LIVRE W. 49a
dénigrement de ses ministres. Il lui était échappé de dire, en exaltant la virginité, qu'une vierge, épouse de Jésus, était la belle-fille de Dieu : on cria au blasphème. Il s'était servi dans ces matières délicates de certaines expressions énergiques qu'admettait d'ailleurs la langue latine : on cria à l'indécence et presque à l'obscénité, et Rufin se fit plus tard l'écho de ces calomnies misérables ^
Jérôme, transporté d'indignation, voulait répondre et prendre ses ennemis corps à corps, et qu'eùt-il donc fait alors? Ses amis l'arrêtèrent. « Marcella, dit-il, eût voulu mettre sa main sur ma bouche pour m' empêcher de parler. — Quoi! lui reprochait-il doucement, il ne me sera pas permis de dire ce que les auti'es ne rougissent pas de faire * ! » Ce qui l'irritait par-dessus tout, c'était de voir des gens obscurs auxquels il n'avait jamais pensé, tempêter plus fort que tout le monde, et se prétendre diffamés dans ses portraits, et cela pour se mettre eux-mêmes en scène comme des martyrs. De ce nombre était un certain Onasus de Ségeste, avocat riche, mais ignare et d'une laideur repoussante. « Que me veut donc cet homme? écrivait Jérôme à Marcella. Je ne puis parler d'aucun vice, d'aucune sottise, d'aucune
1. Pvimo illas ipsas vivgines de qiiwum virtute wribere videbatur, infamat... Dicit et mille alia de his probi a graviers.... Alîa quoque ingerit obscœna quamplurima. Ruf., ApoL ii, ap. Hieron., p. 414.
2. Scio te, quum ista legeris, rugarc frontem, et libertatem meam rursum seminarlum timere rixarum; ac meuni, si fieripotest, os digito velle comprimere : neaudeam dicere, quai alii facere non erubescunt. Hieron., Ep. 25, p. 62.
difformité, qu'il ne les prenne pour lui. Il est éloquent comme on sait : je parle d'un sot, et il se plaint! Je parle d'un prêtre débauché: il est laïque, et il se plaint! Je parle d'un moine qui mendie et dérobe : il est riche, et il se plaint! Je parle enfin d'un homme ridicule par la forme hideuse de son nez : il se croit beau, et il se plaint ! Je ne pourrai plus rire de rien au monde, ni des larves, ni des hiboux, ni des monstres du Nil : j'offenserais Onasus de Ségeste ! * »
L'approbation de Damase dans cette lutte lui donnait du courage, et il aimait à couvrir ses doctrines d'une si haute garantie près des vrais chrétiens ; mais il éprouvait parfois une appréhension involontaire en songeant à son cher troupeau de l'Aventin, qui pouvait ressentir quelque jour le contre-coup de ses propres misères. On retrouve dans une de ses lettres la trace de cette douce et fraternelle préoccupation. « Adieu, dit-il à une de ses pieuses correspondantes, je salue avec toi Blésille, Eustochium, la vierge Félicienne, tout le chœur des autres vierges, et votre église domestique, pour qui je tremble, alors même que je n'aperçois pour elle aucun danger*. »
1. Piacet mihi de larvis, de noctua, de bubons, de Niliacis ridere portentis : quidquid dictum fuerit, in te dictum putas.lHieron., Ep, 26, p. 63.
2. Saluta Blesillam et Eustochium, tirunculas nostras ; saluta Felicianam vere carnis et spiritus yirginitate felicem ; saluta reliquum castitatis chorum et domesticam tuam ecclesiam, cui omnia etiam quas tuta sunc timeo. Hieron,, Ep. ad Paul,^ t. n, p. 710.