JÉRÔME ET AUGUSTIN 3O
Au reçu de cette lettre, Augustin répondit en renouvelant ses excuses pour celle où il avait parlé de la querelle avec Rufin, et en insistant sur sa bonne intention. Il revendiquait ensuite, puisque seules les Ecritures canoniques ont le privilège de l'inerrance, le droit d'être en désaccord d'idées avec ses amis et de le dire, sans que le public dût y voir le signe d'une inimitié quelconque. Cela lui permettait de reprendre à fond la question du conflit entre saint Pierre et saint Paul, de réfuter les raisons alléguées par saint Jérôme et de maintenir sa propre opinion. Il n'avait aucune arrière-pensée de supplanter Jérôme dans l'opinion publique, en lui écrivant la lettre qui s'était égarée, en Italie et à Rome, avant de lui parvenir : il n'était d'ailleurs pour rien dans ce retard. Sa plaisanterie à propos de Stésichore et de la palinodie n'avait pas de signification désobligeante : simple allusion littéraire, peut-être peu opportune. Il souhaitait recevoir les avis de Jérôme, qui lui était supérieur de tant de manières, bien qu'inférieur par rapport à la dignité épiscopale. L'utilité de la version d'après l'hébreu lui apparaissait maintenant, mais cela lui laissait encore des difficultés et il lirait volontiers le traité de saint Jérôme sur la meilleure manière de traduire. D'ailleurs il était heureux d'apprendre que celui-ci avait revisé complètement les Septante. Qu'il lui fît donc parvenir un exemplaire : on verrait ainsi que si Augustin s'opposait à l'introduction de la version selon l'hébreu dans l'Église, ce n'était pas par un sentiment de jalousie à son égard, comme certains le disaient, mais pour ne pas déchaîner le désordre et par respect pour la version approuvée des Apôtres. Il tâcherait d'ailleurs que ses lettres lui fussent remises directement. Cependant avec l'affection, il souhaitait aussi la liberté de l'amitié et la franchise dans les rapports mutuels, pour se dire nettement ce que l'on pensait sans avoir à craindre de blesser. Mais par-dessus tout il tenait à conserver la charité ^.
Nous n'avons pas la réponse directe de saint Jérôme à cette
' Jérôme, Epist. CXVI = Augustin, LXXXII : « lampridem caritati », fin 405 (Mauristes), 405 (Vallarsi), mieux 404 ou 405. C'était une réponse aux trois lettres CV, CXII et CXV de Jérôme et un complément de la lettre CX.
3o6 AVANT LA LUTTE ANTIPELAGIENNE
lettre. L'essentiel pourtant était assuré. Ces relations, un peu orageuses d'abord, devinrent et restèrent franchement amicales. En somme chacun gardait ses idées, et Jérôme se refusait à toute discussion; mais ni l'estime, ni l'affection réciproque ne reçurent d'atteinte et il viendrait un temps où la collaboration intellectuelle si désirée s'établirait d'elle-même pour faire front devant l'ennemi commun.
On a vu plus haut avec quelle vivacité saint Jérôme avait jadis répondu aux mauvais propos tenus sur son compte par celui qu'il avait si amicalement traité à Bethléem, le prêtre Vigilance. En 404, celui-ci lui fut dénoncé par un voisin de paroisse, le prêtre Riparius, comme attaquant le culte des martyrs. Sur cette simple donnée, Jérôme répondait par une invective où le « Dormitant », comme il l'appelait ironiquement, était secoué de belle façon et brièvement réfuté. Le polémiste se déclarait d'ailleurs prêt à récidiver et à compléter cette première ébauche, dès qu'il aurait entre les mains des pièces à conviction lui permettant de ne pas frapper l'air seulement, mais de diriger ses coups au bon endroit ^. Elles lui vinrent près de deux ans plus tard avec une lettre où deux prêtres, le même Riparius et Desiderius, faisaient connaître à Jérôme, par l'intermédiaire du diacre Sisinnius, les erreurs scandaleuses propagées par leur voisin Vigilance et lui communiquaient ses écrits. Il attaquait le culte des martyrs et de leurs reliques; il protestait contre les vigiles célébrées auprès de leur tombeau, et les flambeaux qu'on y entretenait allumés; il niait l'efficacité de l'intercession des Saints après leur mort. Par ailleurs, il attaquait l'austérité de la vie chrétienne en s 'élevant contre le célibat des clercs; il traitait la continence d'hérésie et de séminaire des passions. Il blâmait ceux qui distribuaient leurs biens aux pauvres tout d'une fois au lieu de les vendre peu à peu. Enfin, il détournait d'envoyer des aumônes aux moines de Pales-
^ Epist. CIX; la date 404 est fixée par celle du traité, écrit en 406 (n. 9) : « In altéra epistula quam, ante hoc ferme biennium, scripseram, »
tine, comme le saint évêque de Toulouse, Exupère, qui déléguait Sisinnius son diacre, pour y répandre d'abondantes charités.
Il est possible que les pratiques visées par Vigilance aient donné lieu à des abus, Jérôme le reconnaît; mais l'ancien pèlerin de Terre-Sainte dépassait la mesure; la plupart de ses critiques étaient aussi scandaleuses qu'erronées. Sans doute nous n'avons pas ses opuscules ni la lettre des correspondants de Jérôme, qui nous permettraient une appréciation plus objective de sa doctrine. Quelles que soient les exagérations de son adversaire, qui lui répond avec une extrême vivacité et des personnalités excessives ^, il n'est pas douteux que l'ancien « cabaretier » était dans son tort. Le traité de Jérôme, dicté en une nuit, au moment où Sisinnius allait quitter Bethléem pour l'Egypte 2, fut pour Vigilance comme un coup de massue sous lequel il resta accablé. Retiré dans sa paroisse de Barcelone, on n'entendit plus parler de lui ^.
Jérôme fait allusion dans cet ouvrage à une invective du même genre, quoique sur un sujet un peu différent, qu'il avait écrite, à la
^ Les détails qui précèdent sont donnés par le traité Cotitra Vigilantium (PL, XXIII, 339-352) : la date en est fixée par le fait qu'il est en relation avec le voyage de Sisinnius visitant la Palestine en 406. Il repartit avant la fin de cette année pour l'Egypte, emportant les divers écrits de Jérôme dont il va être question et en particulier celui-ci {Ibid., III ; PL, XXIII, 341 , BC) : «Sed iam tempus est ut ipsius verba ponentes ad singula respondere nitamur. Fieri enim potest ut rursum malignus interpres dicat fictam a me materiam cui rhetorica disputatione respondeam, sicut illam quam scripsi ad Gallias matris et filiae inter se discordantium. Auctores sunt huius dictatiunculae meae sancti presbyteri Riparius et Desiderius, qui paroecias suas vicinia istius scribunt esse maculatas miseruntque libros per f ratrem Sisinnium quos inter crapulam stertens evomuit . »
^ Contra Vigilantium, XVII (PL, XXIII, 352, B) : « Unius noctis lucubratione dictavi, festinante admodum fratre Sisinnio et propter sanctorum refrigeria ad Aegyptum ire properante. »
' Les erreurs professées par Vigilance expliquent la sympathie particulière que lui témoignent les protestants. Ils en font volontiers un précurseur et enflent le rôle, en somme très épisodique, de cette tête brûlée du Comminge. D'après Gennadius (FiV.i//. XXXV;PL, LVIII, 1078, B), Vigilance desservait la paroisse de Barcelone. L'intervention de Sisinnius ferait naturellement songer plutôt à une paroisse voisine de Toulouse et du pays natal de Vigilance. On ne peut cependant songer à Barcelone du Gers, car cette localité ne porte ce nom que depuis l'année 1315 (Monlezun, Histoire de la Gascogne, Auch, 1847, t. III, p. 80).
prière d'un clerc gaulois, sur un sujet assez délicat. Le clerc avait encore sa mère et sa sœur. Or l'une et l'autre refusaient de vivre avec lui et de vivre aussi ensemble et habitaient chacune de leur côté avec un clerc qui gérait leur fortune. C'était, on le voit, l'abus déjà ancien des agapètes, dénoncé ailleurs par Jérôme. La rhétorique dans cette pièce est si sensible et les allusions à la situation réelle des personnes visées, à la fois si vagues et si typiques, que certains contemporains y virent non pas un traité, répondant à une situation réelle, mais une sorte de déclamation dictée par saint Jérôme, pour s'exercer au beau style. La manière dont il rapporte lui-même cette opinion n'est pas absolument faite pour rendre complètement improbable cette hypothèse ^.
Le diacre d'Exupère,Sisinnius, ne rapportait pas seulement à Toulouse le traité contre Vigilance, mais diverses autres œuvres de saint Jérôme. Il y avait d'abord un certain nombre de réponses à des lettres venant soit de clercs, soit de moines, soit de pieuses femmes '^. Une seule nous est restée, la réponse aux questions posées par les deux frères toulousains Minervius et Alexandre, anciens avocats devenus moines, qui l'interrogeaient sur le sens des mots de saint Paul : Tous nous dormirons, mais nous ne serons point tous changés. Surpris par le départ précipité de Sisinnius qui avait hâte de se rendre en Egypte et en Lybie pour y secourir les moines, victimes d'une famine, Jérôme dut se contenter de transcrire les diverses interprétations données par les commentateurs Théodore d'Héraclée, Diodore de Tarse, Apollinaire, Didyme, Acace de Césarée, ainsi que sur le texte analogue de la
^ Voir page précédente, n. i . Il s'agit de la lettre CXVII. La date a parte post est fixée par cette allusion du Contra Vigilantium. Jérôme ne précise pas davantage et la lettre ne fournit aucune donnée.
^ Epist. CXIX, I : « In ipso profectionis articulo fratris nostri Sisinnii qui vestra mihi scripta detulerat, haec qualiacumque sunt dictare compellor...Multas sanctorum fratrum et sororum de vestra provincia ad me detulit quaestiones ad quas usque diem Epiphaniorum largissimo spatio me responsurum putabam, cumque furtivis noctium lucubratiunculis ad plerasque dictarem et expletis aliis me ad vestram quasi ad difficillimam reservarem, subito supervenit, adserens se illico profecturum cumque eum rogarem ut differret iter Lybiae mihi coepit famem obtendere etc.» —Ibid., 12 : » Volens ad alias quaestiunculas respondere et vel mea vel alia dictare, extemplo a fratre Sisinnio admonitus sum ut et ad vos et ad ceteros sanctos fratres, qui nos amare dignantur, litteras scriberem. »