‹ Saint John de CrèvecœurChapitre 274 sur 330 · M. Frédéric d'Houdetot était alors préfet à Gand · texte numérisé non relu

M. Frédéric d'Houdetot était alors préfet à Gand

MADAME D HOUDETOT jK)

« Au moment où elle venait de cesser de s'entretenir avec M. Somma-Riva, on la prévint à l'oreille que le curé de la Madeleine ', homme dont la sagesse et la modération sont bien connues, faisait deniander si M^e d'Houdetot voudrait lui permettre de la voir. « Qu'il entre, répondit-elle, je le « verrai avec plaisir. Mon ami, ne sortez pas de ma « chambre ! »

« Après quelques instants de conversation que personne n'entendit (son ouïe était encore parfaite), M. le curé lui demanda à haute voix si elle consentait à recevoir les seuls secours de l'Eglise qu'il pouvait lui administrer dans ce moment pressant, les saintes huiles. — « Avec plaisir, répondit-elle « d'une voix ferme, avec plaisir. » — Sitôt que cette cérémonie religieuse fut terminée, en présence de toute la famille réunie, le pasteur s'approcha de la cheminée, s'entretint pendant un quart d'heure avec la vicomtesse d'Houdetot et disparut. Il était dix heures du soir. Notre chère comtesse, dont l'une des mains reposait dans celle de son ami, n'éprouvait aucune douleur, causait doucement avec lui et, de temps à autre, adressait aussi quelques paroles à Girard... Tout ce qu'elle dit jusqu'à près de onze heures, distinctement prononcé, correctement exprimé , portait un caractère de douceur, de calme et de sang-froid extrêmement touchant... elle parlait encore, mais d'une voix considérablement affaiblie, quoique audible, lorsque, sa tète s'étant lentement inclinée sur son oreiller, elle parut s'endormir et, deux minutes après, elle rendit doucement, sans la moindre apparence de mouvement, le dernier souffle de sa belle et longue existence : le sommeil d'un voyageur fatigué n'aurait pas été plus tranquille. »

... L'esprit et la mémoire de M^^e d'Houdetot, enrichis de la lecture des meilleurs ouvrages et de ses fréquents entretiens avec quelques-uns de ses savants amis, tels que Marmontel, d'Alembert, etc., fournissaient à sa conversation une

I. D'après VAlinanacli impérial de 181 3, le curé de la Madeleine était alors l'abbé Jerphanion.

inépuisable fécondité qui la rendait instructive et délicieuse... A ce talent, elle joignait une connaissance parfaite de sa langue, un jugement et surtout un goût qui approchait souvent de l'infaillibilité. Voilà pourquoi elle était souvent consultée par de jeunes auteurs. Florian, l'aimable Florian, l'un des intimes de sa société, n'a pas publié un ouvrage, pas une fable, qu'il n'ait préalablement soumis à la sage et lumineuse critique de M^e d'Houdetot, qui cependant a été toute sa vie bien éloignée de se croire savante et n'a jamais désiré d'être considérée comme telle '.

... L'inviolable fidélité de M"'® d'Houdetot envers ses amis, l'aménité de son caractère, une simplicité naturelle que relevaient encore ses talents , l'égalité constante de son humeur, son indulgence envers tout le monde, l'ont constamment rendue chère à sa nombreuse société et lui ont assuré l'estime de ceux qui ne la connaissaient que de réputation.

Également éloignée par goût et par principe de tout ce qui tient à la médisance et à la malignité, elle n'a jamais eu d'ennemis. Je lui ai souvent entendu dire que le seul moyen d'éviter la satire et la médisance était de ne pas les mériter. Son silence envers ceux qui commettaient des actions indiscrètes ou répréhensibles n'était pas moins remarquable que son talent à louer, apprécier et faire valoir les bonnes

Avant son départ pour l'Angleterre, le tendre, le passionné, le séduisant Jean-Jacques lui envoya les huit volumes de la Nouvelle Héloïse, écrits de sa main, dont la belle écriture m'a souvent frappé en parcourant ce bel ouvrage dans la bibliothèque de Sannois...

Vous connaissez M. de Saint-Lambert , dont les liai-

I. « Laharpe, qui à force de lui avoir entendu répéter son poème sur la machine de Marly, osa sans la consulter le faire imprimer dans le Mercure, est le seul de ses amis auquel, de mon temps, elle fit défendre sa porte. » {Note de Crèvecœur.) Il est certain, cependant, que si M""' d'Houdetot n'aimait pas la publicité banale du Mercure, elle ne s'opposait pas à ce que ses poésies prissent place dans les correspondances littéraires. S'il faut en croire Laharpe, c'est de l'aveu de la comtesse qu'il a inséré les vers très nombreux qui figurent dans sa correspondance.

sons avec M"^e d'Houdetot ont été célèbres par leur durée et leur constance; j'ai ouï dire à cette respectable amie que la première origine de cet attachement mutuel était due à la reconnaissance qu'elle lui devait pour les sages conseils qu'elle en avait reçus pendant les années orageuses de la vie. Après avoir assisté comme ami de la famille au grand dîner de la cinquantième année de son mariage avec M. le comte d'Houdetot, j'eus le bonheur singulier d'être aussi l'un des convives du repas qu'elle donna, il y a huit ans, pour célébrer la quarante et unième de ses liaisons d'amitié avec M. de Saint-Lambert; ayant malheureusement perdu les vers char^» mants qu'elle fît en mémoire de ces deux époques de sa vie , j'espère en obtenir bientôt une nouvelle copie que je vous enverrai '.

Ce que je viens de dire ne devant être considéré que comme un épanchement rapide et incorrect de souvenirs d'amitié et de reconnaissance, j'ai pensé qu'en y ajoutant quelques aperçus relatifs à mon introduction chez M. et Mme d'Houdetot, au bonheur d'avoir mérité leur amitié et leur estime, et à la prodigieuse influence que cette circonstance a eue sur mon sort et le vôtre, j'ai pensé, dis-je, que je ferais une chose qui vous serait agréable, même comme mémento de famille...

(Ici commence la partie des souvenirs que nous avons en partie reproduite dans les chapitres V et VII.)

Voir Poésies, n" 14.

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