‹ Saint JérômeChapitre 78 sur 192 · MORT DE PAULA · texte numérisé non relu

MORT DE PAULA

galités du sol causaient du malaise, qui trouvaient lourdes les robes de soie, et intolérable la chaleur du soleil, maintenant vêtues pauvrement et tristement, devenues plus fortes par comparaison avec autrefois, garnissent les lampes, allument le feu, balaient, épluchent les légumes, jettent par poignées les herbes dans la marmite bouillante, préparent les tables, disposent les tasses, distribuent les mets, sont sans cesse en mouvement. Certes il y a autour d'elles un nombreux chœur de vierges. Ne pourraientelles pas leur donner des ordres pour ces services .'' Elles ne veulent point se laisser surpasser au travail manuel, tout en les surpassant par la force d'âme^.» A ces occupations matérielles Paula joignait les charges et les soucis d'une direction assez lourde. Elle pourvoyait à l'entretien des moniales, en même temps qu'elle les formait à la vie religieuse. Elle tissait des vêtements pour Jérôme et ses moines. Avec lui, elle recevait les hôtes qui affluaient aux Lieux Saints. On comprend que ses mortifications et cet excès de travail l'aient usée prématurément ^. En 402 ou 403, elle tomba malade et pendant de longs mois ce fut à son tour d'être soignée ^. Eustochium s'y dévoua avec une tendre sollicitude, encore stimulée par la présence de saint Jérôme, qui passait la meilleure partie de ses journées près de la malade, la réconfortant et l'aidant à sanctifier ses douleurs. En voyant ainsi dépérir, sans grand espoir, celle qui avait été son élève fidèle et dont la vie, depuis des années, s'identifiait avec la sienne, Jérôme fut saisi d'une inexprimable tristesse. Elle ne fit que s'accentuer à mesure que le temps passait, aggravant le mal. Loin de trouver dans le travail une distraction et un remède à sa douleur, il n'arrivait point

1 Epist.'L'X.Vl, 13, en 398.

^ Je ne puis entrer dans ces détails ; voir la lettre CVIII et les ouvrages qui la mettent en œuvre, comme la Vie de sainte Paule par Mgr Lagrange et celle plus récente par le R. P. Génier (collection Les Saints).

^ Le renseignement est emprunté à la lettre Cil, i : « Accessit ad moram sanctae et venerabilis Paulae longa infirmitas. Dum enim languenti multo tempore assidemus paene epistulae tuae vel eius qui sub tuo nomine scripserat obliti sumus memores illius versiculi : musica in luctu importuna narratio. » Les détails qui suivent sont tirés de l'éloge funèbre {Epist. CVIII, 27-34) ^crit probablement en 404-405.

à la surmonter. La plume lui tombait des mains. C'est à grand'peine qu'il put, cette année et la suivante, achever de courtes traductions ou quelques lettres. Eustochium, qui allait sans cesse de la chambre de sa mère à la grotte de la Nativité, où elle implorait avec larmes une guérison, lente à venir, dut se résigner à l'inévitable.

L'évêque Jean de Jérusalem, son clergé, des moines et des moniales, en grand nombre, vinrent réconforter la mourante de leurs prières et s'édifier du calme parfait avec lequel, tandis que la vie abandonnait peu à peu ses membres, sa pensée était tout entière tournée vers le ciel. A Jérôme qui lui demandait pourquoi elle restait silencieuse, Paula répondit en grec qu'elle n'éprouvait aucun ennui et que son âme était dans la paix la plus complète. Dans le râle de l'agonie, on percevait encore un écho des Psaumes aspirant aux tabernacles du Seigneur. Elle mourut ainsi, le 26 janvier 404, laissant à Eustochium, pour tout héritage, avec ses dettes et la charge des monastères qu'elle avait fondés, le souvenir de sa foi indomptable, de sa ferveur au service de Dieu, de sa charité sans limites. Elle lui laissait aussi, pour la diriger et l'aider, dans la lourde tâche qui tombait sur ses trente-cinq ans, le père spirituel qui depuis vingt ans lui montrait le chemin de l'austérité et de la perfection évangélique. Lui aussi, près du lit de mort où Paula transfigurée paraissait seulement dormir, s'était agenouillé, accablé par l'épreuve et songeait avec amertume aut misères de cette vie. Il était loin d'en avoir atteint la pleine mesure. De plus en plus, il en aurait sa large part. Les funérailles de Paula furent un triomphe. Les évêques présents voulurent porter eux-mêmes la dépouille mortelle jusqu'à l'église de la Nativité. Dans la grotte, près de la place où le Sauveur était né, on creusa le sépulcre où elle fut ensevelie. Jérôme dicta l'inscription qui rappelait les grandeurs terrestres, mais aussi le détachement et les œuvres pieuses de la défunte.

Pendant les mois qui suivirent, il eut de la peine à se ressaisir. Si vif était le chagrin de cette séparation qu'il lui fallut s'imposer une sorte de violence pour répondre aux sollicitations toujours nombreuses à le harceler et se remettre au travail. Lui-même tomba malade à son tour. Encore agité par la fièvre, il écrivait à

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Théophile d'Alexandrie en lui envoyant, avec quelque retard, la traduction de sa lettre pascale pour 404 ^ :

(( Depuis que j'ai reçu la lettre de ta Béatitude et le livre pascal jusqu'à ce jour, la tristesse de mon deuil, la préoccupation et les bruits divers répandus, çà et là, sur l'état de l'Église, m'ont tellement secoué que j'ai pu à peine traduire en latin ton ouvrage. Tu connais parfaitement le vieil adage : la tristesse est incompatible avec l'éloquence, surtout si à la maladie de l'âme s'ajoute celle du corps. Cette lettre même, c'est brûlant de fièvre et au lit depuis cinq jours, que je la dicte, trop rapidement, ajoutant en peu de mots pour ta Sainteté, que j'ai eu beaucoup de mal pour traduire, de manière à rendre toutes les phrases avec un agrément pareil et à faire correspondre en quelque sorte à l'élégance grecque le parler latin. » Puis après des compliments hyperboliques sur le contenu et la valeur littéraire et philosophique de la lettre : « Je t'en prie, pardonne-moi mon retard. La dormition de la sainte et vénérable Paula m'a tellement accablé qu'en dehors de cette traduction, jusqu'à présent, je n'ai rien composé sur la science sacrée. Nous avons perdu subitement, tu le sais bien, notre consolation. Je le dis, — Dieu est témoin de notre conscience, — non par rapport à mes besoins personnels mais au rafraîchissement des saints, à qui elle se dévouait avec sollicitude. Ta sainte et vénérable fille Eustochium,que rien ne peut consoler de l'absence de sa mère, te salue humblement avec toute la fraternité. Envoyez-nous à lire ou à traduire les livres que vous avez, dites-vous, récemment composés ^. »

Il venait d'avoir l'occasion de rendre un service signalé aux moines latins habitant le monastère égyptien de la Pénitence à Canope. Sur leur demande et avec la collaboration du prêtre Léonce, il dicta la traduction latine de la règle de saint Pachôme et de quelques autres monuments anciens du cénobitisme. Un interprète traduisait directement du copte en grec; à mesure, Jérôme dictait au tachygraphe la version latine. Ses monastères

1 Epist. C.

^ Epist. XCIX, I, à Théophile : « Ex eo tempore quo Beatitudinis tuae accepi epistulas, iuncto paschali libro, usque in praesentem diem, ita et maerore luctus et sollicitudine ac diversis super Ecclesiae statu hinc inde rumoribus exagitatus sum ut vix volumen tuum potuerim in latinum vertere... maxime si ad aegritudinem animi accédât corporis aegritudo. Et hanc ipsam epistulam febre aestuans et quintum iam diem decumbens lectulo, nimia festinatione dictavi...2... Unde obôecro te, ignoscas tarditati meae ; ita enim sanctae ac venerabilis Paulae dormitioneconfectus sum ut.absque translatione huius libri usque in praesentiarum, nihil aliud divini operis scripserim. »

eux-mêmes profitèrent de ce travail pour améliorer leur organisation et mettre en pratique les conseils spirituels contenus dans ces documents ^.

Les exemples sont plus efficaces que les préceptes. Aussi ses moines furent-ils encore plus édifiés par l'ouvrage où Jérôme exprima ce que vingt ans d'intimité et de direction avaient développé en lui d'affection, d'estime, d'admiration pour la haute vertu de celle qu'il pleurait et, avec lui, Eustochium et sa communauté. De tout son cœur et son talent il s'appliqua à faire revivre la a sainte et vénérable Paula », à mettre en relief son détachement des biens terrestres, son humilité, son amour de l'Église et de l'orthodoxie, son application au travail, mais aussi ses dons de supérieure, à la fois énergique et compatissante, offrant la première l'exemple du renoncement, donnant beaucoup afin de pouvoir à son tour exiger beaucoup 2. L'éloge se terminait par l'émouvant tableau des derniers moments de la sainte et, avec une solennité absente des autres pièces de ce genre, non seulement le rappel des inscriptions placées sur le tombeau, mais aussi les dates précises de la naissance, de la conversion à la vie parfaite et de la mort ^. La disciple héroïque, que rien n'avait pu détacher du maître, en qui plus qu'en personne, il retrouvait sa pensée fidèlement comprise et exécutée, celle qui avait été l'écho docile et intelligent aussi bien de son enseignement scripturaire que de ses prédilections spirituelles, recevait un hommage digne d'elle, immortahsant à jamais sa mémoire *. C'était en même temps un mémorial éloquent et persuasif pour celles qui s'étaient essayées, sur ses traces et sous sa conduite, aux austérités de l'observance monastique.

Par ces travaux divers, Jérôme reprenait peu à peu de l'intérêt à ses occupations ordinaires. Sa santé d'ailleurs était pleinement

^Préface (PL, XXIII, 61). Voir note complémentaire O.

' Epist. CVIII, en 404 ou 405.

" Epist. CVIII, 33-34.

* Saint Jérôme en avait conscience et l'affirmait (Epist. CVIII, 33) : « Vale Paula et cultoris tui ultimam senectutem orationibus iuva... Exegi monumentum aère perennius, quod nulla destruere possit vetustas. » On a reconnu l'allusion à Horace, Od. I. lïl, xxx, i.

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rétablie. Dans de nouvelles polémiques, il montra que la douleur intime ne gênait en rien son ardeur pour la défense de l'orthodoxie ou sa propre apologie, et n'avait point émoussé son style. Vigilance allait en faire à nouveau l'épreuve et saint Augustin faillit en être à son tour la victime.

Leurs relations débutèrent mal ^. Depuis longtemps l'évêque d'Hippone souhaitait entrer en correspondance avec le solitaire de Bethléem et profiter de ses lumières. Dès 394 ou 395, encore simple prêtre, il lui avait écrit pour lui demander, au nom de l'épiscopat africain et au sien, d'activer son travail de traduction des exégètes grecs, en particulier d'Origène. Au contraire, médiocre apparaissait l'utilité de la version de la Bible sur l'hébreu. Il suffisait d'une édition re\isée des Septante, en distinguant, par des signes appropriés, comme dans les exemplaires grecs, les passages qu'il fallait omettre ou ajouter. Jérôme avait fait cela pour Job et l'on s'en trouvait bien. Ainsi restait sauvegardée l'autorité des Septante auxquels il ne fallait pas toucher. Augustin se plaignait ensuite qu'un passage du commentaire de Jérôme sur l'Épître aux Galates, en donnant comme feinte la discussion entre saint Pierre et saint Paul, apparût en fait comme légitimant l'usage du mensonge et ruinât par là même la morale chrétienne. Il l'invitait donc à s'expliquer sur ce point et à rétablir la vérité. Il terminait en lui exprimant le regret de ne pouvoir accompagner le porteur de la lettre, Pro/uturus, qui ne profiterait certainement pas aussi bien qu'il l'aurait fait lui-même de son séjour à Bethléem. Il lui porterait quelques ouvrages sur

' Sur cette correspondance, voir la chronologie. On a souvent étudié ces relations; cfr la bibliographie dans Bardenhewer, Geschichte, t. III, p. 647. Récemment: Eligio Malfatti, Una controversia tra S. Agostino e S. Girolamo, dans la Scuola cattolica, 1921, p. 321-338 et 402-426; R. P. Lagrange, L'esprit traditionnel et l'esprit critique, à propos des origines de la Vulgate, dans le 3LE, 1899, p. 37-50, reproduit dans les Mélanges d'histoire religieuse, sous ce titre plus précis: Saint Augustin et saint Jérôme, à propos des origines de la Vulgate.

lesquels Augustin serait heureux d'avoir l'avis de Jérôme ^. Profuturus fut sur ces entrefaites nommé évêque, puis ne tarda pas à mourir, de sorte que la lettre d'Augustin, lui aussi devenu évêque dans l'intervalle, ne fut point alors transmise à son destinataire ^. Cependant ce dernier, ayant été salué incidemment par saint Augustin, sans doute, à l'occasion d'une lettre envoyée par un de ses amis, lui écrivit une missive assez courte mais amicale, 011 il le mettait au courant de sa pensée sur Origène, à savoir qu'il fallait utiliser ce qu'il présentait de bon et de conforme à la foi, et attaquer ses erreurs ^.

Augustin, tout en trouvant, à son gré, la lettre trop courte, fut ravi de ces premières ouvertures et répondit longuement. Il disait à saint Jérôme sa joie et son désir qu'en dépit de l'absence corporelle, une correspondance régulière s'échangeât entre eux. En conséquence, il lui posait dès maintenant une série de questions. Il avait eu depuis peu entre les mains un livre de Jérôme, privé de son titre, lequel, au dire d'un frère, était Epitaphium. Comme ce mot ne paraissait pas répondre au contenu, il souhaitait savoir si le renseignement était exact. Puis il exposait de nouveau sa difficulté sur l'incident de l'Épître aux Galates et son regret que Jérôme parût y patronner la licéité du mensonge utile. Il l'invitait donc à réformer sa manière de voir et à chanter sans hésiter la palinodie, s'excusant d'ailleurs par avance, si en fait l'opinion de Jérôme n'était pas celle qu'il croyait. En le remerciant de ces renseignements sur Origène, sur quoi il était pleinement d'accord avec lui, il le priait de lui préciser la Hste de ses erreurs. Il lui suggérait, à cette occasion, d'accoler dans son catalogue d'écrivains ecclésiastiques, à la notice des hérésiarques, les indications concernant leurs erreurs ou d'écrire là-dessus un

^ Jérôme, Epist., LVI = Augustin, Epist. XXVIII : « Numquam aeque », en 394-395. Alypius qui avait séjourné à Bethléem était déjà évêque.

* Jérôme, Epist. CIV = Augustin, Epist. LXXI, 2 : « Ex quo coepi », et Epist. CV=LXXII : « Crebras ad me ». Une allusion dans la lettre LXVII = XL, 8 : « Habeo gratiam. »

' Jérôme, Epist. LXVII = Augustin, XL : « Habeo gratiam quod pro subscripta salutatione plenam mihi epistulam reddidisti sed breviorem multo quam ex te vellem sumere. De Origène autem quod rescribere dignatus es... »

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