LIVRE ir
trouvaient les églises et un service ecclésiastique régulier. La seconde zone était celle des reclus, qui habitaient des cellules isolées, quelquefois à deux ou trois, la plupart du temps seuls, et vivaient libres de toute règle, livrés à l'indépendance absolue de l'inspiration \ Plus avancée vers l'est et moins arrosée, cette partie du désert offrait à ses habitants des labeurs plus rudes et une solitude plus austère. En poussant encore vers Test, on entrait dans la dernière zone, formée de sables nus et de montagnes pelées, demeure torride des bêtes féroces et des serpents, où les cavernes et le bord des sources étaient infestés de scorpions *. C'était la région des anachorètes ou ermites dispersés et séquestrés de tout contact humain ^ : c'était aussi celle des austérités prodigieuses et des grandes hallucinations. Malheur à qui s'y hasardait sans une force d'âme et de corps à toute épreuve! Parmi ses habitants, les uns passaient jusqu'à trente années dans une cellule sans en franchir le seuil, sans voir une créature humaine et sans parler ; d'autres se faisaient des demeures au fond de citernes desséchées d'où ils ne pouvaient plus sortir, et où on leur jetait de temps en temps quelques
1. fli bini vel terni, uec multo plures simul habitant, suo arbitratu ac ditione viventes; et de eo quod laboraverint in médium partes conférant, ut habeant alimenta communia. Hieron., Ep. 18, p. 43. — Ipsi partira antris solitariis et ad terram stratis rudibusque cubilibus delectantur, a domibus abhorrent. Gregor. Naz., ad Hellen.
2. Scorpionum, tantum socius et ferarum. Hieron., Ep. 18, p. 30.
3. Anachoretse qui soli habitant per déserta; et ab eo quod procul ab hominibus recesserint nuncupantur. Hieron., Ep. 18, p. 43. — Alii, ferarum ritu, parvis angustisque domiciliis inclusi, nec mortalis quidem cujusquam vultum inspiciunt... Greg. Naz., ad Hellen.
figues et du pain d'orge; d'autres enfin, privés de toute assistance et de tout voisinage , erraient sur les montagnes, sans gîte ni nourriture, à la merci du hasard *. On les nommait les paissants % par assimilation aux animaux sauvages, qui vont chercher l'herbe où elle croît : c'étaient les enfants perdus du désert. Un père de l'église syrienne recommandait aux cénobites d'écarter avec soin toute tentation de ce genre, et de ne se point exposer témérairement « à l'horreur du désert, aux dangers de la faim, aux bêtes, aux démons, à leurs propres inquiétudes enfin, » qui n'étaient pas le moindre péril de l'isolement absolu ^ Ces sages conseils n'arrêtaient pas toujours des imaginations aventureuses, exaltées par les abstinences, et avides de savourer jusqu'à la lie ce que la solitude offrait de plus émouvant et l'abandon de plus amer.
Et qu'on ne croie pas qu'en dehors de ces étranges défis à la nature, la vie monastique fût réprouvée en Orient par les hommes calmes et sensés. Loin de là : on y voyait un moyen de retremper les forces de l'âme.
1. Hieron., in Pelag,, 1. i, passim. — In scopulis, etrupibus, in profundis ac reconditis cavernis, mediisque pluviis... Alii hibernis nivibus impetiti, qiiadraginta dies totidemque noctes, velut arbores quœdam, perstant, corde e terra migrantes. Greg. Naz., de Calam, anim, suœ. ap. Baron, ann. 363, 111.