SARCELLES
Bientôt les événements se pressent : l'armée autrichienne n'est plus qu'à seize lieues de Munich, et, le 12 avril, M. Otto fait partir sa femme et sa fille, que Crèvecœur accompagne. Il écrit en route à son fils Louis :
Otto s'apprête aussi à se rendre à Augsbourg et de là à Sellingue sur le Danube, deux jours après que le Roi et sa famille auront quitté Munich. L'Empereur, auquel Otto a envoyé la déclaration de guerre de l'Autriche, est en route pour Strasbourg, d'où il doit se rendre à Donauwerth '. Là, Otto doit le voir et lui donner les informations qu'il possède, aussi bien que les cartes et itinéraires qu'il s'est procurés en Bavière et ailleurs.
Après onze jours d'un voyage fatigant qui « ébranla beaucoup sa vieille tête » , Crèvecœur arrivait à Paris et allait se reposer à Lesches. Au mois d'août, il s'installe à Sarcelles, dans une charmante habitation que M. Otto venait d'acquérir. Ses lettres sont pleines de descriptions enthousiastes de ce joli séjour; il s'occupe avec une ardeur et une activité surprenantes des arrange-
I. C'est le 12 avril au soir que Napoléon apprit le mouvement des Autrichiens. Il partit dans la nuit et était à Donauwerth le 1 7 au matin. (Thiers, tome X, p. 12 5.)
ments, des plantations surtout, que l'on a eu soin de confier à l'expérience consommée du cultivateur américain. La situation de Sarcelles avait du reste pour lui un charme tout particulier. Il se trouvait là dans cette ravissante vallée de Montmorency, qui lui rappelait tant d'heureux jours passés auprès de sa vieille amie, M"^^d'Houdetot. A Sarcelles même, il revoyait de bien anciennes connaissances.
Hier (écrit-il '), j'aperçois au milieu de la cour un homme d'une apparence vieillotte et tant soit peu voûté, au visage plat, à la physionomie austère, qui était entré sans parler a personne. Cependant, à la vue d'un ruban rouge et d'un habit de drap fin, je le considère attentivement et je m'en approche à pas lents, sans pouvoir me rappeler avoir jamais vu cette figure. Mais bientôt, à certain mouvement ou plutôt au pincement sucré de ses lèvres, je reconnais le grave et froid sénateur Volney, celui qu'à l'époque de mes beaux jours j'avais présenté à M'"^ d'Houdetot et aux académiciens d'Alembert, Morellet, Marmontel; celui qu'au moment le plus terrible de la Révolution ^
1. Nous ignorons la date exacte de cette lettre dont nous n'avons que la minute, mais il est certain qu'elle est de l'automne de 1809.
2. Ce n'est pas précisément « au moment le plus terrible de la Révolution » que Volney partit pour l'Amérique : ce fut seulement à la fin de mai lygS qu'il reçut l'autorisation du Comité de salut public ; mais, d'après les détails curieux et
j'avais osé recommander au Président des Etats-Unis, le général Washington.
Un abord glacial, un mouvement de tête assez insignifiant, tel fut le rapprochement mesuré de deux personnes jadis intimement liées K.. Il y avait longtemps que je n'avais réprimé avec autant de soin l'expansion spontanée du cœur, l'effusion involontaire que l'on ressent ordinairement à la vue inespérée d'un ancien ami 2...
Je propose à M. le sénateur d'entrer dans le salon ; arrivant de Paris, il me dit préférer la promenade; à pas lents et comptés, nous faisons donc plusieurs fois le tour du petit parc... .
inédits recueillis par M. Masson [le Département des Affaires étrangères, ]). 33i), le ministre Deforgues avait, en octobre 1793, proposé de lui donner une mission aux Etats-Unis. Cette proposition n'eut pas de suite; mais ce fut peut-être alors que Crèvecœur remit à Volney la lettre de recommandation pour Washington.
1. Les détails nous manquent complètement sur les débuts de cette liaison qui, d'après ce qui est dit ci-dessus, remontait à une époque antérieure à la Révolution.
2. Volney, dans son Tableau des Etats-Unis , dont la première édition parut en i8o3, avait traité un peu sévèrement le Cultivateur américain. Parlant des désastres de la colonie française de Gallipoli : « Il y a, dit-il, un peu loin de là au bonheur poétique chanté par le Cultivateur américain » (ici il cite un autre écrivain) ; « si les faiseurs de pareils romans pouvaient s'entendre panégyriser sur place, sûrement ils se dégoiàteraient de ce banal talent de rhétorique (p. 391).» Crèvecœur ne pouvait être très bien disposé pour celui qui avait écrit ces lignes amères et injustes. [Y o'ir Bibliographie.)
La froideur de Volney l'exaspère, il le compare à une momie. Il ajoute :
L'ayant enfin reconduit jusqu'à notre grande porte, qui est placée vis-à-vis de l'une de celles de son parc', il m'invita à le suivre... Rien de plus doux, de plus propre que ses allées. — « Excepté le corps de logis que j'ai fait rafraîchir, me dit-il, et quelques parties de mes basses-cours, tout le reste est de ma création : disposition du terrain, culture, plantations, jardins... Je n'ai de goût que pour ce qui est utile, propre et commode, le reste n'est que whims^. •>■> (Il parle très bien l'anglais.) « Au moyen d'un taraud, je suis parvenu à connaître parfaitement la topographie inférieure de cette propriété 3... >,
Volney l'entretient ensuite de ses procédés de
1. « Volney, dit J.-F. Bodin [Recherches sur l'Anjou, 2 vol. in-8°, 1822-1823, tome II, p. 412), avait repris avec tant d'ardeur ses travaux de cabinet qu''il s'aperçut bientôt que sa santé en était altérée; il voulut, pour les tempérer, les partager avec ceux de l'agriculture... Il acheta une propriété rurale à Sarcelles, à quatre lieues de Paris... Ce fut là qu'il composa ses Recherches nouvelles sur l'histoire ancienne... Peu après la seconde Restauration, il se défit de sa campagne. »