SOUVENIRS
CONSACRÉS A LA MEMOIRE DE M^^o la COMTESSE d'hOUDETOT
(c Conformément à vos désirs, voici quelques détails sur la perte que nous venons de faire , le départ édifiant et tranquille de notre chère et respectable comtesse dont les préparatifs ont heureusement été fort courts...
« Sa belle et longue vieillesse ', qu'aucune infirmité grave n'avait assaillie, s'est terminée sans plaintes, sans souffrances ni douleurs; elle a conservé jusqu'à l'avant-veille de sa mort son goût pour la lecture, son activité, l'exercice de ses facultés intellectuelles, à l'exception d'un affaiblissement de la mémoire pour les choses récentes.
« Telle, cinq jours seulement avant de nous quitter, était encore cette chère et respectable amie; le matin du second de ces jours, elle fut aux Gobelins avec M. de Somma-Riva... voir les portraits de plusieurs hommes et femmes célèbres du siècle dernier dont elle avait été la contemporaine... C'est à cette dernière excursion qu'elle doit, sans l'avoir prévue, une jouissance bien inattendue, que l'on pourrait considérer comme le premier suffrage de la postérité : la demande de son portrait. Mais la vanité de se faire peindre l'avait si peu occupée dans le cours de sa vie ^ que, ne s'étant pas trouvé de tableau chez elle, on a été obligé d'avoir recours à celui qu'elle donna, il y a vingt-cinq ans, à une ancienne femme de chambre retirée depuis longtemps à la campagne 5.
« Comme preuve que l'affaiblissement de sa mémoire était moins l'effet de son âge avancé que celui de quelques chagrins domestiques , je vous dirai qu'il n'y a pas encore six semaines, elle me dicta les vers qu'elle fit à Sannois, en 1782, pour la fête du docteur Franklin, en lySS, sur la mort du
1. Née le 18 décembre 1780, M"^" d'Houdetot était alors dans sa quatre-vingt-troisième année.
2. N'était-ce pas au contraire un peu par vanité que la comtesse ne s'était pas fait peindre? Elle était en effet loin d'être belle; marquée de la petite vérole, elle avait les traits forts et peu agréables et louchait horriblement.
3. Il semblerait qu'un fait énoncé d'une façon si affirmative par un contemporain aussi à même d'être bien renseigné ne puisse être mis en doute. Il résulte cependant de nos recherches que jamais le portrait de M™" d'Houdetot n'a été fait aux Gobelins et que même on n'y a jamais fabriqué de portraits d'hommes et de femmes illustres, en dehors des souverains et de leurs familles.
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Roi, et enfin, il y a deux ans, sur la vieillesse, dont je vous ai envoyé la copie '...
« La nuit du 24 janvier, elle éprouva un léger accès de fièvre... Le médecin que l'on envoya chercher lui prescrivit trois cautères, l'un sur la poitrine et les autres aux pieds. « Mon cher docteur, lui dit-elle, puisque autant vaudrait les « mettre sur une bûche, il serait très ridicule de vous mettre « à me brûler vive au moment où je vais mourir sans « douleur. »
« ... Je considère comme une marque du respect et de la reconnaissance que je dois à la mémoire de notre chère comtesse de vous transmettre ses dernières idées, telles que je les tiens de Girard, ne fût-ce que pour vous donner une preuve du calme et de la présence d'esprit qui ne l'a abandonnée que deux à trois minutes avant que les glaçons de la mort ne l'aient éteinte pour jamais.
« Vers la fin du 28 janvier, pendant qu'elle avait paru plus fatiguée que malade, elle se plaignit d'un resserrement subit qu'elle éprouvait dans la gorge... Une heure après, ce resserrement ayant reparu, elle envoya cherchei M. de Somma-Riva... « Je « vous demande pardon, lui dit-elle, de la peine que je viens « de vous donner , et probablement aussi de celle d'être « témoin d'une scène lugubre quoique instructive, la mort de « votre amie. J'ai fait un testament dont je vous prie d'être « l'exécuteur. Je désire que mon cœur soit porté à Epinay « pour être déposé dans l'église d£ ce village, à côté de la « tombe de mon père 2... Vous direz à mon petit-fils Fré- « déric combien je regrette de n'avoir pas pu le voir avant de « mourir 3. Je recommande ma mémoire à son souvenir et au « vôtre. »
1 . Voir aux Poésies, n"^ xxxiii à xxxvi et n" xxv. Quant aux vers sur la mort du Roi, nous ne les connaissons pas. Peut-être s'agit-il des vers écrits au Val en 1793? (N" xxiv.)
2. « Ce tombeau se trouvait dans la chapelle domestique du château et depuis 1789 la loi défendait les inhumations ailleurs que dans le terrain public. Le cœur de M™° d'Houdetot fut donc mis dans le cimetière d'Epinay. » (Paul Boiteau, appendice aux Mémoires de Afi^ d'Épinay. )