JÉRÔME ET AUGUSTIN JOI
De son côté saint Augustin trouvait une occasion absolument sûre en la personne du diacre Cyprien. Il s'empresse d'en profiter pour envoyer de nouveau à Jérôme les trois lettres déjà écrites, y compris la première que Profuturus n'avait pu remettre, et revenir sur la question des Septante. Il ne comprend pas comment, après son admirable édition de Job, avec les obèles et les astérisques, Jérôme a jugé utile d'en donner une toute différente d'après l'hébreu. Cela le désoriente. Il serait préférable, au lieu d'introduire dans les Églises une nouvelle version sur l'hébreu, de traduire fidèlement les Septante. Le nouveau travail ne fera que jeter le désarroi et créer des embarras par la difficulté où l'on sera dans la controverse de justifier les changements : on ne pourra guère se référer à l'original hébreu, alors que le latin et le grec sont si accessibles. Que d'inconvénients à rejeter tant de leçons reçues, si les Juifs ne sont pas de son avis; outre que sa présence sera toujours nécessaire pour les convaincre, quel juge présidera aux débats ? Il raconte à ce propos la mésaventure d'un évêque d'Oea qui, faisant lire Jonas dans la nouvelle version, fut violemment pris à partie par des Grecs présents à l'église, comme utilisant un texte falsifié. Les Juifs consultés leur donnèrent raison et, pour calmer la fureur du peuple, il fallut en hâte expliquer qu'il s'agissait d'une méprise. Jérôme a donc pu faire quelques erreurs. Sa traduction de l'Évangile est au contraire très satisfaisante. Augustin voudrait savoir à quoi il attribue cette grande différence entre le texte hébreu et celui des Septante, si répandu et si autorisé par l'usage des Apôtres. Il rendrait bien service en ramenant ce dernier à sa pureté primitive, tellement les exemplaires en sont différents et peu sûrs ^.
Tandis que Cyprien était en route, Jérôme avait reçu une lettre antérieure, dont nous n'avons pas le texte, où saint Augustin reprenait les mêmes sujets ^. Il lui répondit plus longuement que
* Jérôme, Epist. CIV = Augustin, LXXI : « Ex quo coepi », en 403 (Mau-
RISTES, VaLLARSI). »
* On le conclut d'un détail qui ne se retrouve pas dans les lettres existantes (Jérôme, Epist. CVI ^ Augustin, LXXII, i) : « Illum, cuius nomen retices, maris timuisse discrimina et navigationis mutasse consilium.» Comparer avec la lettre de Jérôme CIV, 2, qui n'était pas encore reçue.
la première fois, mais dans le même sens, insistant plus durement sur le soupçon que le jeune écrivain songeait peut-être à se faire valoir à ses dépens, lui rappelant qu'il n'avait pas intérêt à le provoquer, malgré son âge, qu'il pourrait s'en repentir et concluant qu'il était préférable d'aller chacun leur chemin sans se heurter. Au surplus, il souhaitait son amitié :
« Je t'écris ainsi parce que je veux t'aimer sincèrement et chrétiennement et ne rien garder dans le cœur qui soit loin des lèvres. Il ne convient pas que, depuis ma jeunesse jusqu'à l'âge où je suis, suant au travail, dans un monastère avec de saints frères, j'ose écrire contre un évêque de ma communion et un évêque que j'ai commencé à aimer avant de le connaître, qui m'a le premier invité à son amitié, que je me suis réjoui de voir se lever après moi dans la science des Écritures. »
Il ajoutait qu'il craignait, lorsqu 'Augustin le priait de lui dire son avis sur ses œuvres, que ce ne fût encore un moyen détourné de se faire valoir. Au surplus, il ne connaissait de lui que les Soliloques et quelques courts commentaires sur les Psaumes, bien éloignés des interprétations des anciens docteurs grecs. «Adieu, mon ami très cher, fils par l'âge, père par la dignité; je t'en prie, veille à ce que désormais, quand tu m'écriras, je sois le premier à recevoir tes lettres ^. »
Ce chassé-croisé devait continuer encore. Augustin, ayant reçu du sous-diacre Asterius la première réponse de Jérôme, s'efforce de réparer la maladresse dont il se rend mieux compte et d'adoucir le susceptible vieillard. Il prend en riant l'avertissement qui lui est donné et proteste en même temps avec énergie qu'il n'a jamais eu l'arrière-pensée que l'on insinue. La réponse venue de Bethléem contenait d'ailleurs des phrases qui l'avaient enchanté, en l'assurant de l'amitié de Jérôme et du plaisir qu'il aurait à sa conversation. Il tenait d'autant plus à éviter toute polémique qu'il avait éprouvé plus de douleur au sujet de la discorde entre Jérôme et Rufin. Son âme en était endolorie. Comme il aurait tout fait pour qu'elle cessât : à qui se fier désormais, puisque des amis si intimes en étaient venus à échanger des paroles si amères }
^ JÉRÔME, Epist CV = Augustin, LXXII : « Crebras ad me >, en 403 (Mau-
RISTES, VaLLARSI).