CHANGEMENT DE MINISTÈRE
Toutes ces marques d'estime étaient bien faites pour inspirer au consul de New-York un légitime orgueil; mais il ne pouvait se dissimuler que, s'il était plus que jamais aimé et considéré en Amérique, sa situation vis-à-vis de son gouvernement allait complètement changer. Non seulement il commençait à perdre au ministère de la Marine cette influence que la bienveillance du maréchal de Castries lui avait assurée pendant quelques années, mais sa position même semblait menacée parle résultat des événements politiques qui s'accomplissaient alors en France.
On sait que la réunion des notables avait amené la chute de Galonné, et l'entrée aux affaires de Brienne. Ce changement ne s'était pas accompli sans de nombreux tiraillements. Il y avait, en effet, du temps 'de Galonné, deux camps bien tranchés dans le ministère : le parti de la Reine dont Breteuil était l'âme, d'un côté; de l'autre, les amis de Necker : le maréchal de Gastries avec Montmorin et Lamoignon. Ges derniers avaient espéré vainement ramener aux affaires le banquier gène-
intéressant de William-Hepworth Dixon : The white conquest. Londres, iSyS. La traduction en a paru dans le Tour du inonde, t. XXXII, p. 170 et s. Voir aussi la Kevue Britannique d'août 1875.
INQUI ETU DES I4I
vois ; Breteuil l'avait emporté. Le maréchal de Castries avait néanmoins conservé son portefeuille; mais amoindri, mécontent, il n'attendait pour se retirer qu'un prétexte que la morgue de Brienne ne tarda pas à lui fournir.
On a vu que les relations de Crèvecœur avec le baron de Breteuil étaient de fort ancienne date, mais elles avaient dû se refroidir sensiblement depuis la haute faveur dont l'avait honoré le maréchal de Castries; puis, nous l'avons dit, Breteuil était l'homme de la Reine, et la Reine aimait assez peu l'Amérique et les Américains ' ; elle ne pouvait oublier que c'était de la guerre d'Amérique que datait ce souffle révolutionnaire que l'on sentait grandir tous les jours, et qui bientôt allait renverser la monarchie.
Crèvecœur fut donc très inquiet lorsqu'il apprit qu'au mois d'août 1787 le ministre de la Marine avait donné sa démission ; et ce n'était pas sans quelque raison. Encouragé dans sa très honorable
I. Voir les Mémoires de M'"^ Campan, au sujet de l'audience particulière refusée par la Reine au comte de Moustier, nommé ministre de France aux États-Unis. — « Elle me dit de lui souhaiter un bon voyage, mais qu'il n'y avait Cjue les cabinets des ministres qui pussent avoir des choses particulières à lui dire, puisqu'il allait dans un pays où le nom de roi et celui de reine devaient être hais. » (Tome II, 3i.)