXXIX, 7 (6, Vallarsi ) : « Quod monui, quod hortatus sum, quod invidiam propinquorum ut salva esset excepi. » La lettre XXX\1II, 5, se fait l'écho de ces reproches de milieux chrétiens : « Nos quia serica veste non utimur, monachi iudicamur ; quia ebrii non sumus nec cachinno ora dissolvimus, continentes vocamur et tristes; si tunica non canduerit, statim illud e trivio : impostor et graecus est. Cavillentur vafriora licet et pingui aqualiculo farsos circumferant homines : Blaesilla nostra ridebit nec dignabitur loquacium ranarum audire con vicia. "

^ Epist. XXXVIII, 2 : « Corpus paene iacebat exanime et anhelos artus mors vicina quatiebat. Ubi tune erant auxilia propinquorum, ubi verba omni inaniora fumo ? Nihil tibi débet, o ingrata cognatio, quae mundo periit et Christo revixit. Qui christianus est gaudeat, qui irascitur non se esse indicat christianum. »

' Ces détails et d'autres non moins intéressants sont donnés par la lettre XXXVIII à Marcella et la lettre XXXIX, qui est l'éloge funèbre de Blésilla.

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dispositions de Blésilla, le livre où l'Ecclésiaste redit son désenchantement et proclame que tout est vanité. Blésilla, docilement, suivait l'explication savante ouvrant la voie aux exhortations du maître intérieur. Elle manifesta bientôt le désir d'avoir, comme suite à ces leçons orales, un commentaire écrit qu'elle pût relire à son aise. Elle souhaitait même que Jérôme eût le temps de traduire pour elle tous les tomes d'Origène sur saint Matthieu, saint Luc et saint Jean ^.

Sa jeune sœur Eustochium, depuis longtemps consacrée à Dieu et en qui Jérôme aimait à voir les prémices de la noblesse romaine vouées à la virginité, lui donnait encore plus de consolation, puisqu'elle offrait à Jésus un cœur qui n'avait jamais été partagé. Mais cette situation privilégiée n'allait pas sans dangers. La vanité pouvait troubler cette tête jeune encore et ce cœur qui avait résisté aux séductions vainement essayées pour l'intéresser aux choses du monde et l'y enchaîner 2. Aussi, désireux de faire au grand jour l'apologie de la vie religieuse mais plus encore de combattre les déviations qui se produisaient à Rome même et les scandales qui en étaient la triste conséquence, est-ce à Eustochium que Jérôme voulut adresser le long traité qu'il entendait consacrer à ce sujet ^.

Il ne cherche pas à exalter une fois de plus la virginité : assez d'autres l'ont fait déjà et il est inutile de nourrir une vanité qui

' Prologus m Origenis honiilias in Lucam (PL, XXVI, 219, A) : «Illud quod olim Romae sancta Blaesilla flagitaverat ut XXV tomos illius in Matthaeum et V alios in Lucam et XXXII in loannem nostrae linguae traderem, nec virium mearum nec otii nec laboris est. » Pour l'Ecclésiaste, voir la préface du commentaire (PL, XXIII, 1009-1010) : « Memini me, ante hoc ferme quinquennium, cum adhuc essem Romae et Ecclesiasten sanctae Blaesillae legerem, ut eam ad contemptum istius saeculi provocarem et omne quod in mundo cemeret putaret esse pro nihilo, rogatum ab ea ut, in morem commentarioli, obscura quaeque dissererem, ut absque me posset intellegere quae legebat. » Il allait s'y mettre quand survint la mort de Blésilla.

^ Lire l'anecdote concernant la tante d'Eustochium, Praetextata, dans la lettre CVII, s, à Laeta.

' Epis t. XXII, appelée Libellus de virginitate servanda, en 384.

n'a que trop d'aliments ^.11 veut plutôt mettre en garde contre les périls et les chutes toujours possibles et d'autant plus fâcheuses qu'elles se produiront de plus haut. Il faut, dès le début, s'opposer aux passions si l'on veut parvenir à les maîtriser. Lui-même a passé par là et ne se rappelle pas sans effroi les terribles luttes qu'il eut à soutenir au désert, quand son imagination enflammée lui remettait sous les yeux les danses des jeunes romaines. En conséquence, s'abstenir du vin, fauteur de luxure et fuir toute gormandise. Éviter aussi la présomption de tant de vierges imprudentes qui finissent par devenir coupables, comme ces incorrigibles agapètes^. Qu'Eustochium s'abstienne des visites, des fréquentations douteuses et frivoles, qu'elle fuie les veuves mondaines et les clercs, clients assidus des matrones; qu'elle s'entoure de compagnes adonnées comme elle à une existence de sainteté; qu'elle vive à l'écart, dans la tempérance, assidue à la lecture des Livres Saints, cultivant la foi et l'amour céleste! Qu'elle vive pour le Christ ! On ne déprécie pas le mariage, mais on cherche un bien meilleur, celui qui rapporte cent pour un. La gloire du mariage c'est d'avoir pour fruit la virginité. Les bénédictions de la loi nouvelle sont célestes et non plus terrestres ; les vierges sont la famille de Jésus sur la terre ^.

Pour mieux inculquer à Eustochium l'amour de son état, Jérôme lui rappelle les tracas et les peines de la vie conjugale. Il n'y insistera pas, se contentant de renvoyer à son livre récent contre Helvidius. Elle pourra le compléter par les écrits de Tertullien, de saint Cyprien, de Damase, d'Ambroise qui, dans l'opuscule dédié à sa sœur, a tout dit *. Qu'elle soit vigilante, réservée

^Epist.XXU, 2-3.

^ On appelait de ce nom les vierges qui faisaient maison commune avec un clerc ou un moine.

^ Vigilance, Epist. XXII, 4-5 ; tentations au désert, 7; vin et bonne chère, 8- 11 ; présomption, 12-14; fréquentations, 15-17; occupations saintes, i8; attitude à l'égard du mariage, 19-22.

' Epist. XXII, 22 : «Ambrosius M05<er», qualificatif difficile à nuancer sauf pour ceux qui voient dans Marcellina, de la lettre XLV, 7, la sœur même de saint Ambroise. Ambroise avait assisté au concile romain de 382. L'attitude ultérieure de Jérôme lui est singulièrement moins sympathique. Voir la table (PL, XXX), au mot Ambroise.

dans ses paroles, se défiant des flatteurs; qu'elle se souvienne que Marie fut préférée à Marthe, se soucie de vivre dans le recueillement, les yeux fixés au ciel^. Elle doit aussi combattre la vaine gloire et ne pas ressembler à tant de vierges qui, pour se faire valoir, emploient mille artifices. Jérôme les décrit, comme il l'a fait plus haut pour les vierges mondaines, avec une verve n'épargnant aucun de leurs ridicules. Il met de nouveau Eustochium en garde contre les clercs de clientèle, les moines hypocrites, un Anthime, un Sophronius dont la fin lamentable a récemment causé du scandale, contre les prêtres mondains dont, au passage, il croque un type achevé. Qu'elle se défie ! le danger est partout. Qu'elle fuie les vierges vagabondes; qu'elle vive avec ses servantes 2. Il lui recommande ensuite la simplicité chrétienne du langage. Elle n'a pas besoin de la littérature païenne. Jérôme qui l'a trop cultivée et au début de sa conversion, en Orient, y était encore trop attaché, en a été terriblement châtié dans un songe dont le souvenir le fait encore trembler de tous ses membres. Oh ! non, il n'a plus été depuis lors cicéronien, mais chrétien ^.

Les conseils pratiques s'accumulent sur la fuite de l'avarice, le détachement évangélique, la manière discrète de faire l'aumône, à l'inverse de cette grande dame qu'il a vue un jour, à Saint- Pierre, au cours d'une distribution, ensanglanter la figure d'une pauvresse qui se présentait à elle pour la seconde fois*. Qu'elle mette en Dieu sa confiance, au lieu de thésauriser pour le lendemain, comme ce moine de Nitrie, près de qui l'on enterra la petite fortune qu'il avait laissée à sa mort, pour exciter chez les autres moines l'horreur d'une pareille pratique. Jérôme disserte à ce propos sur les diverses espèces de moines que l'on rencontre en Egypte, blâmant ceux qui vivent sans autre règle que leurs caprices et rappelant, avec les cénobites, les anachorètes dont Paul fut l'initiateur et Antoine le grand modèle ^. Avec le détachement.

^ Epist. XXII, 23-24.

^ Epist. XXII, 25-28 ; ici, la description du veredarius urbis, 29.

3 £>w^ XXII, 29-30.

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