JÉRÔME ET AUGUSTIN
livre à part, pour venir en aide à ceux qui n'avaient point le temps de faire les recherches que cela supposait ^.
Cette lettre écrite vers 398 ^ et qui devait être portée par le moine Paul ^, mit plus de cinq ans pour parvenir à son adresse. En attendant elle circulait, à Rome en particulier, d'où le bruit parvint à Bethléem que saint Augustin avait composé un livre contre saint Jérôme. Il fut aussi rapporté à Hippone *. Augustin s'empressa d'écrire une nouvelle lettre pour démentir ce bruit et informer Jérôme qu'il avait seulement écrit une lettre pour laquelle il attendait encore une réponse. Elle ne contenait rien contre lui. Il y exprimait seulement une opinion différente de la sienne, usant à son égard d'un procédé pour lequel il demandait la réciprocité, heureux par là de suppléer à la présence et aux conversations qui lui seraient si agréables ^.
Jérôme répondit par une lettre un peu aigre-douce, où on le sent combattu par deux sentiments divers : la sympathie que provoquent en lui le talent et la démarche d'Augustin et une certaine appréhension qu'il ne cherche à entrer en relation avec lui que pour se faire valoir à ses dépens. Il ne manquait pas de gens autour de lui pour l'assurer que cette hypothèse était la vraie. Jérôme le prie en conséquence de l'informer s'il est bien l'auteur d'une lettre anonyme qu'il tient du diacre Sisinnius, où on l'exhorte à chanter la palinodie comme Stésichore, afin de retrouver les yeux de la vérité. Il hésite, bien que le style lui paraisse d'Augustin, parce qu'il ne voudrait pas s'exposer en lui répondant à se faire reprocher de l'avoir blessé sans s'être d'abord informé si ses coups tombaient juste. D'ailleurs la longue maladie de Paula lui a fait perdre longtemps de vue cette affaire, dans la tristesse
^ JÉRÔME, Epist. LXVII = Augustin, XL, i : « Quare adgredere, quaeso istam nobiscum litterariam collocutionem ne multum ad nos disiungendos liceat absentiae corporali. »
^ Voir la chronologie, t. II, p. 48-50.
' Envoi de Paul, Epist. LXVII = XL, 9 : « Hune interea Paulum fratrem nostrum in Christo multum commendo benignitati tuae. »
* Lettres d'Augustin (Jérôme, Epist. CI = Augustin, Epist. LXVII, 2), de Jérôme (Epist. Cil -- Augustin, LXVIII, i, et CV -^ Augustin, LXXII, i).
' Jérôme, Epist. CI = Avgvstin, Epist. LXVII: « Audivi pervenisse», vers 402 (Mauristes, VALLARSi),en réalité 402 ou 403.
qui l'accablait. Quant à s'occuper des œuvres d'Augustin, il n'y songe point : il lui suffit de songer aux siennes propres :
« Ta prudence sait parfaitement que chacun abonde dans son sens et qu'il est d'une jactance puérile de rechercher, comme les jeunes de jadis, par l'accusation de gens illustres, la célébrité. Je ne suis pas assez sot pour me croire atteint par la diversité de tes explications, pas plus que toi, si je n'ai pas tes idées. Le vrai sujet de blâme entre amis c'est d'oublier de voir notre besace, selon le mot de Perse, et de ne considérer que le havresac des autres. Donc aime qui t'aime et dans le champ des Écritures, jeune, ne provoque pas un vieillard. Nous avons eu notre temps; nous avons couru autant que nous avons pu ; maintenant c'est toi qui cours et as de longs espaces à dévorer; nous, le repos nous est dû. En même temps cependant, soit dit en tout honneur et avec ta permission, pour que tu ne sois point seul à citer les poètes, souviens-toi de Darès et d'Entelle et du proverbe vulgaire : le bœuf las appuie le pied plus fortement. C'est avec tristesse que je dicte cette lettre : comme je souhaiterais t'embrasser et causant avec toi ou t'instruire, ou m'instruire ! » Il terminait en lui annonçant l'envoi d'une réponse aux injures de Rufin qu'on lui disait être par\^enues en Afrique et ajoutait : (( Souviens-toi de moi, saint et vénérable Père. Vois combien je t'aime, puisque même provoqué je n'ai pas voulu répondre et que je ne crois pas ton œuvre ce que chez un autre, peut-être, je blâmerais. »
C'était le sous-diacre Asterius qui était chargé d'apporter cette lettre ^. Jérôme le mentionne encore dans un court billet de date incertaine, où il profitait d'une occasion pour saluer l'évêque d'Hippone et lui recommander son très cher ami le diacre Presidius qui souhaitait fort l'amitié d'Augustin : « Vivant dans un monastère, nous sommes diversement battus par les flots et supportons les ennuis du voyage terrestre, mais nous croyons en Celui qui a dit : J'ai vaincu le monde. Grâce à Lui et sous sa conduite, nous triompherons de l'ennemi diabolique.» Il saluait en même temps Alypius ^.
^ JÉRÔME, Epist. Cil = Augustin, LXVIII « In ipso profectionis », en 402 (Mauristes, Vallarsi), fin 402 plutôt. M. Hilberg a eu tort de modifier à la fin la leçon ordinaire et d'écrire : « frater Communis suppliciter te salutat. » C'est la réponse de Paulinien à la salutation d'Augustin dans la lettre précédente ; il faut donc lire : « frater communis » (commun à Jérôme et à Augustin) comme Jérôme lui-même écrivait jadis à Marcella {Epist. XXXII, 2): « Albinam communem matrem valere cupio. »
- Jérôme, Epist. CIII = Augustin, Epist. XXXIX : « Anno praeterito »; sur la date, voir la chronologie, X.