LIVRE IV
elle adressa au magistrat une lettre qui était conçue à peu près en ces termes : « Prends bien garde, clarissime président, de te laisser abuser, et c'est ce qu'on court risque de faire quand on juge de la réalité p»r l'apparence. Tu me prends pour une pauvre femme , parce que mes habits sont ceux d'une esclave ; mais je puis, s'il me plaît, revêtir ceux d'une matrone *. Servante du Christ devant l'Église, je reprends mon rang devant les hommes : sache donc que je suis noble et patricienne. » Elle détaillait alors complaisammenl sa généalogie et celle de son mari , remplies toutes deux de consuls, de préfets du prétoire, de préfets de Rome, et elle ajoutait : « J'ai voulu, homme très-illustre, te faire passer cet avis charitable, afin que tu apprécies par toi-même si les menaces peuvent m'effrayer, et si lu n'aurais pas plus tard à te repentir d'avoir touché à ma personne ou à mon bien ^ . »
Le gouverneur profita de l'avis : la famille de Mélanie était puissante et connue dans tout le monde romain. Déjà alarmé de ce qu'il avait fait , nonseulement il ordonna qu'elle fût rendue à la liberté, mais il la combla d'honneurs et voulut qu'on fermât l'œil sur ses visites aux prisonniers. La fière Romaine triomphait. « Vous voyez qu'un grand nom sert à quelque chose, disait-elle en riant à ses amis; on le lance comme un épervier ou un chien sur l'animal qui
1. Ne ergo me ob vilitatem prœsentis habitus contemnendam putaveris, quia facile extollere, si velim, me ppssum. Pallad., Laus.^ c. 33.
2. Atque ideo ne fortasse ignorans, periculum aliquod aut crimen incurras, ista tibi mandavi. Pallad., Laus,, 1. c.
4S8 SAINT JÉftOME.
veut votfô riirire^, et c'est à celtri-Ià de se défëiiâtê \ )V Pour fe moment, en 3Ô3, Mélanie était sous la màîn dé Rufin, qui avait fixé près d'elle son domicile à lérusalem *. Avec !a volonté froide et patiente qui distinguait le prêtre d'Aquilée, il avait su enchaîner ïés élanâf passîoitoés et trop souvent irréfléchis qui gâtaient ses grandes qualités. ïis fondèrent ensemble dans ïa cité sainte deux couvents, l'un d'hommes et l'autre de femmes, où Jérôme plus tard les retrouva. Celui dé Rufin était situé sur le mont des Oliviers, du côté de la ville, et fut bientôt peuplé de moines ^ Là commu-" nauté de l'Aven tin applaudissait à ces suôcès, et Jérôme tout fe premier * : il ne se doutait pas que ce couvent des Oliviers serait un jour une citadelle redoutable dressée contré ses plu's chers amis et contre lui-même.
Hors de l'Église domestique Comme au dedans, l'attention se portait alors particulièrementsur h famille de Paula, à qui la destinée réservait le premier rôfé dans les aventures religieuses de Roriie. J'ai dît rfân's' ces récits mêmes quels étaient l'immense fortûtfe et lé rang de cette maison, qui remontait d^un éôté àûi Scipions et aux Gfacques, de l'autre aux l'ôis demi-
1. Interdnm enim necesse est adversiis im]»radentes hœc agi^et vehrtl accipitre vel cane, contra eos arrogantia uti, quae congrue tempore superbes comprehensura, imitatur. Pallad., Laus.^ c. 33.
2. Frater Rufinus.... cum sancta Melania ab ^Egypte Jerosolymam venisse narratur. Hieron., Èp. 3, p. 4. — Pallad., ïmus,, 1. c.
3. In cellulis meis, in monte Oliveti. Rufin .^ Apolog, ii, ap. Bieron., p. 420. — Pallad., Laus., c. 118.