MONROE
Crèvecœur, dans sa correspondance, était loin d'être aussi hardi. Même après le 9 thermidor, il a bien de la peine à se rassurer, et garde longtemps encore la prudente réserve dont il s'est fait une habitude. Ce qui l'occupe le plus, ce sont les bruits qui courent sur le remplacement de Morris comme ministre des Etats-Unis. Au mois de janvier, on avait parlé pour ce poste de M. Bingham, de Philadelphie, ou de M. Pinkney, ministre à Londres, puis de Jefferson', ce que Crèvecœur aurait vu avec beaucoup de satisfaction, mais dont il douta toujours, connaissant la prudence extrême du personnage. A la fin de juillet il apprend la nomination de Monroë-, et aussitôt il bâtit mille projets sur les bons rapports qu'il ne peut manquer d'entretenir avec le nouveau représentant des Etats-Unis. C'est en effet
1 . Ces nouvelles étaient colportées par un officier américain, le major Jackson, alors à Paris. Morris en parle avec quelque amertume dans une lettre à Washington du i3 mars 1794 [Ménwrial).
2. Ce fut seulement le 28 mai, et sur une demande expresse du gouvernement français, que Washington signa la nomination du colonel Monroë en remplacement de Morris. La Convention avait réclamé le rappel de ce dernier, à la suite de la mesure dont avait été frappé Genêt, notre ministre en Amérique, dont le président des Etats-Unis avait provoqué le renvoi.
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une vieille connaissance pour lui comme pour Otto, et M"^^ Otto est l'amie intime de sa femme.
Enfin Monroë arrive, et le 14 août il est reçu avec cordialité par la Convention. Crèvecœur et Otto le voient souvent. Le ministre américain ne parle pas français ; ni lui ni son secrétaire ne sont au courant de la situation politique, et ils sont très heureux de trouver pour les guider des amis obligeants. Crèvecœur se multiplie pour conquérir les bonnes grâces du diplomate ; il lui cherche une maison de campagne ; il surveille la confection d'un drapeau américain destiné à être arboré sur la légation , d'un autre aussi qui doit être placé sur la voiture du ministre, oii sont peintes en outre les armes du Congrès. La Convention avait décidé que, pour symboliser l'alliance des deux républiques, le drapeau américain serait uni au drapeau français dans la salle de ses séances. Le 1 1 septembre 1794, le capitaine Bernery apporte de la part de Monroë cet étendard symbolique, prononce un discours et reçoit l'accolade fraternelle. C'est encore Crèvecœur qui a commandé cette nouvelle bannière, « et elle est vraiment magnifique , dit-il : quatorze pieds sur sept; quinze étoiles brillantes et superbes, et tout cela en soie I »
DESAPPOINTEMENT 20I
Monroë est naturellement ravi de tous ces services; émerveillé du bon accueil qu'il reçoit à Paris , il boit à longs traits la coupe de la popularité; mais, comme tout bon démocrate, il a en même temps une peur affreuse de se compromettre. Aussi, lorsque Crévecœur, croyant avoir suffisamment mérité ses bonnes grâces, lui fait * quelques ouvertures timides sur son désir d'obtenir une mission, prétexte honnête qui lui permette de colorer son départ, Monroë se montre très froid et coupe court à toute nouvelle démarche. C'est le 19 septembre 1794 que Crèvecœur annonce assez tristement à son fils la perte d'un espoir si longtemps caressé. Sa correspondance cesse alors brusquement, et quelques jours après il part pour Caen, où sa fille l'avait précédé.
Aprèsde si terribles épreuves, il n'y avait plus de place pour de chétifs dissentiments de famille. On était heureux, presque étonné de se retrouver. M. de Crévecœur, le père, avait du reste assez tranquillement passé les mauvais jours : retiré à Pierrepont, il avait, avec bien d'autres, eu à supporter la disette et le manque d'argent ; mais en somme il avait vécu, comme disait Sieyés, et il avait réussi à conserver sa terre, qu'il aimait presque autant que la vie. Le reste de la famille avait