LA TRADUCTION DU « PERIARCHON
Grégoire, les Eusèbe, les Évagre du Pont, qui paraîtraient profitables à la pensée latine ^.
Il n'y apportait aucun exclusivisme, mais seulement la conviction de l'opportunité pour lui de servir d'intermédiaire entre les deux chrétientés et, à défaut d'oeuvres personnelles, d'employer ainsi, avec le modeste talent que Dieu lui avait confié, sa connaissance de la langue grecque^. C'était, après saint Jérôme, l'homme qui connaissait le mieux cette littérature et dont la bibliothèque était la plus riche. La sainteté de sa vie, la fermeté de son caractère, la gravité de son maintien ^, son humeur affable dans les relations ^, non moins que son érudition devaient vite lui valoir de précieuses et fidèles amitiés. Le souvenir et la présence de la grande moniale Mélanie les lui facilitèrent. C'est ainsi qu'arrivé à Rome il ne tarda guère à entrer dans l'intimité d'Apronianus, le mari d'Avita, nièce de Mélanie, et de sa sœur Aproniana ^. Des relations suivies s'établirent entre lui et Paulin de Noie, retiré depuis trois ans près du tombeau de saint Félix et lui aussi parent de la vénérable religieuse ^. A Rome, il fit la connaissance
^ On trouvera la longue liste de ses traductions dans PL, XXI, 293-294. Il faut y ajouter celle du Dialogue d'Adamantius (PG, XI, 1711-1884; édit. Van DE Sande Bakhuysen, dans les Griechische Christliche Schriftsteller , 1901). Voir Bardenhewer, Geschichte, t. III, p. 553-555 ; Schanz, § 968 (t. IV, i , p. 41 5-423).
- Sur la modestie littéraire de Rufin, lire les diverses préfaces à ses traductions, en particulier à Josué (PG, XII, 823-826) et son Apologie, I, 2 et II, 12 (PL, XXI, 542 et 594-593). Jérôme l'a souvent ridiculisé à ce sujet, non sans se contredire; cfr Apol. I, 2 (PL, XXIII, 399, BC); 17 (410-411); 20 (414, B) ; 30 (422-423); II, 22 (446, A); III, 6 (461-462); 10 (464-465); 25 (476, A C); 26 (476-477) ; 29 (479 A B) ; 3 1 (480. B C) ; 39 (484, B C).
' D'où le nom de Caton que lui donne parfois saint Jérôme.
* Voir les lettres de Paulin dans le De Benedictionibus Patriarcharum (PL, XXI, 295-298 et 309-312) avec les réponses de Rufin (/èîW. 297-300,311-314) et ses diverses préfaces. Saint Jérôme reconnaît qu'il avait la réputation universelle d'agir avec simplicité {Apol. IW, 19 ;PL, XXIII, 471, B). Le contexte indique que simplicité signifie franchise, droiture.
* C'est l'Apronianus auquel Rufin dédie l'^^o/oi'ze, écrite en 401, la traduction des discours de saint Grégoire de Nazianze et des homélies d'Origène sur les Psaumes XXXVI-XXXVIII. Les Sentences de Sixte sont traduites pour Aproniana (édit. Gildemeister, Bonn, p. LUI, préface).
^ Outre la correspondance au sujet du De Benedictionibus Patriarcharum (PL, XXI, 295 et suiv.; cfr édit. Hartel, p. 383-389), la lettre de Paulin à Sulpice Sévère, XXVIII, 5 (édit. Hartel, p. 245-246 ;PL, LXI, 31 1-3 12).
d'un ancien vicaire du préfet passé à l'ascétisme, Macaire ^ et cette rencontre fut l'occasion du renouveau de la controverse origéniste qui allait mettre aux prises, beaucoup plus vivement que par le passé, les deux amis si péniblement réconciliés.
Rufin a raconté lui-même dans quelles circonstances se fit cette rencontre ^. Macaire préparait une réfutation de l'astrologie. Embarrassé pour le choix de certains arguments, il eut, expliquat-il à Rufin, un songe où il lui avait semblé voir arriver au port d'Ostie un vaisseau chargé de marchandises orientales à lui destinées. Il se demandait le sens de ce rêve quand il apprit l'arrivée de Rufin. Le songe lui parut réalisé. Rufin lui assura qu'en eflFet il trouverait d'excellents arguments dans les livres d'Origène et, pour le lui prouver, peut-être aussi parce que ce nom sonnait mal aux oreilles latines depuis les récentes controverses, il traduisit V Apologie de Pamphile, du moins le premier livre, en le faisant suivre d'un petit travail de sa composition, destiné à le compléter 3.
Il y soutenait la thèse fallacieuse, reprise depuis lors plus d'une fois par les partisans d'Origène, que ses productions avaient été interpolées par les hérétiques, et qu'il fallait attribuer à cette falsification les passages répréhensibles disséminés dans ses œuvres. Rufin utilisait quelques documents authentiques ■*, mais en même temps faisait preuve d'un manque de critique vraiment excessif. Il y témoignait déjà de cette facilité à se laisser impressionner par les pseudépigraphes, qui lui ferait accepter l'attribution des Récognitions à saint Clément et les Sentences du philosophe Sixte
^ Sur Macaire : préface de V Apologie de Pamphile (PG, XVII, 539-542) et celle du Periarchon ( édit. Koetschau, p. 3-6 ; PG, XI, 1 1 i-i 14) ; Palladius, Histor.Laus. LXII (édit. Butler, p. i57;PG, XXXIV, 1233, C).
- RuFiN,^/)o/. I, II (PL, XXI, 548-549). Saint Jérôme a ridiculisé ce récit et mis en doute sa véracité. Il est confirmé pourtant par les préfaces de V Apologie et du Pmcrc/îow. On n'a aucune raison de le rejeter; cfr Jérôme, Apol. 1,2 (PL, XXIII, 400, A) ; II, 15 (437, B C) ; III, 24 (475, Q ; 29 (479, B) ; Epist. CXXVII, 9. \^' Apologie contient un passage sur le libre arbitre.
3 PG, XVII, 513-616 {Apologie); 615-632 {De adulteratione lïbronim Origenis). Sur l'authenticité de V Apologie de Pamphile, voir note complémentaire N.
^ Les critiques de saint Jérôme à ce sujet ne sont pas fondées, comme on le verra plus loin. Il n'y a pas eu tromperie voulue : on peut seulement discuter certains détails d'interprétation ou d'attribution.