LIVRE II
Jérôme et ses compagnons se trouvèrent donc, à leur arrivée en Orient, enrôlés de fait dans une Église que les Orientaux regardaient comme schismatique. 11 fut ébloui tout d'abord par ce foyer de lumières chrétiennes que renfermait alors cette moitié de la chrétienté et près duquel l'autre ne semblait que ténèbres. Les deux Apollinaris de Laodicée dominaient alors en Syrie par l'éclat du mérite uni au courage : le père avait été grammairien et poëte, et le fils, de rhéteur éloquent était devenu évêque. Quand fut rendu le décret de Julien qui interdisait aux professeurs chrétiens l'enseignement des lettres profanes % afin que la pureté de leur foi, osait-on bien dire, restât à l'abri de tout péril, Apollinaris le père mit une partie de l'Ancien Testament en centon homérique, et, grâce à ce subterfuge hardi, il offrit à la jeunesse chrétienne la substance du poëte des poètes, en dépit d'une loi abominable qu'avait pu seule inspirer et dicter la haine clairvoyante d'un apostat*. Apollinaris le fils, de son côté, consacra sa vaste science, tour à tour subtile et profonde, à l'exégèse évangélique, et tout l'Orient voutut entendre ses brillants mais hardis commentaires sur l'essence des mystères chrétiens. Jérôme, qui se fit son élève, l'admira sans embrasser des doctrines qui lui parurent
1. Vetuit ne Christiani gentilium disciplinis instruerentur. Sozom., v, 17. Julien avait rhabitude de dire : « Nostri sunt sermones, nostruoi que grœcari, quippe qui Deos colimus. » Greg. Nazian., Orat. in Julian.
2. Ad exemplar poematis Homeri veterem Hebrseovum historiam carminé heroico conscripsit... Comœdias quoque composuit, fabulis Menandri similes, itemque tragœdias Euripidis, et lyricos versus Pindari imitatione adnmbravît... argumentis e sanctis litteris depromptis. Sozom, v, 18.
douteuses, et conduisirent en effet le savant maître à Thérésie ; mais il puisa du moins à son enseignement le goût de l'interprétation symbolique , si bien adaptée à sa vive imagination ^
Dans l'enivrement de ces nouveautés, Jérôme semblait avoir oublié le but de son voyage, lorsqu'un incident l'y ramena. Évagre l'ayant un jour conduit à trente milles d'Antioche, au bourg de Maronie, dont il était propriétaire, ils visitèrent ensemble un vieillard nommé Malchus, qui vivait près de là, absolument seul, dans un endroit tout à fait sauvage ^ Enlevé autrefois par une bande d'Arabes scénites avec un convoi de marchands de la vallée de l'Oronte, il avait été entraîné au fond d'un désert et condamné par les brigands, ses maîtres, à la garde de leurs troupeaux ^. Perdu dans des solitudes sans fin, et désespérant de revoir jamais sa patrie, il appelait la mort à grands cris, quand une femme, sa compagne de captivité % lui parla de Dieu et fit rentrer le calme dans son âme. II l'écouta et l'aima : tous deux vécurent l'un près de l'autre quelque temps comme des solitaires chrétiens, et parvinrent à se sauver ensemble. La femme entra dans un couvent de vierges % et Malchus, revenu en Syrie, ne voulut