CHAPITRE II
Crèvecœur passe dans les colonies anglaises. Ses travaux d'arpentage. Le nom de Saint John. Il se rapproche des habitations. Shippenburg. Apprentissage agricole. Sa naturalisation. Son mariage. Le révérend Têtard. Greycourt et Pine-hill. Naissance des enfants. Vie du cultivateur américain. L'établissement. La Frolick. Tableaux divers : la chute de neige, l'hiver, l'hospitalité.
On a vu que Crèvecœur, après la défaite des Français, n'avait pas quitté l'Amérique avec ses compagnons d'armes. Il ne resta cependant pas en Canada; d'après une lettre de M, de Lotbinière' déjà citée au chapitre précédent, il gagna
I . Chartier marquis de Lotbinière. Dans la note du chap. I^'', nous n'avons pu donner de détails sur ce personnage au sujet duquel la correspondance diplomatique nous a fourni quelques renseignements. C'était un Canadien qui avait passé en Angleterre à la suite de la perte de notre colonie; il y jouissait d'une pension de 12,000 livres qui lui avait été accordée par le gouvernement anglais comme compensation de plusieurs seigneuries dont il avait été dépossédé. Lors de la guerre de l'indépendance américaine, il quitta l'Angleterre et vint offrir ses services au gouvernement français. Nous ne savons quelle fut la nature de ces services; nous pouvons dire seulement qu'il reçut en récompense le titre de marquis et une pension
l8 LE NOM DE SAINT JOHN
le haut de la rivière d'Hudson, dans la colonie de New-York. C'est alors qu'il commença à se faire appeler Saint-John. Ce nom de physionomie anglaise (qui n'était que la traduction amplifiée de son nom patronymique) ainsi que sa connaissance de la langue lui permirent de cacher sa nationalité et la part qu'il avait prise à la dernière guerre. On comprend que pour un jeune homme de vingtcinq ans qui cherchait à utiliser ses talents et son intelligence, il était tout au moins inutile et eût peut-être été dangereux de se dire Français, officier et noble.
Dans ce pays nouveau, couvert encore d'immenses forêts, oia la propriété commençait à peine à s'établir, une occupation honorable s'offrait à tout homme actif, sachant se servir d'un niveau et d'une chaîne. Crèvecœur, déjà rompu aux grands travaux topographiques, jeune, robuste et habitué
de i,20o livres. Depuis la paix, il ne cessa de réclamer l'intervention du gouvernement pour lui faire obtenir la restitution de ses terres d'Amérique qui, par suite de la fixation des frontières, se trouvaient faire partie du territoire des Etats-Unis. Il se rendit à New-York en 1787, pour suivre cette affaire qui, croyons-nous, ne reçut pas une solution favorable. Sa pension de 1,200 livres fut supprimée en 1789. (Archives des Affaires étrangères, Correspondance diplomatique desEtats-Unis, 23 mai et 9 juillet 1783, 1^'^ janvier 1785, 21 juillet 1787, 17 novembre 1789.)