Le comte de La Luzerne, ministre de la Marine
NAVIGATION A VAPEUR jIQ
fiance de M. le maréchal de Castries, avec d'autant plus de raison, qu'étant gentilhomme normand et propriétaire de terres en Amérique, il peut rendre de très grands services au commerce de la Normandie et des États-Unis. Je crois pouvoir vous certifier que son honnêteté et ses connaissances le rendent digne de votre protection.
« J'ai l'honneur d'être, etc.
« Le duc DE Harcourt. »
Lettre de M. de Saint-Jean de Crèvecœur à M. le duc d' Harcourt.
New-York, le 9 janvier 1788'.
« Un comité du congrès ayant offert en 1784 une récompense de trente mille acres de terre féconde, sur les bords de rOhio, à la personne qui trouverait les moyens les plus simples et les moins dispendieux de faire remonter les bateaux les plus chargés contre le courant des rivières, sans l'assistance du halage, toutes les têtes mécaniques de ces Etats, depuis cette époque, ont été employées à faire des essais ; mais aucun encore n'a réussi.
« Il était réservé au sieur Fitch, du comté de Bucks, dans la Pensylvanie, d'appliquer d'une manière aussi ingénieuse que simple et nouvelle le pouvoir inconcevable de la vapeur de l'eau à cet usage. Ce pouvoir met en mouvement, sur chaque côté du vaisseau, six rames perpendiculaires dont on proportionne la longueur à la profondeur de l'eau. Après y
I . Annotations du ministère de la Marine : Communiqué par le bureau des ports. Faire rapport pour la demande de gratification à promettre pour avoir le modèle de la machine.
avoir constamment travaillé depuis trois ans et avoir progressivement perfectionné ses premières idées, il fit sa grande expérience l'été dernier sur la Delaware, sur un bateau chargé de soixante tonneaux de pierres, en présence de M. Franklin, gouverneur de cet Etat ', du général Washington et de plusieurs membres de la Convention fédérale qui étaient à bord. Après avoir parcouru contre la marée l'espace de vingt-deux milles, dans un peu moins de quatre heures, il ramena son bateau à Philadelphie en deux. Alors, tous ces messieurs déclarèrent que le sieur Fitch avait résolu le problème proposé par le Congrès, et le lendemain ils lui donnèrent les certificats les plus honorables et les plus convaincants.
« La vélocité de la marée était alors d'un mille et demi par heure et le bateau, qui pendant le même espace de temps en avait parcouru sept, fit par conséquent un progrès de cinq milles et demi par heure. Depuis cette époque, il a rendu sa machine beaucoup plus forte et a fait plusieurs autres voyages. Au lieu de quarante coups d'aviron qu'elle donnait alors, elle en donne actuellement quatre-vingts, et ne consomme qu'une très petite quantité de charbon de terre. Cette invention, simple et peu dispendieuse, est susceptible d'être fixée à toute espèce de bateau, pourvu qu'il y ait trois pieds d'eau dans la rivière qu'on veut remonter. Ses frottements ne sont point considérables, et on ne peut s'empêcher, en la voyant, d'être étonné que cette idée n'ait pas été conçue depuis longtemps.
« Soutenus par la souscription la plus généreuse, les membres se sont formés en une compagnie sous la présidence de MM. Franklin, Rittenhouse, etc. Cet homme va faire construire une galiote destinée à entretenir une communication journalière entre Philadelphie et Trenton (situé à l'extrémité de la marée et à trente-huit milles de distance), dont les dépenses annuelles se montent à plus de 2,000 pounds. Six des treize États viennent de lui accorder un privilège exclusif pendant quatorze ans, à savoir : la Pensylvanie, la Virginie,
I. C'est une erreur. On a vu par la lettre de Franklin, citée p. i53, qu'il n'assistait pas à l'expérience.
le Maryland, la Delaware, le Nouveau-Jersey, New-York. Un comité du Congrès va bientôt s'occuper de l'examen des certificats, rapports et autres preuves authentiques de l'utilité de cette machine, afin de décider si l'inventeur a droit aux trente mille acres de terre promise. Les habitants des nouveaux établissements de Kentucky, d'Indiana et sur la rivière d'Ohio, situés à plus de six cents lieues de la Nouvelle- Orléans, étant singulièrement intéressés à encourager tous les expédients qui peuvent diminuer les frais énormes que coûtent les bateaux qu'ils envoient à cette ville, lui ont offert en tabac les souscriptions les plus généreuses. En effet, jusqu'ici, cette navigation intérieure a été très dispendieuse ; un bateau du Kentucky, portant trente tonneaux de marchandises à la Nouvelle-Orléans, doit nécessairement être monté de trente rameurs, à chacun desquels on donne 100 piastres (525 livres) pour le voyage.
« La première partie est très facile et n'exige que trois semaines, mais pour le retour, il faut près de trois mois et demi. Cette nouvelle puissance, adaptée à des vaisseaux de cent tonneaux qui n'exigeront que douze hommes, y compris les chasseurs qui de temps en temps vont à terre pour approvisionner l'équipage, procurera à ces pays immenses les plus grands avantages.
a L'utilité de cette découverte, inappréciable pour un pays tel que celui-ci, ne l'est pas moins pour la France , où souvent il arrive que les dépenses du halage sont si considérables que l'on préfère transporter les marchandises par terre, ainsi que je l'ai observé de Rouen à Paris, du Havre à Rouen, etc.
« Comme Français, ainsi que comme consul du Roi, je ne puis donc m'empècher de désirer qu'une invention aussi simple et aussi importante soit connue et introduite en France le plus tôt possible. Je demanderais pour cet effet que le Roi daignât m'autoriser à faire construire par cet homme un modèle de sa machine affîxé sur un petit bateau d'une grandeur suffisante pour pouvoir juger des effets, qu'il serait facile d'envoyer en France par la voie d'un des paquebots ; que Sa Majesté me permît de lui donner en son nom une grati-
fication de quelques centaines de louis. Car cet homme n'exige rien pour la communication de ses principes et celle de la manière dont il les emploie. Cette générosité de la part du Roi aurait ici un effet des plus heureux; elle flatterait, elle honorerait cet honnête et simple Pensylvanien; elle placerait Sa Majesté à la tête des rémunérateurs d'une invention qui peut devenir infiniment utile à son royaume.
« Pour copie
« Le duc DE Harcourt. d
Consulat général.
N" 2 5o. New -York, le i5 février 1789.
« Monseigneur,
« J'ai reçu, à la fin du mois dernier, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, le 5 juin 1788, au sujet des expériences failes sur la Delaware pour faire remonter les rivières aux bateaux. Vous voulez bien m'autoriser à réunir mes efforts à ceux de M. de Crèvecœur pour parvenir à acquérir de concert le secret de cette découverte. Mais, depuis qu'elle a eu lieu, Monseigneur, elle paraît éclipsée par une autre du même genre qui approche beaucoup plus du point désiré.
« Le sieur Fitch, inventeur du procédé dont M. de Crèvecœur a écrit à ses amis, fut porté par les événements de la guerre sur l'Ohio et le Mississipi. Frappé des obstacles qu'apportaient aux communications la difficulté de remonter ces deux rivières et la grande dépense de bras qu'il fallait em-* ployer, il s'occupa avec suite des moyens d'y remédier; maisj trop prévenu de l'idée que la résistance d'un courant ne
pouvait être vaincue que par l'effort des rames', il porta toutes ses méditations sur la découverte d'un moteur assez puissant pour les tenir constamment en action, et assez simple pour n'exiger que la présence de peu d'hommes. Il conçut, en 1785, le plan de faire communiquer le mouvement par la vapeur de l'eau bouillante. Après beaucoup d'essais, il parvint à faire réussir un petit modèle.
« Une société de citoyens zélés de Philadelphie forma les fonds nécessaires pour construire un appareil en grand, et il obtint des Etats de Pensylvanie, New-Jersey et New-York un privilège exclusif pour quatorze années. La difficulté de faire couler dans les forges du pays un cylindre de la capacité requise lui prit un temps considérable, et c'est l'été dernier seulement qu'il put remonter publiquement la Delaware avec son bateau.
« Il paraît par les certificats qui lui furent alors délivrés que son bateau fit un peu plus d'une lieue à l'heure contre la marée. On lui reprocha que ses moyens pour générer la vapeur sont trop embarrassants, que son appareil prend trop d'emplacement, que ses rames, qui agissent perpendiculairement et non diagonalement, ne peuvent servir que dans un lit profond, que sa méthode enfin est dispendieuse. Le sieur Fitch, en un mot, avait fait beaucoup déjà pour prouver l'effet de sa méthode, mais il lui restait encore plus à faire pour en perfectionner l'exécution.
a Dans L'intervalle, un concurrent venait d'attirer les regards du public. Le sieur Rumsey avait, dès 1784, travaillé à faire remonter les rivières aux bateaux par le moyen d'un appareil mécanique. On croit qu'il ne pensait pas alors à tirer sa puissance motrice de la vapeur de l'eau 2, et qu'il prit cette idée dans les essais du sieur Fitch. Quoi qu'il en soit , il fit, 6n 1786 et 1787, des expériences sur la rivière du Potomack, et devint son compétiteur pour obtenir des privilèges exclusifs dans les différents États.
1. Ceci n'était pas exact. Voir ce que nous avons dit page iSç.