LIVRE IV
des idolâtres, afin de les mieux écraser*. Révoltée de tant d'injustice et sure de sa conscience, Paula brava ces indignes clameurs, et son projet de départ, jusqu'alors incertain, fut irrévocablement arrêlé. Un de leurs ennemis poussa même Taudace jusqu'à affirmer publiquement, de vive voix ou dans un libelle (on ne sait pas bien lequel des deux), les diffamations qui se chuchotaient à voix basse. Jérôme le traîna devant les juges, pour qu'il produisît ses preuves ou subît la peine portée par la loi contre les calomniateurs. Mis à la question, le misérable renia ce qu'il avait dit ou écrit, et rendit pleine justice à ses victimes *. Toutefois le désaveu public de l'imposteur ne fit pas tomber l'imposture, qui continua de circuler, et que beaucoup de gens, indifférents ou jaloux, persistèrent à considérer comme un fait avéré. Jérôme sentit qu'il n'y avait plus là une simple question de vérité ou de mensonge, mais un parti pris , une conjuration formée pour le perdre, lui et ses amis, ou le forcer de quitter Rome. Seul, il aurait lutté sans hésitation, car son caractère n'était pas de ceux qui reculent devant l'attaque; mais il avait à ménager des femmes et l'Église domestique, qui pouvait crouler sous sa chute : il résolut de partir.
Sept mois environ s'étaient écoulés depuis la mort de Damase, quand, résolu de secouer la poussière de
1. PharissBorum senatus... quasi indicto sibi praelio doctrinarum, adversum me conjuravit. Hieron., Prœfat. Didym,^ de Spirit. sanct,
2. Idem ipse homo fatetur insontem, qui dudumnoxium loquebatur.... tormenta... Hieron., Ep, 28, p. 7.
ses pieds contre la « Babylone romaine , la courtisane empourprée de l'Apocalypse, » il dit adieu au troupeau iidèle dur mont Aven tin. On était alors au mois d'août, saison des vents étésiens, dont la direction favorise les navigateurs qui vont d'Occident en Orient*. Arrivé à Rome dans l'automne de 382, il y avait passé un peu moins de trois ans. Un prêtre romain nommé Vincentius, plusieurs moines ses partisans et son frère Paulinien, qu'il avait appelé près de lui du vivant du pape Damase, voulurent le suivre en Syrie, ou il retournait, et lorsqu'il sortit de la ville, une troupe d'amis et de réformateurs sincères, qui pleuraient la tentative abandonnée, l'accompagna jusqu'au port du Tibre, où il devait s'embarquer ^ Au moment de monter sur le navire, et pendant les derniers préparatifs, il se retira à l'écart pour se recueillir, et se mit à fondre en larmes ^ Prenant enfin une plume, il traça, pour sa chère Église domestique, une lettre d'adieux qu'il adressa à la grave matrone Asella, qui par son âge et son caractère imposait le respect à la haine elle-même.
« Chère dame Asella*, lui écrit-il, si j'avais à te remercier ici, mon embarras serait grand, car Dieu seul peut récompenser dignement ta sainte âme de
4. Mense Auguste, flantibus etesiis. Hieron., in Ruf, m, p. 459.
2. Cum sancto Vincentio presbytère, et adolescente fratre, et aliis monachis... navim in Romano Portu securus ascendi... maxima sanctorum frequentia prosequente. Hieron., ibid.
3. Quum jam navem conscenderem, raptim flens dolensque... Hieron., Ep. 28, p. 67.