‹ Saint Jérôme, la société chrétienne à Rome et l'émigration romaine ..., Volume 1Chapitre 102 sur 255 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

ainsi que souvent il désignait Rome. « Il y a bien des vieillards et des juges d'Israël, disait-il, que le roi de Babylone tourne et retourne dans sa poêle ; mais je sais aussi qu'il s'y trouve plus d'une Suzanne qui, par l'éclat de sa pudicité, tresse une couronne à son époux*. Quant à moi, je tressaille de joie d'y avoir rencontré, avec Daniel, Ananias, Azarias et Misaël *. » C'étaient les quatre amis que je viens de désigner.

Le nom de Mélanie intervenait à chaque instant dans les entretiens de l'Église domestique, et parce que presque tous les fidèles de l'Aventin l'avaient connue, et parce que la plupart de ces familles étaient alliées à la sienne. Le récit de ses lointains pèlerinages, où elle déployait un rare courage avec une libéralité plus rare encore, avait fait oublier sa faute ; d'ailleurs son fils Publicola, grandi sous la tutelle du préteur de la ville, était devenu homme, et, sans rancune contre la religion qui l'avait privé de sa mère, il allait épouser une femme chrétienne. On s'extasiait donc, en pleine sûreté de conscience , sur les aventures de Mélanie, dont plus d'une pieuse matrone enviait le sort. Inspiré par une vieille aflection pour la noble Romaine, Jérôme la proclamait une sainte, une autre Thècle, comparant ses mérites à ceux de la fille spirituelle de Saint-Paul ^ :

1 . O quam multi sunt senes et judices Israël, quos rex Babylonius frigit in sartagine sua! Quam multœ Suzannœ quse candore pudiciti» sponso serta componunt ! Hieron., Ep. ad Princip»^ 12, t. H, p. 682.

2. Quum in Babylone invenitur Daniel, Ananias, Azarias, Misael. flieron., Ibid, •

3. Tanto virtutum prœcipueque humilitatis fuit miraculo, ut Thecl» nomen acceperit. Hieron., Chron,^ ann. 375.

f$4 SAINT JÉRÔME.

e'eft ^m ces termes .entk>usjastes q^'i) avait {wlé 4ç e^te femme étrange 4ai^ s^ chronique publié^ k Cw^ st^ntinople.

La vie de Mélaoie, «ffectivemei>t,yavait été, depws soû départ furtif de Rome, qu'une Iwgue suite de ^gues, d'héroïques dévouements, de traits d'audace^ peîae croyables. Débarquée en Egypte à la veille d'tiAç persécution ordonnée par Valens conia^e les catholiques^ elle y avait pris part en vaillante chrétienne. Rufin, qui était allé la rejoindre après avoir quitté AquUée, M s'était fait son compagnon de pèlerinage*, l'avait condélite dans les monastères de Nitrie et de la Thébaïde, que Mélanie avait parcourus, conversant avec les plus fameux solitaires, et laissant dans chaque cellule les marques d'une générosité presque royale ^ . 3e;siiiamense^ revenus, que son intendant lui faisait passer outre-mer, m suffirent pas longtemps à ses charités, et de temp§ à autre elle faisait mettre en vente quelque lw?ij><eaju de ^on patrimoine : c'est ainsi qu'on avait de ses nou^ velles ^n Occident. Vers l'année 365, l'empereur Valens, mécontent des solitaires d'jÈgypte, qui ne voulaient pas adopter ses formulaires ariens, envoya des soldats dans le désert pour eq expulser ceux qui s'opimâireraient à rester catholiques. J^a plupart 1^ firent, et, chassés de leurs pauvres demeures à coups d'épéeou de javelines, ils se dispersèrent dans les parties les moins accessibles de ces grandes solitudes, au

i. Vite apirkalis cooaes. Paul., Ep, iQ.

2. Pallad., HisL Laus,y c. 33. et seqq. — Hieron., ^p. 5, p. ^.

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mm^ d'y lUQurir dç faim ; mais Tingénieu^e ch^'ité ^ ^d^s p^rv^î^ .à les y retrouver : on leur faisait porter des vivres en cachette, .et Mélanie dépensa pour cette sainte entreprise des sommes énormes. Les auteurs de sa Vie nous disent qu'elle nom'rit jusqu'à cinq mille personnes pendant trois jours *. L'incjignation des jçathoUqugs ét^it au comble, de même que le fanatisme 4ju p^ti aaîen, et d^s troubles populaires ^.gitèrent la f}^§ d'Alexauidrie^. Arrêtée dans une émeute, Mélaniç fut conduite devant le préfet, qui la ^l'elâcha ^

iCepe^dant les plus qualifiés parmi les solitaires de IVitri^ et les plus fermes aussi dans leur foi avaient été ^s au? fers, et, comme leur présence en Egypte encoups^g§ait la résistance, Tempereur ordonna qu'ils fussent jtraiwféfés à Dio-Césarée, en Palestine, où$e trouvaient 4éjà plusieurs évoques exilés. Au nombre des solitaires gu ^QS prêtres qui fiaient être ainsi transportés figufVjtie^t deux hommes bien connus en Occident, cet A;nmonius et cet Isidore qu'on avait vus à Rome, vers le jtec^ps où commencent nos récits, accomp^gignant l'évêque Athan^e dans sa fuite, et visitant en hôte§ et en ^amis la maison d'Albine. Mélanie, durapt ses CQurseç à travers l'Egypte, avait été l'objet de leur sollicitude ainsi que des prévenances d'Athanase, mort depuis quelques années. Ils étaient vieqx maintenant, du moins Ammonius, et décidés Tun et l'autre à mourir

f, Pei triduum quioque' millia monachorum latentium panibus suis pavit. Paulin., Ep. 10. -- Cf. Pall^d., Hist, Laos,, c. 33.

%, Proçes^i^t ^payidC) cupida passianls, tracturos anteyolaos a(d judicem qui, confusus vjeocratjope prjpse^tis.... P^ulip., Pp. ^0.

pour la foi consubstantialiste. Isidore, grand-hospitalier d'Alexandrie sous Athanase, venait d'être dépouillé de sa charge; Ammonius, redevenu moine et abbé de Nitrie, montrait en signe de gloire monastique la place d'une oreille qu'il s'était coupée autrefois pour échapper au danger d'être évêque. Menacé de se voir ordonner de force par ses supérieurs ecclésiastiques, tant on faisait cas de ses vertus, il s'était infligé volontairement cette mutilation, qui, d'après les canons, le rendait impropre au suprême sacerdoce *.

Quand la troupe des captifs partit, Mélanie ne voulut abandonner ni les deux saints personnages ni leurs compagnons de martyre, et courut elle-même les attendre à Dio-Césarée. Installée obscurément dans un coin de l'ancienne ville d'HérodeÀntipas, aujourd'hui métropole de la Galilée romaine, elle pourvoyait à la nourriture de ses chers prisonniers, s'introduisant chaque jour dans leur prison, sous le déguisement d'une esclave *. Ses fréquentes visites et les sommes considérables qu'elle distribuait éveillèrent l'attention des officiers de la geôle, qui la dénoncèrent au gouverneur comme un agent des ennemis du prince, en état de révolte contre ses ordres. Elle fut jetée à son tour dans un cachot, et on fit main basse sur son argent. La courageuse femme ne faiblit pas. Du fond de sa prison,

1. Inter qnos etiam senem Ammonium unam habentem auriculam. Pallad., Hist, Laus., 33. — Cum aliquando capiendus esset ut episcopus ordinaretur.... abscissa sibi auricula : h Abite, inquit.... Integri enim corporis sacerdotem constitui oportet. » Sozom., VI, 3.

2. Benedicta tune illa, suropt& veste servili, circa vespeitinas horas, omnia eis vitse necessaria afferebat. Pallad., Hist» Laus,^ c. 33.

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